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Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" Libre de me livrer à la joie d'un retour trop différé "

Perpignan le 3 septembre 1817

 

Ah ! Me voilà donc en France ! Après tant de fatigues et de désagrément, mille soucis ne vont plus m'inquiéter l'esprit. Libre de me livrer à la joie d'un retour trop différé, je n'ai plus qu'à monter dans la diligence, et me laisser rouler jusqu'à Paris. Dans quinze jours je vais embrasser mes bons parents, mes amis. Vraiment, dans l'espèce de trouble où le plaisir me jette, je doute quelquefois que je suis dans ma patrie. J'interroge toutes les figures, les campagnes, les murs. Suis-je en France ? Oui, tout m'en répond. Les figures, quoique encore un peu crasseuses, respirent un peu plus de bonté que dans le pays maudit. Les campagnes sont riantes. On dirait qu'elles sont contentes de me voir. Enfin les murs de Perpignan couverts d'affiches annonçant en bon français l'arrestation et l'exécution de voleurs, malfaiteurs, me rassurent tout à fait que je suis sur le sol sacré. Quel bonheur ! Autour de moi aujourd'hui, je ne vois que des amis. Je cause avec la fille d'auberge, le cuisinier, le barbier comme si je les avais toujours vus. Ils ne savent d'où vient cette triple bordée de questions que je leur adresse. Quand part la diligence ? Demain à 5 heures. Oh ! Bien dans ce cas, je suis le serviteur très humble de Perpignan. J'en suis fâché pour son théâtre, mais il ne me verra pas. Où est le bureau de la poste ? Là-bas au loin. J'y cours, ma place est arrêtée, et je partirai demain. Oh ! Oh ! A propos, et la commission que j'ai à passer à ma maison, ma foi j'en suis bien fâché messieurs ou mesdames, car je ne sais pas à qui j'écris, mais il est deux heures, le courrier part à quatre et je n'ai que juste le temps nécessaire pour copier ladite commission, faire mon compte de frais du mois de sorte à l'envoyer à ces M. M. Je reprendrai quand et où je pourrai.

 

 

Montpellier le 05 septembre 1817

 

Hé bien, madame Piet, qu'en dites vous ? Hein, je pars le 4 de Perpignan, et le 5 à deux heures je suis déjà à près de 35 lieues de là, et demain à 6 heures du soir le Comte d'Espagne aura déjà son quartier général à Nîmes. Comment cela se fait-il ? Comment, en passant les nuits, arrivés le 4 à 4 heures du soir à Narbonne, nous en partîmes avec la diligence de Toulouse à Avignon qui marche toute la nuit et nous amène aujourd'hui ici avant deux heures. Elle me laissera demain à Nismes à 4 heures du soir, si je ne vais pas à Marseille, ce qui n'est pas encore décidé et ce qui dépendra du vent qu'il fera ce jour-là ou d'une mouche qui volera de travers. Dans tous les cas ; je serai obligé d'attendre à Nismes quelques jours un effet* de 6 ou 800 francs que l'on doit me faire passer de Barcelone. Je me suis vu forcé de prendre cette mesure, puisque la sortie de l'argent est prohibée en Espagne sous peine de confiscation, et mise en prison. Ce qui n'aurait (le cas échéant) été agréable ni pour M. M. Loffet et Cie, ni pour vous ni pour moi. C'était d'ailleurs une prudence à avoir. Le quinquina a failli me faire une affaire avec les douanes françaises. Son entrée est prohibée par terre. Mais j'étais en France et ma politesse arrangea l'affaire. Cette première ligne de douaniers passée, j'avais encore à craindre les deux autres, dont les derniers sont à Narbonne. Mais ils sont trop polis pour visiter la diligence et tout s'est arrangé au mieux. Il y en a deux livres (?). J'espère qu'il y en aura pour les arrières petits-enfants de tes enfants. Quant au chocolat, on n'en peut pas entrer plus que deux ou trois livres, et n'étant pas sûr de sa qualité, je n'en ai pris que deux. Il est un peu amer. Il n'y avait pas de miel. Un petit caisson de 3 livres (?) de doradille a été adressé à Bordeaux, pour rester au bureau de la diligence et être retiré par Mr Piet de Barbezieux ou à son ordre. J'en ferai passer le reçu à mon oncle qui pourra le faire retirer. Je crois que c'est une mauvaise spéculation que de tirer cette herbe d'Espagne, puisqu'il en vient beaucoup du Roussillon. J'ai cependant pris mes mesures pour en faire revenir au besoin puisqu'il vaut mieux se servir de cette herbe quand elle est fraîche.

 

Mais il est trois heures. Il faut aller chercher votre lettre, voir la ville ; je te quitte donc ma chère maman à regret, comme toujours, car quand je cause avec mes parisiens, je n'en voudrais jamais finir. Patience, patience ! Un jour viendra, qui n'est pas loin peut-être ! ...

 

Je t'embrasse toi et tous comme toujours.

Pr. Piet

 

Je ne sais pas d'où je pourrai vous écrire à présent, au plus tard de Lyon.

 

 

* Effet :

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10 - Terme de commerce. Billet à ordre, lettre de change. Souscrire, endosser, escompter un effet.

"Hé bien, madame, je n'ai point d'effets, mais j'en emprunterai ; je passerai demain chez vous et je tâcherai de faire votre affaire", [Dancourt, les Agioteurs, II, 13]

"Les effets royaux étaient dans l'avilissement", [Raynal, Hist. phil. IV, 17]

 

Effet au porteur, effet payable à la requête du porteur.

"Les effets au porteur n'ont d'autre propriétaire que celui qui les a, et sont censés n'en avoir jamais eu d'autre ; la loi ne voit qu'un titre de créance et un porteur de ce titre", [Montesquiou, Rapport du 27 août 1790, p. 4]

 

Les effets publics, les rentes et les autres titres cotés à la bourse.

...

 

Dictionnaire Le Littré