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Barcelone le 27 août 1817

 

Voilà tout à l'heure 12 jours que je ne vous ai point écrit, ma chère Prudence, et cela parce que je suis arrivé ici le samedi soir jour du courrier après qu'il était parti ; aussi quoique j'ai plus d'écritures à faire que je ne le pourrai d'ici à après-demain matin, jour bienheureux où je m'embarque dans la diligence pour dire un dernier adieu à mes chers espagnols, je ne laisserai pas passer ce courrier-ci, sans au moins vous dire que je me porte très bien.

 

Je partis de Valence le 16 août, dans une grande voiture à 4 roues non suspendue, qui comme je vous l'ai déjà dit se nomme galère*, avec trois compagnons dont deux marchands de mules et de chevaux que leur commerce attire souvent en France. Jeunes et bons garçons, ils parlaient français. Le troisième était mon portugais de Madrid, très fameux musicien et très gai. Nous sommes liés depuis Madrid et nous nous sommes suivis dans toutes les villes où je me suis arrêté.

 

Je me promettais donc un voyage plus agréable que tous ceux que j'avais fait auparavant ; j'y étais d'autant plus fondé que l'on nous avait beaucoup vanté la bonté de la route et des auberges. Les deux ou trois premiers jours se passèrent en effet fort bien ; mais nous trouvions toujours dans nos chambres tant de puces et de cousins (car la route suit continuellement la mer, à 1/4 de lieue près) qu'il nous était presque impossible de prendre du repos. La fatigue de l'insomnie jointe à celle du secouement de la voiture, et à une légère transpiration arrêtée, rendit malade mon pauvre musicien. Tout le long de la route, je fus donc obligé de le soigner, de lui faire ses laits de poule, veiller à ce que rien ne put l'empêcher de suer, en un mot de faire pour lui ce que j'aurai voulu qu'il fit pour moi. Dès lors toute gaieté disparut. Partant à deux heures du matin, nous arrivions sans avoir dit un mot à 7 ou 8 du soir, et nous avions fait 6 ou 7 lieues dans les plus longues journées, car quoique avec 4 chevaux, cette voiture trouve encore le moyen d'aller plus lentement que les autres. Mon sac fut d'une grande utilité à notre malade, qui sans le matelas qu'il lui formait, n'aurait pas pu supporter d'avantage la voiture. Enfin, à force de compter heure par heure et minute par minute, nous sommes arrivés.

 

Autre inconvénient ou désagrément comme tu voudras l'appeler, ce que n'avait pas pu contre moi toute l'Espagne entière, trois ou quatre vieilles vestes de soldats mises dans la voiture l'ont obtenu. C'est à dire que nous fumes accablés de poux. Heureusement pour moi que ma chair les repousse, je crois car en tout je ne m'en suis pas trouvé plus de six, mais le pauvre portugais qui se faisait la chasse trois ou quatre fois par jour, en trouvait toujours. Animé d'une fureur extrême contre tous ces animaux malfaisants et n'ayant rien à faire dans la voiture, j'ai composé sur ce sujet une tirade en vers qui ne figurera pas mal dans mon journal.

 

Nous eûmes aussi en route une petite représentation de voleurs qui firent démonstration de nous attaquer n'ayant pas vu deux de nos soldats qui étaient restés un peu en arrière et nos deux compagnons qui sortirent de la voiture leur carabine à la main. Nous descendîmes aussi de voiture, le portugais avec un pistolet et moi avec mon triste fifre - poignard. Quand ils virent que nous étions supérieurs en force et que nous faisions mine de les charger tous ensemble, ils filèrent leur chemin sans rien dire.

 

Il faut trois jours pour aller d'ici à Perpignan. Je ne m'y arrêterai sans doute que pour y attendre la diligence pour Montpellier. Je répondrai en temps à vos n° 41 et 40. Ce dernier est venu après celui-là, qui devait le suivre. Il me fut envoyé de Valence ici. Encore 4 1/2 jours de courage et je respirerai !!

 

Adieu, ma chère Prudence, porte toi bien et embrasse pour moi toute la famille comme je t'embrasse, de tout mon coeur.

Pr. Piet

 

Quoique sans échantillons, je ne serai pas passé ici sans avoir pris une commission.

 

* galère : "galera", type de chariot espagnol. Voir ci-dessous la description de M.-C. d'Aulnoy. Cent ans plus tard, les galères ont retréci mais restent des véhicules imposants.

" Je viens de voir arriver 10 galères. Cela est assez surprenant dans une Ville qui est à 80 lieües de la Mer ; mais ce sont des galères de terre ; car s'il y a bien des chevaux & des chiens marins , pourquoi n'y aurait il pas des galères terrestres ? Elles ont la forme d'un chariot, elles sont quatre fois plus longues ; chacune a six roües‚ trois de chaque côté : cela ne va guère plus doucement qu'une charrette. Le dessous en est rond & assez semblable à celui des galères.

 

On les couvre de toile ; on y peut tenir quarante personnes ; l'оп s'y couche, l'on y fait sa cuisine ; enfin c'est une maison roulante. L'on met 1 8 ou 20 chevaux pour la traîner. La machine est si longue qu'elle ne peut tourner que dans un grand champ. Elles viennent ordinairement de Galice & de la Manche, païs du brave Dom Quixote.

 

Il en part huit, dix ou douze ensemble pour s'entresecourir au besoin ; car lorsqu'une galère verse , c'est un grand fracas‚ & le mieux qu'il puisse arriver c'est de vous rompre un bras ou une jambe. Il faut être plus de cent à la relever.

 

L'on porte là dedans toute sorte de provisions, parce que le païs par lequel on passe est si ingrat, que sur des montagnes de quatre-vingt lieües de long, le plus grand arbre que l'on trouve, c'est un peu de serpoulet & de thim sauvage. Il n'y a là ni hôte, ni hôtellerie, l'on couche dans la galère, & c'est un misérable païs pour les voyageurs".

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Relation du voyage d'Espagne

Marie-Catherine d'Aulnoy, 1691

 

Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" Ce que n'avait pas pu contre moi toute l'Espagne entière… "