Pradier

Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

Remède Pradier

 

A propos de la lettre du père, 18 avril 1817

 

" J'ai été avant hier rue Meslée pour voir Mr Loffet .... de ce que le remède du charlatan Pradier l'a débarrassé pour quelque temps de son catarrhe... ".

 

Guillaume Pradier est un officier qui a servi sous Napoléon Bonaparte et qui revendique avoir découvert un "spécifique" - c'est-à-dire un remède qui guérit constamment et par un mécanisme inconnu - de la goutte.

 

Ce cas a longtemps défrayé la chronique, puis qu'on en trouve encore trace comme exemple de charlatanisme jusque dans les années 1850 :

 

Bulletin de la Société de médecine de Gand, 1845

Aujourd'hui, le charlatanisme s'adresse particulièrement aux goutteux : c'est fort adroit, nous en convenons, car dans ce siècle d'intempérance et de luxe, que d'hommes perdus de goutte ! Ce qui cependant doit soulever d'indignation le cœur de tout médecin qui exerce son art avec probité et en vue du bien public, c'est de voir que ce ne sont plus aujourd'hui seulement des médecins sans robe et sans étude, mais même des hommes connus par leurs écrits, qui n'ont pas honte de se déshonorer par toute la science des fripons. Un médecin français, charlatan spirituel, attire à lui dans ce moment une foule d'étrangers, particulièrement des goutteux ; il prétend guérir radicalement ces pauvres humains. Mais que de martyrs n'a-t-il déjà pas faits ! Nous connaissons des concitoyens qui se trouvent dans l'état le plus déplorable, dans un état désespéré, pour avoir eu la faiblesse de croire à l'évangile de cet apôtre parisien. Puisse l'échantillon des œuvres de ce guérisseur servir de leçon salutaire à la foule nombreuse des goutteux, gobes-mouches, de notre pays ! Le remède, ou plutôt le secret, qui n'est cependant pas d'invention nouvelle, de cet homme aux passions avides, est tout bonnement le remède Pradier que l'observation et l'expérience de plus d'un quart de siècle avaient proscrit et rejeté comme dangereux dans les affections goutteuses. Je rappelle ici au souvenir le martyrologe de ce trop fameux remède que nous ont laissé des contemporains de M. Pradier. On sait que le gouvernement impérial acheta, en 1812, le secret de M. Pradier, alors colonel de cavalerie, à un prix exorbitant.

 

En effet, le remède Pradier a été évalué par la " Commission des remèdes secrets ", l'équivalent de notre actuelle Agence nationale de sécurité des médicaments (ANSM), composée de membres qui s'engagent notamment :

" ... à garder le secret le plus absolu sur la composition des remèdes soumis à leur jugement, quelque soit leur nature, jusqu'à ce que les propriétaires ou inventeurs consentent à la rendre publique, par suite du traité qu'ils pourront faire avec le gouvernement.

 

Les recettes seront en conséquence, après le jugement porté ou l'avis motivé sur chacune d'elles, renfermées dans leur enveloppe, recachetées de nouveau, remises aux propriétaires sur leur récépissé, et leur secret n'en sera, en aucune manière, divulgué ".

 

Voici le rapport en question :

 

SECTION de l'intérieur.

M. le Comte Laborde, Maître des Requêtes, Rapporteur.

1.re Rédaction.

 

RAPPORT ET PROJET DE DÉCRET

Sur la demande du sieur Pradier, tendant à être autorisé à annoncer et vendre un Remède qu'il possède pour la Goutte.

 

RAPPORT.

Le sieur Pradier, ancien militaire, a demandé, en exécution du décret du 15 prairial an 13 relatif aux remèdes secrets, à être autorisé à annoncer, préparer et vendre un remède qu'il possède pour le traitement des maladies goutteuses.

 

Le ministre, avant de présenter l'affaire à sa Majesté, a cru devoir consulter la faculté de médecine de Paris, qui, en conséquence, a chargé M. Hallé, l'un de ses membres, de prendre connaissance de la recette du sieur Pradier, et de faire des expériences de son remède.

 

Il résulte du rapport de M. Hallé, que le remède du sieur Pradier est souverain dans certaines circonstances, mais qu'il est funeste dans d'autres. Il paraît qu'il calme promptement les douleurs de la goutte aiguë, qu'il détourne la goutte vague en appelant l'humeur sur les articulations des membres abdominaux ; mais qu'il est contraire à la goutte inflammatoire, qu'il ne fait qu'irriter davantage.

 

Sur soixante-trois expériences faites par M. Hallé, et consignées dans ses rapports, il y en a quarante d'un succès remarquable, onze de succès équivoques, et douze de non-succès.

 

Ces résultats ont paru très-favorables à la faculté de médecine, qui a, en conséquence, été d'avis qu'il devait être pris des mesures pour le rendre public, et qu'il serait à désirer que le Gouvernement achetât le secret du sieur Pradier.

 

Le ministre pense qu'il est inutile de tenter cette mesure, parce que le sieur Pradier demanderait sans doute une somme trop forte pour son remède ; mais qu'il serait possible de le faire jouir de la même faveur accordée au sieur Mettenberg, possesseur d'une eau antipsorique, d'où il veut également tenir la composition secrète. Le ministre observe seulement que le sieur Pradier n'étant pas médecin, il est bon que le décret de sa Majesté en sa faveur ne l'autorise à faire l'emploi de son remède que sous la direction d'un médecin ou d'un chirurgien.

 

Cette mesure, qui détruirait, pour le sieur Pradier, tout l'effet qu'il attend de sa demande, serait, d'un autre côté, peu utile à la société. Du moins elle ne changerait en rien l'état des choses ; car, par la même raison que le sieur Pradier ne pourra distribuer son remède qu'en présence d'un médecin, aujourd'hui un médecin ne peut le distribuer sans lui ; et cette sorte d'obligation, entre gens de professions différentes, tend plus à éloigner l'usage de ce remède qu'à le propager.

 

Il semble à la section qu'il serait plus avantageux pour l'humanité que ce remède fût acquis et publié avec toutes les observations à l'appui qui peuvent en rendre l'emploi facile ; alors les médecins de tous les pays, pouvant en faire l'application, distingueront bientôt quels sont les cas où il est utile ou nuisible ; ils chercheront à le perfectionner, et peut-être à l'employer également comme sinapisme dans d'autres maladies.

 

Sans doute les maladies goutteuses doivent moins intéresser la sollicitude du Gouvernement, parce qu'elles ne sont point ordinaires aux personnes des classes inférieures de la société ; mais cette considération ne semble point devoir arrêter un bienfait de la nature de celui-ci, s'il pouvait être opéré à peu de frais. Voulant s'assurer à cet égard si les prétentions du sieur Pradier seraient très-exagérées, ainsi que le pensait le ministre, le rapporteur a fait venir ce particulier, et s'est entretenu avec lui sur ce sujet. Le sieur Pradier lui a présenté l'état d'une famille nombreuse, qu'il soutient par ses travaux, et, entre autres, son inquiétude sur le sort de trois enfans en bas âge. Il demande, pour remettre son remède à la disposition du Gouvernement, une pension viagère de 10,000 F, réversible, par tiers, sur la tête de ses trois enfans, ou un capital qui représente à-peu-près cette somme.

 

Dans le cas où l'intention de sa Majesté ne serait point de faire l'acquisition de ce remède, il n'y a point d'inconvénient à accorder le décret proposé par le ministre. Mais la section, n'y voyant aucun avantage, croit préférable de laisser les choses dans l'état où elles sont.

 

Aboutissant à ce projet de décret :

 

PROJET DE DÉCRET.

Napoléon, Empereur des Français, Roi d'Italie, et Protecteur de la Confédération du Rhin ;

Vu la demande du sieur Pradier, tendant à être autorisé à annoncer, préparer et vendre un remède qu'il possède pour le traitement des maladies goutteuses ;

Vu le rapport fait sur ce remède, le 6 avril 1809, à la faculté de médecine de Paris ;

Vu la loi du 21 germinal de l'an 11, et notre décret du 25 prairial de l'an 13, concernant les remèdes secrets :

Sur le rapport de notre ministre de l'intérieur,

Notre Conseil d'état entendu,

Nous avons décrété et décrétons ce qui suit :

 

Art. 1.er Il est permis au sieur Pradier d'annoncer, préparer et vendre le remède qu'il possède pour le traitement de la goutte : il ne pourra néanmoins l'administrer lui-même que sous la direction d'un médecin ou chirurgien également reçu.

 

2. Il est permis en outre au sieur Pradier d'établir des dépôts de son remède dans les pharmacies des établissemens publics, et chez les pharmaciens légalement reçus, lesquels ne pourront toutefois en délivrer que sur une ordonnance des gens de l'art.

 

3. Notre ministre de l'intérieur est chargé de l'exécution du présent décret, qui sera inséré au Bulletin des lois.

 

A PARIS, DE L'IMPRIMERIE IMPÉRIALE.

16 Juin 1810

 

L'affaire du remède Pradier intéresse beaucoup la presse, les publications médicales sont critiques, particulièrement lorsque la formule de la liqueur anti-arthritique est publiée (3 livres d'alcohol rectifié, 6 gros de baume de la Mecque, l'écorce, la racine, les feuilles de trois plantes amères aromatiques toniques, chacune à la dose de 1 once (safran, salsepareille, sauge), quinquina rouge 1/2 once). En voici un exemple :

 

Bulletin de Pharmacie, 1813

 

REFLEXIONS

En publiant cette formule (si ridicule qu’elle ne mérite pas d’être discutée) la Gazette de Santé, maintenant rédigée par M. de Montegre, praticien aussi probe qu’éclairé, témoigne la crainte de voir tous les revenus de l’état envahis par les guérisseurs de place, par les prétendus possesseurs de secrets. Cette crainte vraiment philanthropique n’est peut-être pas exagérée. Le succès inexpliqué, mais non inexplicable de M. le capitaine Pradier, doit encourager l’ignorance et éveiller la cupidité de tous les cosaques de la médecine. Il n’est pas un petit épicier de faubourg, un maréchal ferrant, un barbier de village, un mince officier de santé de nouvelle date, qui ne puisse se livrer à l’espoir d’obtenir l’approbation de la Commission des remèdes secrets, et par suite les bienfaits du gouvernement obligé de s’en rapporter aux savans qu’il a choisis pour juges, du gouvernement qui mérite la reconnaissance publique lors même qu’il se trompa dans les récompenses qu’il accorde. En effet on ne conçoit pas comment cette Commission, d’ailleurs si recommandable et beaucoup plus éclairée que courageuse, ne reçoit pas chaque jour douze à quinze mille pétitions d’empiriques. Allons ! Figaro de tous les pays, ne vous découragez pas ! Mêlez, triturez sans choix et sans raison des substances bien connues, mais étonnées d’être ensemble… Qui sait ! L’or peut pleuvoir dans vos mains comme dans celle d’un autre : le cataplasme que votre comique patron appliqua sur les yeux de la mule aveugle du docteur Bertholo est peut-être le même que celui du capitaine Pradier… La ressemblance est si frappante !

 

Une crainte plus sérieuse que celle du rédacteur de la Gazette de Santé doit agiter les pharmaciens. Jusqu’ici rien ne les oblige à fabriquer la galimafrée prétendue anti-arthritique, mais l’approbation que son auteur a eu l’adresse ou le bonheur d’obtenir, ne sera-t-elle pas un titre pour faire admettre sa formule et d’autres ejusdem farinae* dans le nouveau codex ? Si cela était, il faudrait supplier l’autorité suprême d’ajouter aux chaires des écoles spéciales de pharmacie, une autre chaire où l’on enseignerait précisément le contraire de ce qu’enseignent les professeurs de chimie, de physique et de matière médicale.

 

C.L.Cadet

 

* " de la même farine "

 

La presse se fait régulièrement l'écho de cette affaire :

 

Journal de Lyon ou Bulletin administratif, 28 juin 1814

Nous avons reçu de M. Pradier, le célèbre antagoniste de la goutte, une lettre dont l'objet nous paraît d'une bien plus haute importance que tout ce qu'il a publié jusqu'à ce jour.

 

Je possède, dit M. Pradier, un secret que je me propose de publier, et que j'ai déjà eu l'honneur d'offrir à S. M. Louis XVIII ; j'ose espérer, pour le bonheur de l'humanité et la félicité de plusieurs milliers de familles, que je serai autorisé à faire des expériences publiques ; je veux composer ce nouveau remède à la face d’Israël, et l'employer de même, pour que personne n'en ignore la composition, que chacun puisse en faire usage à volonté.

 

Avec le remède le plus simple, le plus innocent, je guérirai les plus cruelles maladies de la peau, les ulcères, les écrouelles, les humeurs froides, les dartres. Au lieu de sommes énormes qu'on a dépensées jusqu'à ce jour, le traitement de ces maladies ne coûtera pas un louis.

 

Quand mes expériences auront été faites, que le résultat en aura été constaté, le public pourra juger quels sont les véritables charlatans de ceux qui guérissent sûrement et presque sans frais, ou de ceux qui ruinent leurs malades et ne les guérissent pas.

 

 

G. Pradier a publié "Le remède-Pradier, ou, La médecine du bon sens", en 1811, dont voici la préface :

 

PREFACE

 

Grace à certains individus dont les succès de ma découverte ont blessé l’amour-propre ou irrité la jalousie, je passe, dans le public, pour une espèce de charlatan.

 

Je ne sais point au juste ce que c’est un charlatan ; mais il me semble qu’on baptise ainsi ces malheureux qui abusent de l’ignorance du vulgaire en faisant eux-mêmes l’apologie, aussi fausse que ridicule, d’une drogue quelconque, qui a toujours fait des miracles avant d’être vendue, et qui fait ordinairement beaucoup de mal à ceux qui l’achètent.

 

Je crois qu’on désigne encore sous le nom de charlatan, tout homme qui trompe le public dans quelque genre que ce soit ; et l’on dit même que ce nom s’étend jusqu’aux mauvais médecins.

 

Il y a donc en effet bien des charlatans dans ce monde ; et les plus à craindre sans doute, sont ceux dont on doit le moins se méfier.

 

Mais à qui, et comment ai-je paru digne d’un pareil titre ? A qui ? Je l’ignore…, ou je veux l’ignorer.

 

Comment ? Je l’ignore aussi ; mais il est bon d’examiner si j’ai effectivement mérité cette épithète ; et une préface se prête merveilleusement à cela.

 

Oh ! Qu’une préface est commode

Pour se louer un tant soit peu !

Continuons mon épisode,

Et la satire aura beau jeu.

GUYETAND

 

Militaire estimé par mes chefs, aimé par mes camarades, j’eus le malheur d’être atteint de la goutte.

 

Les gens de l’art appelés à mon secours firent d’inutiles efforts pour me soulager ; ils m’abandonnèrent… et j’eus le bonheur de me guérir moi-même.

 

Cette cure inespérée fixe mon attention sur le remède auquel je dois la santé; j’en fais une seconde épreuve sur un de mes amis, et j’obtiens le même succès ; je multiplie ces épreuves, et partout le succès les couronne.

 

Je crois avoir trouvé le spécifique de la goutte ; et, jaloux de répandre les bienfaits de ma découverte, je viens à Paris. Les goutteux ne manquoient pas dans cette capitale : en moins d’un an j’en eus guéri un assez grand nombre, pour que mon remède obtint quelque renommée.

 

Ce fut alors, pour la première fois, que j’appris indirectement qu’on tenoit des propos sur mon compte; et que mon remède, ou plutôt ses succès, m’a voient acquis le nom de charlatan.

 

Oh, si, comme moi, tous les charlatans eussent fait sur eux–mêmes l’épreuve de tous les remèdes qu’ils débitent, quel service ils auroient rendu à l’espèce humaine !

 

Bientôt après, et sur les plaintes de l’Ecole de Médecine, M. le préfet de police me fit défendre de continuer à voir des goutteux .

 

Que faire en pareil cas ? Obéir, et se taire.

 

J’obéis : mais mon silence eût contrarié bien des gens ; et je me trouvai dans l’alternative de confier mon secret à l’Ecole de Médecine, ou d’en

priver l’humanité. Je croyois cependant que ma découverte étoit ma propriété, et que les lois m’en garantissoient la jouissance. Mais je n’étois pas docteur, et quiconque n’est pas docteur inventeroit vainement les moyens de dompter la rage, la folie, l’épilepsie, la phtysie pulmonaire, et tant d’autres maux qui sont encore des écueils pour l’art de guérir. Toutes ces découvertes resteroient entre ses mains, sans qu’il pût en répandre les bienfaits, à moins cependant qu’il n’en fît la confidence à l’Ecole de Médecine.

 

Est-ce un mal, est-ce un bien ? Décide qui voudra. Quant à moi, je fis part de mon secret, et je ne crois pas que j’aie à m’en repentir.

 

Jusque-là je ne devine pas pourquoi l’on m’a gratifié du titre de charlatan.

 

Depuis lors, une Commission spéciale, composée des plus célèbres médecins de Paris, fut chargée de faire au Gouvernement un rapport sur la propriété de mon remède. Ce rapport n’a été imprimé qu’à un très-petit nombre d’exemplaires, mais l’analyse en fut publiée par la voie des Journaux, et ceux qui ne connoissoient pas particulièrement les effets de mon remède, ont au moins dû voir qu’il n’étoit pas celui d’un charlatan.

 

Toutefois ce rapport ne m’a point paru ce qu’il devoit être, et j’ai senti le besoin d’y répondre. Voilà le premier motif qui m’a déterminé à écrire; et j’ai profité de l’occasion pour prouver au public que je suis beaucoup moins charlatan que bien d’autres.

 

Je laisse à mes lecteurs le soin de juger si j’ai rempli cette tâche. Quant aux individus qui m’ont mis dans le cas de me justifier, j’aurai peut-être un jour des remercimens à leur faire. Mais, en attendant, je les prie de réfléchir sur ce vieux proverbe espagnol :

 

El que tiene telados de vidro, non tire piedras al de su vezino.

(Qui vit dans une maison de verre ne jette pas de pierre à son voisin)

 

Ma justification m’a coûté peu de chose, mais l’estime que j’ai pour les savans médecins qui ont fait le rapport auquel j’ai cru devoir répondre, a rendu ma tâche non pas plus difficile, mais beaucoup plus pénible. Au reste, je devois plaider ma cause; et si j’ai eu quelques torts à relever, je les attribue moins à messieurs les rapporteurs, qu’à plusieurs circonstances qui ont pu y donner lieu.

 

Mon intérêt à part, il importoit, je crois, à l’humanité même, que les faits qui prouvent la propriété de mon remède, fussent exposés dans tout leur jour, et c’est ce que j’ai fait. Après avoir guéri tant de goutteux dans toutes les classes de la société, et au nombre desquels je compte une douzaine de médecins, il m’est bien permis de ne plus douter de l’utilité de ma découverte, et de publier les preuves de ma conviction.

 

Je sais bien qu’en dépit de tous les faits possibles, je ne serai pas cru de tout le monde, mais je dirai comme Benoit XIV :

 

Si Dieu souffre les incrédules, nous devons les supporter.

 

Mes preuves n’en seront pas moins claires et irrévocables, et il n’en résultera pas moins que mon remède est le spécifique de la goutte.

 

C’est, en vérité, bien dommage qu’au lieu d’un moine, ce ne soit pas un médecin qui ait inventé la poudre à canon : j’acquitterois l’art militaire de ce qu’il devroit à l’art de guérir, et peut-être ma découverte auroit fait beaucoup moins de jaloux. Mais, par une fatalité singulière, toutes les recherches des médecins n’ont eu pour résultat que de savantes hypothèses, beaucoup de drogues dont les effets sont à peu près incertains, et quelques notions anatomiques plus exactes que celles du vieillard de Cos, qui, malgré tout, n’en est pas moins encore le père et le prince de la médecine ; en sorte que tant de recherches, de veilles et d’efforts n’ont guère d’autre mérite que celui de l’intention.

 

En vain me citera-t-on l’émétique, le mercure, le quinquina, l’alkali- volatil, l’opium, l’inoculation, la vaccine même, etc. etc. Tout le monde sait que le hasard est à peu près, l’unique père de ces découvertes, et tout le monde ne convient pas de leur utilité.

 

Mais, me dira-t-on, et votre découverte, M. l’officier de cavalerie, à qui la devez-vous ? Est-ce à la science ? Est-ce à des recherches combinées sur le principe de la goutte, et les moyens de la combattre ? Est-ce à vos connoissances en anatomie, en physiologie, en botanique, en hygiène, en thérapeutique .. ? — Oh ! De grâce, Messieurs ! ce n’est à rien de tout cela... et cependant ce n’est point au hasard — A qui donc la devez-vous? A un Arabe, à un Indien, à un Turc, à un Chinois.... —

 

Point du tout, Messieurs ; je la dois à la goutte elle-même, ou plutôt à l’impuissance de votre art : impuissance qui m’a mis dans la nécessité d’en appeler à mon instinct naturel, à mon simple sens commun, à cette faculté souvent moins sujette à l’erreur, que tout ce qu’on nomme esprit, savoir, érudition, etc. etc.

 

D’ailleurs, Messieurs, si vous daignez lire ce petit ouvrage, vous y verrez l’histoire de ma découverte, tracée avec autant de franchise que de simplicité ; vous y trouverez, dans le jour le plus vrai, les faits authentiques qui en prouvent l’utilité ; vous y verrez comment je me suis insensiblement instruit dans les connoissances qui constituent la médecine du bon sens ; et vous serez peut-être moins étonnes qu’un officier de cavalerie se soit avisé d’écrire sur un sujet aussi étranger à l’art militaire.

 

Si l’un de vous trouve mon style indigne d’un pareil sujet ; s’il m’accuse de n’avoir pas toujours conservé le ton grave, ou de n’avoir pas pris le ton dogmatique, je le prie d’observer que je ne suis pas docteur, et qu’au reste, comme dit Montaigne :

 

Personne n’est exempt de dire des fadaises.

 

J’ai lu, je ne sais où, qu’une longue préface est une grande sottise : ainsi donc je vais terminer celle-ci, non pour échapper au reproche, mais pour ne pas l’aggraver. Je suis bien sûr que, telle qu’elle est, bien des gens la trouveront trop longue, et par conséquent très-sotte. Mais je n’ai pas la prétention de croire qu’elle paroîtra trop courte à quelques-uns de mes lecteurs. Si cependant l’un deux la juge telle, je suis bien aise de lui expliquer pourquoi je n’ai pas, comme tant d’autres, dédié mon ouvrage à quelque prince, à quelque potentat. Entraîné par l’exemple, j’en ai d’abord eu l’envie : mais auquel ? A NAPOLEON-LE-GRAND ? Ce fut ma première idée : elle est si naturelle ! Toutefois le désir ne suffisoit point, et il ne m’a pas été possible d’y suppléer. Cependant, avec quel plaisir je lui aurois offert ce léger tribut de mon amour et de ma reconnoissance ! Qu’il m’eût été doux de placer cet ouvrage sous sa puissante protection ! Je me disois en moi-même : il le lira peut-être… et alors… Mais il a fallu renoncer à cette faveur qui eût été la plus douce et la plus noble de mes récompenses.

 

J’eus ensuite l’idée de dédier mon ouvrage à l’humanité, puis à la médecine du bon-sens, puis à l’Ecole de Médecine, puis à tous les goutteux, présens, passés ou à venir ; puis enfin, dans l’embarras du choix, je ne l’ai dédié à personne : et, mon premier but étant manqué, c’étoit peut-être le parti le plus sage.