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Bilbao le 07 novembre 1816

 

Ma chère maman, pour avoir mal calculé le temps, je me trouve depuis plus de 20 jours sans lettre de vous. Cela commence à me paraître long et vous auriez bien dû mieux calculer que moi et vous informer de ces M. M. dont j'ai reçu une lettre à mon arrivée ici. D'ailleurs, dans ce pays ci, il est absolument impossible de savoir au juste combien de temps l'on restera dans un endroit. J'espère au moins trouver à mon arrivée à Vittoria un paquet de lettres de vous tous.

 

Je voudrais bien avoir à vous raconter quelque chose de curieux, car je suis sûr que c'est toujours ce que vous voudriez trouver dans mes lettres ; mais malheureusement tout se passe ici naturellement. Il n'y a pas de mines à visiter, point de cavernes à parcourir : aucune particularités dans la ville ni aux environs, et tout à peu près, la saleté exceptée, est comme en France. Oh ! Quant à la saleté, ils sont solides, il n'y a pas de jour que je ne me fasse deux ou trois taches plus ou moins grandes et chaque matin à mon lever, ma première occupation est de prendre mon eau de vie et ma brosse et de chercher mon habit. Je suis toujours sûr d'avance de trouver quelque chose à nettoyer. Mais ici ce n'est rien, nous verrons quand nous serons en Espagne, car Bilbao est une province libre qui a des droits et des privilèges autres que le reste de la monarchie catholique. C'est à Vittoria que je vais entrer véritablement dans le bon pays. C'est là que s'établit la ligne des douanes. Là, il faut dire adieu à la propreté, à la bonne chère, aux habitudes un peu françaises. Là, il faut faire un signe de croix et aller en avant, les yeux fermés et même un peu les oreilles. Mais tout cela n'empêche pas de se bien porter, de faire des affaires, prendre des notes, revenir et c'est alors qu'on en raconte. Ah quel plaisir quand nous en serons là, vous n'aurez pas assez d'oreilles et ma bouche ne sera pas suffisante. Allons, dépêchons nous d'en venir là, et en attendant écrivez moi souvent, très souvent, vous ne pouvez croire quel plaisir c'est pour moi de recevoir une lettre de vous. Adieu ma chère maman, c'est à toi surtout que je recommande de m'écrire. Tes lettres sont un baume pour ton fils qui t'embrasse et t'aime le plus tendrement possible.

Prosper

 

Vittoria le 14 novembre

 

Je ne t'ai écrit qu'en passant et en courant, ma chère maman, ma dernière lettre et je veux maintenant t'entretenir à fond. J'ai reçu vos lettres (n°3 et 4) et comme à mon ordinaire je n'ai pas pu les achever sans verser quelques larmes bien douces en recevant des détails circonstanciés sur tout ce qui nous intéresse. D'après ce que vous me dites votre bal a été brillant. Prudence a dû s'y amuser beaucoup. Je suis bien content d'apprendre que Parrain y a assisté ; cela me prouve qu'il se porte mieux. Embrasse le pour moi quand vous le verrez et dites-lui que je profiterai de temps en temps des moments que me laisseront mes affaires pour lui écrire et lui donner de mes nouvelles. Je suis criblé de lettres de recommandation, tant de la maison, que de celles auxquelles j'ai été adressé ; je suis maintenant pleinement au courant des voyages et rien ne m'embarrasse. J'ai toujours autant d'argent qu'il m'en faut et je puis en prendre dans toutes les villes sur mon passage. Quant à la haine des espagnols pour nous, il en est de cela comme des bâtons flottants.

De loin c'est quelque chose et de près ce n'est rien*.

 

En se conduisant prudemment, on n'a rien à craindre. Le gouvernement espagnol cherche d'ailleurs à faire diminuer cette haine qui déjà est beaucoup moins forte que dans le principe. Au reste dans les rues, on nous prend souvent pour des espagnols et dans les hôtels, on n'est en relation qu'avec des étrangers ou des gens qui passent. Il faudrait, pour avoir à redouter quelque chose, insulter publiquement quelqu'un ou se rire des usages du pays. Cela n'est pas notre genre. Depuis Bilbao, nous sommes venus trois français ensemble et nous irons ainsi jusqu'à Madrid. Cela diminue les ennuis du voyage. Tu vois donc ma chère maman que nous n'avons plus à risquer que quelques mauvais dîners. Cela n'est rien. Prends donc patience et courage comme je le fais. Peu à peu nous arriverons au terme tant désiré. Voici à peu près, à un ou deux mois de plus ou de moins mon voyage. Je n'ai rien à faire ici et je pourrai je crois en partir sous quatre ou cinq jours. Je m'arrêterai peut être 3 ou 4 jours à Burgos et à Valladolid. Il me faut pour aller directement à Madrid 8 jours. J'arriverai donc dans cette fameuse capitale du 25 au 30 de ce mois. Je crois n'en avoir pas pour plus de trois semaines là ; il m'en faut une pour arriver à Séville. Cela fait un mois et demi. De Séville à Cadix avec le séjour dans chacune, j'emploierai un mois au moins. Si je ne vais pas à Lisbonne pour remonter la côte de la Méditerranée, je n'emploierai pas plus de deux mois. Ainsi, il serait possible que dans cinq mois j'eusse fini ma tournée. Si je vais à Lisbonne cela augmentera mon voyage d'un mois et demi à peu près. Voilà ma chère maman, mon voyage en raccourci. Vous voyez que vous pourrez m'adresser une seconde lettre à Madrid, car je crois que j'en trouverai une à mon arrivée. De là vous les adresserez à Séville à la maison que vous indiqueront ces M. M.

 

J'écrirai à Philippine sinon par ce courrier par le prochain. Tu vois ma pauvre mère que votre petit parisien fait marcher toutes ses affaires et qu'il s'en tire comme un autre, avec l'aide de Dieu et le désir de bien faire, tant par amour propre que par délicatesse. Ne t'inquiète en rien de moi, puisque sous aucun rapport il n'y a rien à craindre. Mais, un instant, je bavarde trop avec toi, il faut songer aux autres qui attendent leur part. Je t'embrasse donc tout court comme je t'aime.

 

Ton cher fils

Prosper

 

* allusion à la fable de Jean de la Fontaine, "Le Chameau et les bâtons flottants", dont voici la fin :

On avait mis des gens au guet,

Qui voyant sur les eaux de loin certain objet,

Ne purent s'empêcher de dire

Que c'était un puissant navire.

Quelques moments après, l'objet devint brûlot,

Et puis nacelle, et puis ballot,

Enfin bâtons flottants sur l'onde.

 

J'en sais beaucoup de par le monde

A qui ceci conviendrait bien :

De loin, c'est quelque chose, et de près, ce n'est rien.

 

 

 

" Sangria "

 

Nous nous trompions, mon cher Papa, en croyant que je serais arrivé pour les fêtes du mariage*. Nous avions mal calculé notre temps. Ces fêtes n'ont duré que trois ou quatre jours et n'ont produit aucune sensation sur le commerce. Quant à l'amnistie, je ne sais pas si elle a eu lieu : je crois qu'elle n'est que partielle. Au reste ce pays ci est dans un état très triste pour le commerce. L'Espagne d'abord, est comme la France, divisée en plusieurs parties. Ce qui donne de la méfiance. Les grandes maisons ne veulent pas se livrer aux spéculations jusqu'à ce que l'on y voie plus clair dans l'horizon politique. Les maisons ordinaires sont pourvues de marchandises de manière à n'en n'avoir pas besoin d'ici à longtemps ; parce qu'elles ne vendent que pour la consommation intérieure de leur ville, ce qui n'est rien pour elles. De sorte que d'arriver comme tu le dis dans ta lettre, au beau moment, j'arrive au mauvais. C'est fâcheux pour un premier voyage, mais il faut prendre son parti ; il est pris. Il parait d'ailleurs qu'il en est de même dans toute l'Europe. On dit cependant ici que le marché de l'Espagne a besoin des marchandises françaises, mais l'argent ne circule pas. Quant à la partie mécanique de mon voyage, c'est à dire en ce qui regarde ma personne, je suis aussi bien qu'on peut être comme tu le vois par ce que j'écris à Maman. J'ai pris à Bilbao trois commissions l'un portant l'autre de 1 200 francs chacune. Sur les trois, une m'a été donnée par la seule des meilleures maisons du lieu avec laquelle nous n'avions pas encore été en relation d'affaires. Elle m'a été très agréable sous ce rapport. Cela n'est point un succès pour une maison comme la nôtre, mais pour le temps je crois n'avoir pas à me plaindre. Je ne m'épargne pas les courses, ni les visites mais avec rien on ne peut rien faire. J'ai mis de côté ma politesse de Paris pour prendre successivement celles non seulement des villes mais aussi des maisons où j'ai affaires. Quand j'aborde un Allemand qui croit trouver de la franchise et de la bonne foi sous des manières un peu rudes et dans son genre je tâche de m'y conformer. Je l'aborde sans presque enlever mon chapeau et vais droit au fait. Je suis untel, je viens pour telle chose, voulez-vous ou ne voulez-vous pas ? Quand j'entre chez des italiens (ce qui arrive souvent) c'est tout une autre chose, je charge mes manières de Paris et avec eux le care amigo est presque obligé à la seconde phrase. Ils vous promettent avec bien des démonstrations de venir vous voir 3 ou 4 fois et ils ne viennent jamais. Ce sont des gascons. Enfin, je fais de mon mieux. Quant aux ribotes des voyageurs, nous en faisons fort peu. Elles se bornent à faire de la sangria le soir dans ??? de nos chambres où l'on peut faire du feu, car ici il fait froid. Cette sangria est tout simplement du vin dans lequel on met de l'eau, du citron et de l'azucarille, ce sont des petits pains de la forme d'un œuf allongé, fait avec du sucre et de l'œuf ; comme on l'emploie à Paris pour faire les vases et les temples en sucre. Quoique ma santé soit très bonne à présent, je la ménage beaucoup, afin de vous rapporter votre Prosper bien portant. Adieu mon cher papa, je t'embrasse bien tendrement et te quitte pour passer à un autre. J'apprends avec bien du plaisir que tes yeux ne vont pas plus mal. Cela me fait croire que le mal que tu y as éprouvé jusqu'à présent vient de ce qu'au premier moment où tu as pris les lunettes, tes yeux n'y étaient pas habitués et se sont fatigués pour un instant. Ton fils qui te chérit et t'embrasse encore une fois.

 

* Il s'agit du mariage de Ferdinand VII, roi d'Espagne, avec sa nièce, Marie Isabelle de Portugal, le 29 septembre 1816.

 

 

 

" Fier comme un soldat du pape "

 

Dans la règle, c'est maintenant Prudence, en sa qualité de demoiselle, qui doit passer la première. Aussi c'est à elle que j'écris maintenant : c'est elle qui doit lire ces mots et elle vous donnera après la permission d'en prendre connaissance, si cela lui convient. D'abord pour ta gouverne, je te dirai que j'ai quitté Bilbao sur une mule et que cette fois-ci je n'ai pas été si bête que de prendre un cheval qu'on m'offrait, j'ai laissé cet honneur à l'un de mes compagnons de malheur. Bon garçon tout rond qui est de son pays (de Laval), et qui a été à Paris. En cette qualité, il nous en raconte de cruelles à digérer pour quelqu'un qui comme moi connait Paris à fond. Mais comme notre troisième est un farceur qui a été aussi établi longtemps à Paris, nous en rions ensemble et l'excitons quelquefois à nous en conter encore plus, en ayant l'air de l'écouter avec intérêt. Bref, je suis parti sur ma mule, avec un parapluie en main, vu que dans ce pays il pleut toujours, et fier comme un soldat du pape, je m'avançais gravement sur les routes, répondant adios à droite et à gauche aux vilains, c'est à dire aux paysans, qui nous tiraient leur chapeau du plus loin qu'il nous voyaient, car il ne faut pas croire que je ne suis pas noble, parce que je suis commis marchand. En France, on m'appellerait monsieur des trois courroies, car c'est le nom qu'on donne à ceux qui voyagent à cheval. Mais ici je suis el cavallero don Prosper de Piet. C'est l'usage ici d'appeler les gens comme il faut, dont je te prie de croire que j'en fais partie, par leur nom de baptême en y ajoutant le don et le titre de cavallero qui n'équivaut pas à notre chevalier, mais qui désigne quelqu'un au-dessus de ce que nous nommons le peuple. Ainsi, si je retourne en Espagne, je serai connu sous le nom de don Prosper. Nom qui n'est pas agréable ici, parce que ce saint, qui pourtant était un bon saint, n'est pas connu dans leur calendrier. Bref, le cavallero est passé par Mirabales, Horrosco (Orozko), Lezama et les montagnes. Pour aller d'ici à Madrid, comme vous pouvez le voir, j'aurai toujours grande route. Je passerai par Miranda, Burgos, Valladolid, où Gil Blas a fait des farces, et Ségovie le pays où l'on trouve de belles laines.

 

Tu as dû beaucoup t'amuser chez M. B. Heureusement pour toi que papa et maman ne sont point gens à faire leur cour et que cela ne se renouvellera pas souvent.

 

Comme je n'écrirai pas à Gabriel aujourd'hui, dis-lui que ses deux lettres m'ont fait grand plaisir. Je vois qu'il est toujours bon travailleur quand il le faut et bon joueur à l'occasion. Cela fera un bon voyageur, puisqu'il se rira des mésaventures qu'on rencontre quelquefois en route et saura bien profiter des bonnes aventures qu'on trouve aussi de temps en temps. Qu'il soit toujours le même, et qu'il m'aime comme je t'aime.

 

Adieu ma chère Prudence, je vais dire un mot au Philosophe qui j'espère sera pour quelque chose dans la première lettre que j'attends de vous.

 

Je suis bien sensible au souvenir de Mr et Mme Guénée, et de Mr et Mme Barruel. Si tu les vois offre leur mon respect. Dis à Marianne et Pierre bien des choses pour moi et que je serai bien content quand Pierre viendra chercher mon portemanteau à la diligence et quand Marianne fera mon lit, quoique je ne sache pas dans quelle chambre.

 

 

" Je vous reviendrais un vieux routier d'autrefois... "

 

A mon quartier général de Vittoria, le 14 novembre

 

Comment vont les affaires, la politique et les plaisirs, mon cher Philippe. Pour les affaires, je suis sûr que si elles ne dépendaient que de toi, tu les ferais bien aller malgré elles ; mais hélas ! Il en est de vos boutiques comme des nôtres. Elles ont le même moteur et le même agent : la confiance et l'argent. Sans ces deux choses, point de contrats, point de transactions, point de ventes, et par conséquent point d'achats. Mais au moins vous, vous avez un petit courant, car dans tous les temps les hommes meurent et dans tous les temps l'on se marie. Ce sont deux habitudes que nous avons prises depuis un temps immémorial et je crois que tu seras retiré du notariat avant qu'elles ne soient tombées en désuétude. Quoiqu'il en soit, je suis sûr qu'à présent tu jouis de la confiance et de l'estime de ton notaire et qu'il te fait confier des actes au-dessus d'un troisième clerc ordinaire. Quant à la politique, j'espère que cette année sera moins orageuse que l'année passée, et que les braves gens qui comme cet autre aiment leur Roi et ne méprisent personne, pourront vivre en paix. Quant à moi, je m'en moque ; j'en entends fort peu parler et comme on ne connait pas mon opinion, je ne suis pas contrarié.

 

Quant à ce qui est des plaisirs, Messieurs de Paris, ils sont bien entre vos mains, et l'on peut vous les confier. Quand on vous met la main à la pâte vous n'en avez jamais assez. Je pense que vous aurez repris des soirées et que tu sais maintenant de nouvelles contredanses. Mais je vous reviendrais un vieux routier d'autrefois tout rouillé et dépoli et j'aurais fort à faire de me remettre à la fois au courant des affaires commerciales, politiques, littéraires, d'apprendre les nouvelles contredanses, les bons mots du jour, de voir les pièces qui ne seront plus nouvelles pour vous mais que je serais forcé d'aller voir pour ne pas paraître un rustre. Nous ferons pour le mieux quand nous en serons là. En attendant, je serais fort aisé d'apprendre que tu t'amuses et que tu te lances dans la société.

 

Papa m'a dit que nos mariés sont incommodés. Dis leur combien cela me fait de plaisir et que je ferai tirer le canon dans la ville où je serai à la première nouvelle officielle que je recevrai de la grossesse de ma cousine. Dis leur bien des choses aimables de ma part et que je suis toujours leur cousin.

 

Si tu vois monsieur et mesdames Delamarre fais leur mes compliments. Tu les feras aussi à toute la famille Lafitte si tu la vois.

 

Enfin mon cher Philippe, embrasse toi sur les deux joues pour moi et dis à Florentin d'en faire de même. Je vais écrire à sa soeur, vu que j'en ai le temps n'ayant rien à faire en ville. Ton ami qui t'embrasse bien tendrement.

 

Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

El cavallero Don Prosper de Piet - Le départ

" De loin c'est quelque chose et de près ce n'est rien "