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Avignon le 9 septembre 1817

 

Puisque j'ai aujourd'hui un petit moment de répit, je vais relire vos n° 40, 41, 42 et 44, et y répondre en règle. Le n° 43 m'est sans doute adressé à Montpellier. Je l'ai demandé, il me sera passé à Lyon.

 

N° 40 Valence. Histoire des calicots. J'en attends la suite. Les parisiens sont toujours des parisiens et j'ai beau soutenir le contraire dans les fréquentes attaques que j'essuie aux tables d'hôtes, si je ne donne pas raison, je ne puis pas donner tort à mes adversaires. Au reste, il y a des braves gens partout, et des phrases générales terminent toujours les discussions amicalement.

 

Lettre de maman. Je vois depuis longtemps des françaises et je n'ai pas encore changé d'avis : beaucoup de dos rond, point de tenue, vêtements peu flatteurs, surtout les bonnets de ce pays-ci. J'attends les parisiennes. Je ne suis pas aussi noirci qu'on veut bien le croire. Ce qui me fâche conséquemment, c'est que depuis mon départ de Malaga, la chaleur, l'activité et le peu de bonne nourriture m'ont enlevé l'embonpoint que j'avais acquis dans la paresseuse Castille.

 

Je prends bien ma part de regrets que vous a causé la mort de ce pauvre Templier. Je ne l'ai pas connu autant que vous, mais je crois également qu'il n'aurait fait qu'honneur à la famille.

 

Désespoir de Pascal ! Ce pauvre aîné, comme il s'ennuie, comme il se désole. Oh ! Il est temps que j'arrive pour mettre ordre à tout cela. Il va joliment me payer le spectacle puisqu'il gagne tant d'argent.

 

N° 41 Philippe. Salut au Licencié ! Cette nouvelle m'a fait, mon cher ami, un vrai plaisir que n'a pas diminué l'idée du demi-succès. On sait à quoi tient la différence de la rouge à la blanche. Un bon nombre de personnes qui au cours d'auparavant l'examen n'ont pas répondu à l'appel de Mr Pigeau. Un mot ou une phrase mal entendue par Mme Colette. Une fausse digestion du déjeuner du gros Roger Bontemps dont je ne me rappelle plus le nom. Enfin, un mal d'yeux plus cuisant qu'à l'ordinaire chez Mr Pardessus. N'aie pas peur, mon cher ami, nous allons te voir sortir brillant et radieux d'une thèse soutenue avec honneur. A propos et les grands papiers avec leur devise Libertissimus Parentibus. Oh ! J'en veux un pour coller dans ma chambre.

 

Mais, mon cher Philippe, qui diable t'as mis dans la tête que j'avais voulu te donner une leçon à l'égard de tes lettres ? Tu as tort d'interpréter mes phrases comme on faisait celles des bulletins qui disaient le moins pour faire entendre le plus. Mes paroles ne sont pas des sentences, et ne doivent pas s'expliquer comme les journaux dans les temps de crise. Quand j'ai dit que tes lettres étaient courtes, je n'ai pas voulu dire que tu les composais avec peine, mais bien que je les voudrais plus longues, et l'effet des circonstances m'avaient en effet privé de ton style depuis longtemps.

 

Bien des amitiés aux Fournier quand tu les verras. Depuis Malaga, je n'ai pas vu un violon. Voilà l'hyver qui approche, en avant les contredanses. Il faut qu'ils en apprennent.

 

Lettre de Gabriel. 14 caricatures !! Le temps en fera justice. Si l'attrait seul de ces nouveautés-là m'attirait à Paris, je ne me presserai pas tant, et je jouirai d'avantage du midi de la France. Travaille, travaille, c'est autant de bon temps approvisionné pour plus tard. Je crains bien de ne pas avoir le courage de me remettre à l'allemand.

 

N° 42 Lettre de maman. Pas de mer, Mme Piet, pas de mer. Oh ! Diantre, je ne veux pas m'exposer à rester deux mois en route. Je vous ménage d'autant plus que vous avez vraiment montré du courage et de la fermeté d'âme pendant tout mon voyage.

 

Lettre de Gabriel. Le but de la présente, Monsieur, est de vous informer que j'ai reçu en temps la vôtre du 19 août passé, et que je n'ai rien à y répondre. Il est au mieux que vous ayez deux fois cassé la corde et perdu du bois. Si vous continuez ainsi, vous ne manquerez pas de faire un bon profit.

 

Bonne note est prise de votre nouvel établissement rue de Choiseul, près des toits, sur les poules et j'en ferai l'usage que de besoin.

 

N'ayant rien autre à vous dire pour le présent, j'ai toujours l'honneur d'être votre ami et votre correspondant.

Pr. Piet et frère

 

Lettre de papa. Tu ne te trompes pas, mon cher papa, dans ton calcul et trois jours font l'affaire de mon voyage à Marseille. Ces M. M. m'ont écrit qu'ils n'étaient pas pressés pour mon retour et que rien ne m'empêchait d'y aller si ce n'est la considération des frais inutiles. J'étais et je suis très indécis si je dois y aller. J'y penche d'autant plus fort qu'il y a à présent dans cette ville une fête qui la rend très brillante. Les frais ne monteront pas en tout à plus de 50 francs. Ce n'est pas cela qui arrête, car au besoin, j'en prendrais bien la moitié pour mon compte. Ma foi, c'est décidé, j'irais et je regagnerais en temps sur Lyon ce que je vais perdre pour faire ce détour. La diligence part cette nuit et arrive demain à une heure. On y reste deux autres jours et on revient ici en une nuit. On a vu Aix et Marseille, et on revient connaissant la plus grande et la plus belle partie de la France.

 

Je vais aller voir dans une demi-heure Mr Brunel. Je n'ai vu aucun de tes M. M. à Perpignan, ni à Montpellier, ni à Nismes.

 

Quoique ma lettre ne soit pas finie, je t'embrasse mon cher papa en passant, du plus tendre de mon coeur.

 

N° 44 Lettre de maman. Tu vois ma chère maman, que ton calcul s'est également trouvé très juste car le lendemain de mon arrivée à Nismes, je reçus ta lettre. La tendresse se trompe rarement dans les calculs, et si bien des négociants confiaient le maniement de leurs négociations à leurs mères, ils ne s'en trouveraient pas plus mal.

 

Lettre de Philippe. Le moyen à présent, mon cher Philippe, de t'appeler maladroit, quand une jeune dame et une demoiselle se laissent gouverner par toi et se reposent sur ton adresse pour les mener dans ta barque à bon port.

 

Il parait qu'il y a des ridicules à Choisy, comme partout ailleurs. Il y en a bien même en Espagne ! Voilà ce qu'on gagne à voyager. On apprend à voir d'un coup d'oeil le bon et le mauvais côté d'un homme ou même d'une femme, et l'on en fait son profit pour se gouverner soi-même.

 

Je crois, Messieurs et Mesdames, avoir répondu à toutes vos lettres, il ne me reste donc plus qu'à vous embrasser comme je vous aime.

Pr. Piet

 

Ma place est prise pour Marseille et je pars ce soir.

 

Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" La chaleur, l'activité et le peu de bonne nourriture m'ont enlevé l'embonpoint "