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Bayonne le 14 octobre 1816

 

Je viens de recevoir, mon cher Papa, le premier n° (du 3 octobre) du journal que vous avez commencé. C'est une fort bonne idée que vous avez eue là, tu ne dois pas douter du plaisir qu'elle me procurera, puisque je me retrouverai presque toujours au milieu de vous. Les moindres détails, lorsqu'ils touchent à la famille m'intéressent, comme tu peux le penser, ainsi ne me les épargne pas.

 

La partie des provisions est une partie trop importante pour que je l'oublie, et je n'ai pas besoin de recommandation à cet égard. D'ailleurs rassure maman, il n'y a pas en Espagne de plus petit bouchon où l'on se trouve du pain (qui par parenthèse est plus blanc dans ce pays là que partout ailleurs) et du chocolat.

 

Comme tu l'as vu par mon numéro 4, j'ai écrit à MM Loffet et j'ai terminé ma lettre ainsi : "je ne dois point, M.M., laisser passer cette première lettre, sans saisir l'occasion qu'elle m'offre de vous renouveler l'expression de ma reconnaissance pour ce que vous avez bien voulu faire pour moi jusqu'à présent. Vous pouvez être sûrs que cette reconnaissance sera toujours la base de ma conduite et qu'elle soutiendra mon zèle et mon exactitude à remplir les devoirs que m'imposent votre confiance etc. etc.".

Tous les espagnols et les français revenant d'Espagne que nous avons rencontrés sur notre route s'accordent à dire que nous sommes très bien reçus par les habitants du pays et très protégés par le gouvernement. Nous y sommes mieux que toutes les autres nations, surtout les anglais. Il y a plusieurs raisons pour cela. La première et la plus forte, celle qui nous donne le plus d'avantage pour faire le commerce avec l'Espagne, c'est que nous sommes catholiques. Ceux qui ne le sont pas éprouvent beaucoup de désagréments, et ils ne peuvent séjourner nulle part, il ne leur est permis que de passer. Les autres motifs de préférence sont notre caractère et notre manière de traiter les affaires. Il n'y a donc aucune crainte à avoir, et je vais entrer dans la carrière avec la plus grande sécurité du côté de ma personne. Que n'en ai-je autant sur le résultat de mon voyage ! Mais il ne faut point s'inquiéter d'avance, je mettrai dans mes tentatives tout le courage, toute la prudence et toute l'activité dont je suis capable ; quant à la probité et à la délicatesse, je me suis fermement imposé la loi de ne rien faire contre ma conscience. Elle est droite, je la tiens de vous et je vous en réponds. Je vous la rapporterai intacte et je pourrai toujours marcher la tête haute. Si je ne réussis pas, j'aurai au moins la consolation de pouvoir dire : j'ai fait mon devoir, vous n'avez rien à me reprocher.

 

Je te quitte mon cher papa pour causer un peu avec ces messieurs dont les lettres m'imposent de grandes obligations, car je me suis fait la loi de ne laisser aucune lettre de l'un de vous sans réponse. Mais d'ailleurs causer avec l'un c'est causer avec tous et je suis bien sûr que ce n'est pas toujours celui à qui mon épître est adressée qui l'ouvre le premier. Adieu mon cher papa, porte toi bien, ne te fatigue pas trop pour une administration qui ne sait pas être reconnaissante. Quant à moi, la vie de voyage me convient mieux (sous le rapport de la santé) que je ne l'aurai cru. Les veilles, la chaleur, la différence de nourriture et le changement continuel d'heures des repas, ne me fatiguent nullement.

 

Ton Prosper qui t'embrasse comme il t'aime, c'est dire bien tendrement.

 

 

Philippe

 

Il est bien juste que je t'écrive à ton tour, mon cher ami, et ta lettre m'a fait trop de plaisir, pour que je n'y réponde pas de suite.

 

J'ai vu avec la plus grande satisfaction, que tu as trouvé dans ma garde-robe quelque chose à ta convenance ; tu ne devais point douter qu'elle ne te soit ouverte et tu dois bien penser que ce sera toujours pour moi un bonheur de pouvoir t'être utile ou te rendre service de quelque manière que ce soit.

 

Tu es chasseur, dis tu, cela ne m'étonne pas, il est permis à tout le monde de prendre une casquette, une gibecière et un fusil. Mais malheureusement cela ne suffit pas, l'amour propre est là qui exige de l'adresse ; je ne doute pas cependant de la tienne, et je parie bien que si à treize, vous n'avez tué que deux perdrix et trois cailles, c'est ce malencontreux nombre qui vous a porté malheur. D'ailleurs il est fort possible que vous ayez fort bien visé, mais que le gibier fut mal placé, et alors ce n'est pas votre faute. Quant à la fermeté pour répondre aux gendarmes je sais que tu en as dans le caractère et que tu te laisserai plutôt conduire en prison injustement, pour pouvoir leur prouver après que tu avais le bon droit, que de capituler avec(?) leur délicatesse. Cependant, prends y garde, ils ont aussi en général une fermeté dans le poignet qu'il n'est guère facile de leur faire perdre, à moins d'appeler à son secours un vil métal que l'on appelle argent, et c'est la meilleure manière. Pour ce qui est du réveil matinal, n'en parlons pas. Quoi ! Tu n'a pas été tenté du titre de garde national de la bonne ville de Paris, de conservateur de l'ordre et des propriétés tant immobilières que mobilières de tes concitoyens. C'est pourtant une belle chose que l'habit militaire ! Peux-tu préférer de courir à travers les champs, après la fumée de l'espérance d'estropier quelques malheureuses bêtes innocentes et qui ne t'ont jamais fait aucun mal, à l'honneur de te promener gravement devant un corps de garde, de porter les armes aux croix d'honneur et d'empêcher les chiens ou autres animaux, mâles ou femelles, hommes ou femmes, de venir détériorer à ta barbe les propriétés nationales, en les priant de passer honnêtement plus loin. C'est là qu'il faut de la fermeté. D'ailleurs, les scènes nocturnes de corps de garde sont si agréables ! On voit bien que tu ne sais pas ce que c'est. Si cependant l'on te décidait d'une manière quelconque, tâche de ne pas te trouver dans la troisième compagnie, celle de notre rue ; tu ne cadrerais pas avec le petit sergent major qui la dirige.

 

Où en es tu pour ta cléricature ? N'y a t-il rien de nouveau ? Quelles sont tes vues, tes espérances ? Tout cela m'intéresse beaucoup, comme tu dois bien le croire, et me feras beaucoup de plaisir en me tenant toujours au courant.

 

 

Gabriel

 

A ton tour paillasse (ce n'est pas à Pascal que j'écris), à ton tour. Ta lettre toute courte qu'elle est, m'a fait grand plaisir et je suis bien aise que mes souliers te chaussent bien et que mes habits fassent des vestes. Il me parait qu'entre vous tous, vous vous entendez fort bien pour me dépouiller. C'est fort bien joué à vous, pourvu que je retrouve à mon retour votre amitié, je serais content.

 

Eh bien ! Mon cher Gabriel, comment trouve tu l'allemand ? C'est un peu dur, n'est-ce pas ? Il ne faut pas t'arrêter à cela, apprends avec courage et tu seras tout étonné, au bout de quelques mois, de voir que ce n'est pas plus difficile que bien d'autres choses et qu'il suffit d'y mettre de l'attention et du temps. C'est du reste une des plus belles langues de l'Europe, elle est plus riche que toutes les autres.

 

Et le lycée, où en es tu ? Les vacances doivent être terminées maintenant. Tu dois te trouver un peu plus agréablement qu'à ta maudite pension. C'est une grande preuve de confiance que papa t'as donnée là : il faut la justifier par ton travail et par un bon emploi de ton temps. Voila bien de la morale, diras tu mon cher ami ; il faut me la passer, et puisque tu parais décider à suivre la carrière commerciale, je puis déjà te dire que tu feras bien de tâcher d'y apporter plus d'instruction que moi : car je m'aperçois souvent qu'il me manque bien des choses. Notamment les calculs décimaux que je ne sais pas assez et qu'il est indispensable de connaître. Tu devras aussi porter une attention toute particulière à ton écriture qui est déjà fort bonne, mais qui ne le sera jamais trop ; c'est une des principales choses qui engage à bien accueillir un jeune homme lorsqu'il se présente pour entrer dans une maison. Enfin les connaissances qui paraissent même les plus futiles, il faut les acquérir, elle ont toujours trait au commerce, puisque qu'il porte sur tout. Le dessin est également très utile et je t'engage à le cultiver, surtout le genre du paysage et des fleurs. Je suis bien fâché de ne pas le savoir, j'en aurai tiré un grand parti dans mon voyage. Enfin, puisque je suis en train de parler raison avec toi, et il le faut bien, puisque tu deviens un homme, je te conseille de te mettre toujours de la partie lorsque maman et Prudence me chercheront sur la carte.

 

On vient de sonner le dîner et je ne suis pas plus que toi homme à laisser ma part aux autres. Adieu mon ami, embrasse Prudence pour moi et dis lui qu'elle ne doit pas attendre de lettre de moi aujourd'hui, puisque elle a eu, à elle seule, tous les honneurs de ma dernière.

 

 

Maman

 

Ma chère maman, je suis arrivé ici à 11 heures du matin, par le plus beau temps du monde qui se soutient depuis mon départ de Paris. Si la chaleur qu'il fait dans ces pays-ci depuis quelques temps continue, on fera encore un peu de vin. Cette partie-ci de la France a été encore plus maltraitée par la saison que nos contrées, il n'y a eu aucun fruits, ni pommes ni pêches ; et le poisson qui ordinairement abonde à cette époque est d'une rareté sans exemple.

 

Puisque vous avez formé le projet de me suivre sur la carte, il faut que je vous donne quelques détails sur ma route.

 

Bordeaux, à ce qu'on dit, se trouve à peu près à 170 lieues de poste de distance de Paris, et de Bordeaux à Bayonne, il y a environ 60 lieues. Ainsi je suis déjà à 230 ou 240 lieues de vous. C'est une bagatelle. De Paris à Bordeaux, les routes sont si belles que je me croyais presque en route pour une partie de plaisir. Mais de Bordeaux à Bayonne c'est tout autre chose. Les chemins sont affreux, d'abord à cause de la tristesse de la route où l'on ne voit que des landes et des forêts de pins, de quelque côté de l'horizon que l'on jette les yeux et à quelque distance que la vue puisse s'étendre. Ensuite la route n'est pas pavée, c'est tout sable et dans certains endroits les chevaux enfoncent jusqu'aux jarrets. Sur toute la route on ne va qu'au pas, quoique la diligence soit tirée par huit chevaux. Vous jugez quel ennui ! Il y a cependant, de distance en distance, des endroits parquetés, c.à.d. qu'en guise de pavés, on a grossièrement ajusté des bûches en travers. Cela cahotte de la bonne manière. Ajouter à cela que comme on arrange la route dans ce moment, nous avons été forcés de prendre à travers les bois et par des chemins détournés qui ne sont pas toujours aussi larges et aussi unis qu'il le faudrait.

 

C'est une belle chose que ces sacs que vous m'avez fait, à leur moyen je dors tranquille et un voyageur avec qui j'ai fait connaissance va s'en faire coudre de pareils*. Mais je m'écarte de ma route et j'y rentre. Nous sommes passés par Castres, Langon, Roquefort, Mont-de-Marsan, Tartas, Dax, St Vincent et nous voici à Bayonne. Pour l'instruction de ceux de vous qui ne le savent pas, je vous dirai que ce Roquefort n'est pas celui du fromage. Mont-de-Marsan est une assez jolie petite ville sur l'Adour. La moitié de cette ville est bâtie tout nouvellement. Dax ne se trouvant point sur la route, nous sommes passés à côté et si je n'avais pas tenu d'avantage à satisfaire ma faim, j'aurais été la voir. Je le désirais beaucoup parce qu'il y a une source d'eau bouillante dont la chaleur est suffisante pour faire cuire certains mets. Cette fontaine offre un autre avantage aux habitants peu aisés de cette bonne ville. Ceux qui n'ont pas les moyens d'avoir de l'eau chaude pour se faire la barbe vont s'échauder là : et comme l'eau est assez claire, elle leur sert en même temps de miroir. C'est une manière fort économique, cependant je ne l'ai pas vu, ainsi n'en croyez que ce que vous voudrez.

 

Malgré ma réputation de distrait et d'étourdi je n'ai encore rien perdu ni rien oublié dans les auberges. J'ai voyagé avec une espagnole et son enfant et un commis voyageur pour les toiles. Il est de Laval et quoique breton c'est un fort bon garçon, très gai qui découpe assez proprement et sait fort bien trouver le joint du meilleur morceau. C'est une chose fort essentielle que de savoir découper, pour un voyageur ; j'apprends. L'espagnole m'a répété ce que l'on m'avait déjà dit plusieurs fois, que j'ai l'air et la figure espagnole. Cela ne peut pas nuire et si je voulais prendre un pantalon blanc, des bottes molles et un air arrogant, le plus connaisseur s'y tromperait.

 

Il faut pour obtenir du consul espagnol la permission d'entrer en Espagne, présenter un certificat signé du maire et du préfet du lieu de sa naissance, constatant que l'on n'a pas servi dans les armées d'Espagne. Mais je pourrai y suppléer par une attestation de 4 notables de Bayonne que je ne suis point dans ce cas là ; ce qu'ils pourraient faire sans permis, puisqu'à l'époque de la guerre, je n'avais pas l'âge compétent.

 

J'ai terminé les affaires que j'avais ici, et je n'attends pour partir que l'occasion de muletiers qui doivent arriver demain ou après. Je me dirigerais sur Bilbao (Biscaye) par St Sébastien, et de là je me passerai à Vittoria. Ce n'est que là que vous pourrez m'écrire parce qu'il me faut 8 jours pour être à Bilbao, ce qui est à peu près le temps que mettra ma lettre à vous parvenir et je ne resterai sans doute pas le temps qu'il faudrait à la vôtre.

 

Dorénavant, toutes vos lettres devront être affranchies jusqu'à la frontière, il faut les porter à la grande poste avant midi. Je ne sais plus quand je pourrai vous écrire et j'ignore si le service des postes est bien régulier sur cette route. Il serait possible d'ailleurs que les jours de mon arrivée dans les villes ne cadrant pas avec ceux du départ du courrier, mes lettres fussent retardées de plusieurs jours. Vous avez aussi à considérer que plus je vais aller plus mes lettres resteront longtemps en route.

 

Mon adresse à Vittoria est chez M.M. Kreibich et Cie, négociants. Je désire que l'adresse soit toujours mise par une main masculine.

Adieu ma chère maman, j'espère que vous ne m'accuserez pas de paresse, mais je ne dois pas me vanter de la longueur de cette lettre, j'ai tant de plaisir à vous écrire ! Rappelez moi dans l'occasion au souvenir de tous nos amis. Embrasse parrain pour moi et présente mes respects à Mme Bauchet. Fait mes amitiés à Florentin, à son frère et à mon aimable cousine. Si tu as l'occasion de voir Mme et Mr Delamarre, dit leur bien des choses de ma part.

Adieu encore une fois, ma chère maman, je t'embrasse mille et mille fois que je donnerai bien pour une seule fois effective.

 

Ton Espagnol

Pr. Piet

 

Je commence toujours mes lettres avec l'intention d'écrire posément pour former mon écriture, mais le plaisir de jaser m'entraîne, je m'empresse de vous communiquer toutes mes pensées, j'écris vite vite et j'écris mal. Il faut cependant que je réforme cette mauvaise habitude, d'autant plus que la précipitation nuit à ma rédaction qui pourrait être meilleure, car il y a toujours du meilleur dans le mauvais.

J'avais bien le désir d'écrire aussi à Pascal, mais la place me manque, ce n'est que partie remise.

 

 

* La famille de Prosper aurait-elle joué un rôle dans la conception - et la diffusion - des premiers sacs de couchage ? De fait, les historiques disponibles sur Internet citent des dates très postérieures...

https://www.caminteresse.fr/economie-societe/qui-a-invente-le-sac-de-couchage-1180733/

 

Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" A 230 ou 240 lieues de vous. C'est une bagatelle "