Schalpalmes

Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

Schal amarante et palmes

 

A propos de la lettre de Prudence, 03 octobre 1816

 

"J'ai reçu ce matin le cadeau de noce de mon cousin, qui est un grand schal amarante avec de grandes palmes, schal que les demoiselles ne portent pas ; ainsi c'est un cadeau qu'il faut mettre dans l'armoire, et auquel il ne faudra pas toucher ".

 

A défaut d'avoir trouvé un manuel de savoir vivre de la deuxième restauration, voici 2 récits de l'époque qui traitent de la mode, de schal et de rouge :

 

Un extrait d'une pièce représentée pour la première fois à Paris, au Théâtre du Vaudeville le 31 Décembre 1817. "Le calendrier vivant" ou "Une année en une heure", Revue-Folie de l'an 1817, en un acte et en vaudevilles... Par MM. T. Dartois et P. Ledoux (extrait).

 

L'année :

- Vous êtes accommodant.

 

M. Mérinos :

- Pas trop... Voyez... Ah ! je sais défendre mes cachemires...

 

L'année :

- Paraît que vous y tenez beaucoup.

 

M. Mérinos :

- Ah mes cachemires ! Madame, je le crois bien ; ils sont pour moi une source d'observations morales.

(Chanté)

- Quand pour quelque dame à séduire,

- On me demande un cachemire,

- Je devine l'objet chéri

- D'après le schal qu'on a choisi ;

- Je juge du rang de la belle

- Par les palmes qu'on prend pour elle,

- Et je juge de sa vertu

- Par la finesse du tissu.

- Sur ce, j'ai bien l'honneur de vous saluer.

 

Autre détermination, une vingtaine d'années plus tôt au temps du directoire, voici un extrait de : "Les modes de Paris, variations du goût et de l'esthétique de la femme, 1797-1897" par Octave Uzanne :

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k204703s/f1.image.r=Octave%20Uzanne

 

A peine les échafauds renversés, que déjà les bals s'organisaient sur tous les points de la capitale, les sons joyeux de la clarinette, du violon, du tambourin, du galoubet, convoquaient aux plaisirs de la danse les survivants de la Terreur qui s'y pressèrent en foule.

...

 

L'épidémie salvatrice croissait de jour en jour. A la suite du décret, voté sur la proposition de Boissy d'Anglas, qui restituait aux héritiers des condamnés de la Révolution les biens qui leur avaient été confisqués, la joie revint au camp de ces déshérités, qui passaient ainsi subitement, en quelques jours, de la misère à l'opulence. Ces jeunes gens, étourdis par ce retour de fortune, se lancèrent dans tous les plaisirs de leur âge ; ils fondèrent un bal aristocratique pour eux seuls, et décidèrent de n'y admettre que ceux-là qui pourraient faire valoir un père, une mère, un frère ou une sœur, un oncle pour le moins, immolés sur la place de la Révolution ou à la barrière du Trône. Telle fut l'origine du fameux Bal des Victimes (Hôtel Richelieu), qui eut un cérémonial tout particulier et amena de véritables innovations dans les excentricités de la Mode.

 

En entrant dans ce bal, on saluait la victime, d'un mouvement sec de tète, qui imitait celui du condamné au moment où le bourreau, le basculant sur la planche, passait sa tète dans la fatale lunette. On affectait une grâce énorme dans ce salut que chacun étudiait de son mieux; quelques jeunes héros de contredanse y mettaient une élégance telle qu'ils étaient accueillis par l'aréopage féminin avec une faveur marquée. Chaque cavalier invitait et reconduisait sa danseuse avec un salut à la victime ; bien mieux, pour accentuer cette infâme comédie, quelques raffinés d'élégance imaginèrent de se faire tondre les cheveux à ras sur la nuque, à la façon inaugurée par Samson à la toilette des condamnés par le tribunal révolutionnaire.

 

Cette ingénieuse invention causa des transports d'admiration dans le camp des jeunes extravagants. Les dames suivirent la mode et se firent couper résolument les cheveux à la racine. La coiffure à la victime venait de naître, elle devait s'étendre à la France entière et s'appeler par la suite coiffure à la Titus ou à la Caracalla. Pour compléter cette bouffonnerie navrante, les filles de suppliciés adoptèrent le schall rouge, en souvenir du schall que le bourreau avait jeté sur les épaules de Charlotte Corday et des dames Sainte-Amarante, avant de monter à l'échafaud.

 

Ce Bal des Victimes devint vivement, en raison de sa société relevée et de ses démences, le point de mire du Paris joyeux. Ce fut là qu'on vint contempler les nouvelles Modes du jour...

 

Toutes les fantaisies romaines et grecques du costume furent inaugurées ; pour la plupart par des descendantes de guillotinés quelques aimables dames architondues poussèrent l'amour du réalisme et de l'horreur jusqu'à serrer autour de leur cou un mince collier rouge qui imitait à ravir la section du couperet.