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Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" ... la tendresse et l'impatience qui m'agitent plus violemment depuis que je me sens en France "

Le Perthuis et le fort de Bellegarde

A.-I. Melling, 1826-1830

http://numerique.bibliotheque.toulouse.fr/ark:/74899/B315556101_RB19_000467_002

Marseille le 11 septembre 1817

 

J'avais, mon cher Gabriel, mis cette date avant le déjeuner croyant avoir le temps de causer avec toi, mais je fus de suite dérangé, et comme je ne veux pas éterniser mon séjour ici, je crois que ma lettre sera fort courte, car j'ai beaucoup de choses à voir d'ici à demain, jour où définitivement je m'achemine vers Paris, résolu à précipiter ma marche le plus possible, et ne plus rétrograder. C'est un parti pris, je ne veux pas que le 21 de septembre, vous alliez avaler la poussière de Saint-Cloud et j'espère tomber ce jour-là rue Bourbon Villeneuve auprès de la rue Saint-Philippe. Nous sommes le 11, après demain 13 je suis à Avignon ! Lyon m'ouvre ses portes le 15 au matin ! Comme le confluent de la Saône avec le Rhône est bientôt vu et qu'il n'y a guère que cela à voir, j'en pars le 15 après avoir fait mes visites à M. M. les lyonnais que j'ai vus en Espagne ou à leurs nobles parents pour lesquels j'ai des lettres de recommandation. De Lyon à Paris, 4 1/2 jours (à ce que l'on dit), et je viens dévorer votre souper et surtout vos embrassements le 21 septembre ! Ne vous y fiez pas cependant, je vous donnerai un itinéraire plus positif avant de partir de Lyon. Je suis libre de choisir entre Nevers et Dijon, entre les bons couteaux et la bonne moutarde, entre mon cousin Redaud et ma cousine Saint-Firmin. Comme l'amitié ne m'entraîne pas plus d'un côté que de l'autre, je choisirai ce qui me conviendra le mieux suivant les circonstances.

 

Il faut, mon cher porte-drapeau, il faut... Ah ! Adieu, me voilà arraché à toi par mon Cicérone qui a mis son grand chapeau à trois cornes et son petit morceau de linge blanc sous une ganse noire (indiquant qu'il est ou se dispose à être royaliste), sa calotte jadis jaune beurre frais qui tire un peu sur le rance depuis qu'il n'y a plus de garde du consul, et ses bottes molles pour me promener dans Marseille et me faire voir tout ce que cette ville antique et fameuse a l'honneur d'offrir à la curiosité de M. M. les étrangers.

 

 

Avignon, le 13 septembre

 

Comme je te le disais ci-dessus, mon cher ami, me voici à Avignon et je partirai ce soir à 7 heures pour Lyon. Je continue à me bien porter malgré les nuits blanches que je passe fréquemment. On se fait au reste à dormir dans les diligences, comme on se fait à tout. Je suis seulement fatigué par l'extrême poussière qu'un vent presque continuel dans toutes ces contrées-ci nous souffle à la figure.

 

Il est bon pour mettre ton drapeau au courant que je te dise avec un peu plus de détails les endroits par où je suis passé.

 

D'abord à ma sortie de la presqu'ile des Crasses, à moitié chemin de Figuères et de Bellegarde, fais-moi une bonne barre pour marquer la frontière, et si tu es en disposition sur l'une des montagnes qui séparent la France de l'Espagne, dessine un fort, c'est le fort de Bellegarde qui appartenait autrefois aux espagnols et qui leur fut pris par nos troupes révolutionnaires, dans le temps où elles prenaient tout. Ce fort qui est très élevé domine le chemin, position qui serait très avantageuse pour en défendre le passage.

 

Entre Figuères et Perpignan, il y a un petit village non marqué sur la carte et dont je ne me rappelle pas le nom, où est établie la première ligne de douanes françaises.

 

A Perpignan, je m'arrête un jour et deux nuits. C'est la capitale du Roussillon et le chef-lieu, comme tu sais, du département des Pyrénées-Orientales. Ville triste comme le sont en général les places fortes. Elle m'a paru peu peuplée. Les rues y sont peu larges, peu claires et peu propres. La promenade est hors de la ville. Nous partîmes de Perpignan à 5 heures du matin, et à 4 heures nous étions à Narbonne. C'est une jolie petite ville. A 9 heures du soir, nous nous embarquâmes de nouveau, et en passant de nuit à Béziers et le matin à Pézenas (ville dont les habitants sont réputés plus gascons que les gascons, dont au reste la promenade est assez jolie), nous arrivâmes à Montpellier à deux heures d'après-midi.

 

Vu que Montpellier exige une explication à part et qu'il est l'heure de dîner, que je dîne chez Mr Brunel et qu'il n'est pas dans l'ordre de se faire attendre, surtout quand on a faim, je ferme ma lettre en t'embrassant toi et toute la famille avec toute la tendresse et l'impatience qui m'agitent plus violemment depuis que je me sens en France.

Pr. Piet