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Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

"J'ai mon passeport visé par le Commissaire de police, le sous-préfet et le consul espagnol "

 

" Imaginez-vous, madame, treize cents belles filles de seize à vingt-cinq ans, riant, babillant ; et ma foi ! Pardon à vous en particulier, et au sexe auquel vous avez l'honneur d'appartenir, en général, fumant comme de vieux grenadiers, chiquant comme de vieux matelots.

 

En effet, l'administration, outre leurs appointemens de cinq à six réaux par jour, leur laisse prendre autant de tabac qu'elles peuvent en consommer sur place.

Vous comprenez bien, madame, que cet état exercé par treize cents jeunes filles crée une spécialité dans la population. On dit las cigareras de Séville, comme on dit las manolas de Madrid, et les grisettes de Paris.

 

Seulement, las cigareras de Séville, à cause de la facilité qu'elles ont de fourrer chaque jour dans leurs poches un peu de la marchandise qu'elles manipulent, las cigareras sont fort recherchées des sous-officiers et des contre-maîtres, et presque toujours, aux combats de taureaux, la cigarera, vous le comprenez bien, madame, ne manque pas un combat de taureaux, on la voit, le cigare au coin de la bouche, au bras d'un militaire ou d'un marin, fumant bravement un gros cigare qu'elle passe, hâtons nous de le dire, à son amant, aussitôt qu'elle l'a fumé à moitié".

 

Extrait de : " Impressions de voyage - De Paris à Cadix " (1846), Alexandre DUMAS

 

http://ia600209.us.archive.org/10/items/parisimpressions00duma/parisimpressions00duma_bw.pdf

 

 

Bayonne le 16 octobre 1816

 

Je reçois à l'instant, ma chère maman, ta lettre du 10, et comme je n'ai plus autre chose à faire ici qu'à attendre une occasion pour partir, je puis me livrer au plaisir de te répondre à loisir.

 

Je suis logé ici dans le plus bel hôtel de la ville (à St Etienne). Partout où je me suis présenté j'ai été bien reçu ; mais, comme je m'y attendais, point d'affaires. Il s'en fait très peu ici, cependant depuis une quinzaine de jours, on ressent sur cette place, ainsi qu'à Bordeaux, une amélioration, et les lettres d'Espagne donnent des espérances. Dieu veuille m'accompagner dans ma route !

 

Vous croyez vous autres, avec vos idées qui ont toujours été tournées vers l'administration ou la finance, qu'un voyageur pour le commerce n'est rien. Vous vous trompez. J'ai été faire visite aux maisons les plus riches à Bordeaux et ici. J'y ai d'abord été accueilli avec beaucoup de politesse et j'ai été tout étonné de me voir rendre mes visites, purement pour me les rendre et sans avoir pour objet des affaires. Ca fait toujours plaisir.

 

J'ai trouvé sur ma route comme je vous l'ai dit par ma dernière lettre, un voyageur de Laval, fort bon garçon et très gai. Nous avons une partie de route à faire ensemble. Il va à Madrid par Bilbao et Vittoria, comme moi. Je suis content de l'avoir trouvé, parce qu'il est fort au fait des voyages, et au courant des bonnes auberges. D'après les renseignements que j'ai reçu de lui, il y a une bonne moitié de l'Espagne où il ne fait pas plus chaud que dans ce pays ci ; d'ailleurs nous voilà à l'entrée de l'hyver, je n'en suis pas fâché ; une trop grande chaleur aurait pu m'incommoder. Depuis ce matin le temps se couvre. Nous serions bien heureux si pour faire notre route nous n'avions pas de soleil.

 

J'ai mon passeport visé par le Commissaire de police, le sous-préfet et le consul espagnol. Me voilà en règle, il ne me faut plus qu'une occasion qui se présentera sans doute demain ou après demain. J'ai de l'argent et des provisions, il ne me manque plus rien.

 

Tu témoigneras, ma chère maman, mes remerciements à Mr Loffet et à Mr Baillot de l'offre obligeante qu'ils t'ont faite de me faire passer votre correspondance et quoique je les ai assuré de mon respect et de ma reconnaissance par les lettres que je leur ai écrites, je te charge de leur en renouveler l'expression de ma part.

 

Adieu ma chère maman, voilà tout ce que j'ai à te dire pour aujourd'hui, mais comme cette lettre ne partira pas encore, je la laisse ouverte, et chaque fois qu'il me viendra une idée nouvelle je te la communiquerai. Je t'embrasse toujours provisoirement, sauf à recommencer demain.

 

 

"Ce que c'est que les préjugés"

 

Pascal

Bayonne le 17 octobre 1816

 

Il eut été vraiment dommage, mon cher ami, d'après le joli arrangement que tu as su faire dans ta chambre, que je ne fusse pas parti. Je souffrais de te voir dans ce malheureux cabinet où tu étais dérangé à toute heure du jour et de la nuit. Au moins, tu pourras recevoir ton monde et faire tes affaires d'une manière un peu plus décente et plus convenable à un employé supérieur de l'enregistrement et des domaines.

 

Quant à la politique, elle m'intéresse fort peu : tout ce que je désire, c'est qu'il n'y ai point de nouveaux bouleversements. Il me semble qu'il serait temps que ceux qui ne sont point appelés à concourir à la confection des lois ne s'occupassent que de bien choisir leurs représentants, et ne les entravassent pas ensuite par des menées sourdes, sans être muettes. Si les cordonniers ne s'occupaient que de leurs souliers, les négociants de leur négoce, les employés de leurs emplois, les législateurs des lois, les magistrats de les faire observer, je crois que la chose n'en irait que mieux. Je crois que le mal part de ce que le moindre portefaix veut savoir mieux gouverner que le gouvernement. Enfin ! Nous n'y pouvons rien, espérons encore ; il y a si longtemps que nous ne faisons que cela. A Bordeaux, les Jacobins ont voulu montrer leur tête rougeâtre, mais ils ont vu leur minorité et ils ont eu le bon esprit de se retirer.

Depuis deux jours, j'attends sans avoir rien à faire l'occasion de partir et je m'ennuie à périr. J'ai voulu louer des livres, mais on ne les loue qu'au mois. J'aurais voulu acheter une grammaire portugaise pour apprendre un peu cette langue, mais je n'en ai pas trouvé. Quant à la musique, il n'y faut pas songer, je n'aurais que la faible ressource de mon flageolet, mais cela aurait l'air si godiche dans un hôtel comme celui où je loge.

 

Il est arrivé depuis deux jours un commis voyageur pour une maison de Lyon qui fait la commission sur les mêmes articles que nous, à peu près. Mais je vais tâcher de lui faire la queue, comme on dit à Paris. Je serais des bons, si je puis partir avant lui.

 

Le 18

Ah ! Mon Dieu ! Il vient de nous arriver une tapée de voyageurs de tous les pays. Trois de Paris, trois de Lyon et on en attend encore dans quelques jours. Il y en a déjà en Espagne un certain nombre. Je crois que nous aurons bien du mal à gagner notre pauvre vie.

 

A huit heures du soir

Il est arrivé ce matin, mon cher ami, un muletier ; de suite j'ai été y réserver(?) une mule pour moi et je partirai demain à deux heures. J'irai coucher à St Jean-de-Luz et de là, j'entrerais en Espagne dimanche matin. Je serais deux ou trois jours en route. Oh ! Nous allons vite ! Nous ferons 8 lieues par jour tant que ça peut s'étendre.

 

Je te dirais qu'actuel provisoire je suis un peu étourdi. On m'a (?) dit il, qu'il fallait hurler avec les loups et fumer avec les fumeurs. Comme en Espagne on fume en mangeant, en se promenant, en dansant, en faisant des affaires, il faut absolument fumer pour ne pas gêner les autres et n'être pas gêné. Donc je viens d'acheter un cigarre et d'en fumer la moitié, ce qui m'a un peu abasourdi. Mais comme j'ai eu la précaution de le faire dans ma chambre et que j'y suis seul, je ne crains pas que l'on se moque de moi. J'entends déjà maman et toutes nos gentilles parisiennes s'écrier fi ! Que c'est vilain ! Rassurez vous, mes belles demoiselles, rassure toi maman. Je suis toujours le muscadin* (sans qu'il y paraisse), et je ne prendrais point l'habitude de fumer, tant pour raison de santé que pour la propreté. Mais je ne veux pas être neuf, pour ne pas paraître ridicule. Comme les femmes même fument dans certaines provinces, je veux n'être pas dans le cas de reculer lorsqu'une jeune et jolie dame me priera de lui tenir compagnie.

 

Ce que c'est que les préjugés. Ici tout le monde fume et il est plus ridicule de ne pas fumer que de fumer. Eh bien j'ai été là à tortiller pendant un bon quart d'heure avant d'oser aller allumer mon cigarre à une lumière destinée à cet usage ; et je l'ai fait furtivement comme si j'eusse dû me cacher pour cela.

 

Je veux garder cette lettre pour y mettre un mot dans ma route si je puis.

Je viens de changer mon or pour de l'or d'Espagne.

Croyez-vous que je doive compter à ces Messieurs mes frais de blanchissage. Je crois que oui.

 

 

"Je suis en Espagne bien portant"

 

Tolosa le 20 octobre

Je suis en Espagne bien portant, à deux journées de Bilbao. Je n'ai pas le temps de vous en dire d'avantage, portez vous bien. Je vous embrasse comme je vous aime.

Prosper

 

* Muscadin : le mot, emprunté au sens de "pastille de musc", a servi à désigner un élégant, un petit-maître (1747) et, tout particulièrement sous la Révolution, les royalistes qui se distingaient par leur élégance recherchée (1790).

Le Robert. Dictionnaire historique de la langue française.