PP59

Boabdil (Abû Abdil-lah) 1459-1527

22ème et dernier émir nasride du royaume de Grenade

https://fr.wikipedia.org/wiki/Boabdil#/media/File:El_rey_chico_de_Granada.jpg

 

Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" Alhambra "

Plafond de la salle des Abencérages - Alhambra de Grenade

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Abencerrajes.jpg

 

Gonzalve en chevalier abencérage,

pour le combat

Planche de costumes par F-G Ménageot, pour

"Les Abencérages ou l'étendard de Grenade"

Opéra en trois actes - Paris : Académie Impériale de Musique-Montansier, 06 avril 1813

"Gonzalve de Cordoue ou Le siège de Grenade" Mélodrame en 3 actes de Hyacinthe Dorvo

Théâtre de la Porte Saint-Martin, 12 juillet 1806

Costume de Philippe (Gonzalve)

"Les Abencérages ou l'étendard de Grenade"

Opéra en trois actes - Paris : Académie Impériale de Musique-Montansier, 06-avril-1813

Planches de costumes par F-G Ménageot

Murcie, le 28 juillet 1817

 

Quoique j'ai fait un long courrier ce matin, mon cher Gabriel, puisque j'ai écrit en même temps à Philippine, à Parrain, à Lafitte, ma sieste ayant été troublée, et la chaleur ne me permettant pas encore d'ici à une bonne heure d'aller me promener, je veux profiter de ce temps pour causer avec toi.

 

Les détails que tu me donnes sur les montagnes russes, suisses et françaises sont très agréables et m'ont fait beaucoup de plaisir. Ces montagnes là me plairaient beaucoup plus que celles que j'ai trouvées jusqu'ici sur mon chemin, d'où je n'aurais pas aimé à me faire onduler, puisque onduler il y a*. Je vois avec plaisir que tu n'imites pas Philippe qui parait avoir adopté pour sa correspondance le principe : parlons peu et parlons bien. Je suis toujours sûr quand tu te joins aux autres pour m'écrire que j'en aurai pour mon argent, et quand je vois une longue lettre, je donne mes 5 réaux avec plus de plaisir.

 

Je t'ai promis de nouveaux détails sur Grenade, mais j'en ai peu à ajouter à ceux que vous avez déjà. Ils concernent le "Generalife" et l'"Alhambra", deux bâtiments, ou plutôt deux palais de construction maure. Le dernier était l'habitation du roi et de sa famille ; le genre de construction que je ne puis t'expliquer est fort curieux, puisque tout le poids du premier étage est soutenu par des murs qui forment des dessins à jour à peu près de cette manière :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tout ce qui n'est pas ombré est à jour. Les dessins sont beaucoup plus compliqués que ceux-ci et d'un travail qui laisse dans l'esprit une autre idée que celle de barbarie que les espagnols cherchent à jeter sur les maures. Les vainqueurs des barbares seront, je crois, longtemps avant d'être aussi avancés dans les sciences et dans les arts, que l'ont été ces derniers. L'Alhambra est très intéressant sous le rapport des souvenirs qu'il inspire. Quand on a lu dans Florian les inimitiés qui existèrent sans cesse entre Abencerrage et les Zégris, les persécutions qu'un roi maure fit éprouver à une jeune princesse aussi intéressante par sa beauté que par sa vertu, on éprouve une certaine émotion en se trouvant dans le palais où se passèrent tous ces faits historiques racontés d'une manière si touchante par l'écrivain de la vie de Gonzalve de Cordoue**.

 

On me montre des deux côtés de l'une des portes principales deux petites cellules où ceux qui voulaient parler au Roi laissaient leurs souliers, car S. M. exigeait qu'on lui parla pieds nus. Il parait que dans ce temps là la propreté était plus de mode qu'à présent, car au jour d'aujourd'hui, sur le pied où l'on marche à présent il faudrait qu'un Roi tint bien aux privilèges de sa grandeur pour exiger qu'on se présenta à lui nu-pieds, vu que les nobles castillans de notre siècle n'ont pas toujours les pieds très propres. Je vis ensuite la salle d'entrée où un beau jour les fidèles abencerrages, pris, comme on dit en traître, par les zégris, furent presque tous égorgés sans pouvoir combattre, à mesure qu'ils arrivaient pour défendre leur reine. Il y eu cependant à la fin une bonne peignée quand les abencerrages se présentèrent en nombre. Quoiqu'il en soit il y en eut, de compte fait, trente dont les têtes tombèrent dans un bassin placé au milieu de la salle. Enfin l'on me montra successivement plusieurs appartements dont les principaux sont le cabinet de toilette de la Reine, dont les murailles sont revêtues d'une espèce de porcelaine avec des peintures fort remarquables. Il est situé de manière à dominer tout Grenade et a une vue très pittoresque et qui s'étend fort loin. On y voit l'endroit où la Reine se plaçait pour se faire parfumer. Les parfums sortaient de dessous le plancher. De là, on passe dans une salle à manger au plafond de laquelle sont peints sur une infinité de petits carreaux tous les fruits que la nature produit dans ce pays, de sorte que S. M. maure, qui apparemment n'aimait pas à prodiguer ses paroles pour des détails peu dignes d'elle, n'avait qu'à indiquer du doigt le carreau où se trouvait peinte l'espèce de fruit qu'elle désirait manger, pour qu'on les lui servit à l'instant.

 

Ensuite on me conduisit dans la salle de bains qui reçoit d'en haut le peu de jour qu'on y laisse entrer. Il y a deux grandes baignoires en pierre, dont une retirée dans une espèce d'alcôve quoique dans la même salle.

 

De là, j'entrai dans la salle des secrets. C'est un appartement dont le plafond est en voûte. A chacun des 4 angles est un petit trou. En appliquant la bouche sur ce trou et parlant très bas, la voix passe dans un conduit par dessus la voûte et va sortir également très basse par le trou de l'angle qui est en face, de sorte qu'en y appliquant l'oreille, on entend ce qui a été dit par l'autre trou, sans que les personnes qui sont dans la salle, quelque silence qu'elles fassent, puissent l'entendre.

 

Après cela j'allais voir une grande salle et une espèce de galerie toute grillée où l'on avait renfermé une Reine que la mort prématurée de son mari qui était joli garçon avait rendu folle.

 

Enfin l'on me conduisit dans la grande salle dite des ambassadeurs, où le Roi recevait sur son trône. Le trône n'existe plus et cette salle n'a rien de particulier si ce n'est le plafond qui est en bois et travaillé d'une manière très curieuse, et des inscriptions en lettres arabes que l'on n'entend pas.

 

Lorsque les maures furent obligés d'évacuer Grenade, ne perdant pas l'espoir d'y revenir, ils cachèrent dans les épaisses murailles d'un couloir obscur un trésor immense. Pour se rappeler l'endroit où ils l'avaient caché, ils placèrent à l'entrée du couloir deux statues qui avaient les yeux tournés sur l'endroit en question. On découvrit le trésor, mais on ne sait pas si c'est à l'aide des statues qui durent fixer l'attention, ou par le moyen de quelque écrit qu'on aurait pu trouver. On voit les deux énormes jattes où l'or était placé. Elles ressemblent un peu à de la porcelaine de la Chine.

 

Quant au Generalife, c'était un palais secondaire dont il n'existe guère plus que les jardins dont même je crois on a dérangé l'ordre depuis longtemps. Il y a des jeux d'eau, mais nous n'eûmes pas le temps de les voir.

 

Je suis arrivé ici samedi soir et comme je l'avais présumé je n'y ai rien trouvé à faire. Je pars donc demain pour Alicante. J'y arriverai après demain, et je pense que mon séjour n'y sera pas beaucoup plus long. Vous ne me direz plus que je m'appesantis trop.

 

Adieu mon cher Gabriel, continue à m'écrire comme tu l'as fait jusqu'ici et aime moi toujours comme je t'aime. Embrasse toute la famille pour moi.

Pr. Piet

 

Ma lettre de Carthagène vous sera sans doute parvenue en même temps que celle de Lorca, car c'est le courrier de cette dernière ville qui a dû prendre la lettre de Carthagène en passant.

 

* Pour les montagnes russes, suisses, françaises etc. voir lettre de Gabriel du 24 mai 1817.

 

** La prise de Grenade, dernier royaume maure cédé par le roi Boabdil en 1492, a inspiré beaucoup d'auteurs français. Prosper fait ici allusion à "Gonzalve de Cordoue, ou Grenade reconquise" (1791) de J-P. Claris de Florian.

 

Les Abencérages ou Benserradj ou Banû Serraj... sont une tribu arabe maure établie en Espagne depuis le VIIe siècle et jusqu'à la chute du royaume de Grenade. Elle était opposée à celle des Zégris ou Zésrites ; les querelles de ces deux factions ensanglantèrent Grenade de 1480 à 1492 et hâtèrent la chute du royaume. Gonzalve de Cordoue, général espagnol surnommé "El Gran Capitan", participa à la reconquète de Grenade.

 

De façon générale, ces oeuvres qui se basent au départ sur le fait historique et les principaux protagonistes sont largement romancées. C'est particulièrement le cas de Florian, poète et fabuliste, ses romans sont de style pastoral. Florian reprend la légende d'une conjuration par les Zegris qui auraient convaincu Boabdil que la sultane avait des faveurs pour un Abencérage de haut rang. Les amours de Gonzalve pour la jeune princesse cités par Prosper y sont imaginaires.

 

La fin du 18ème et le début du 19ème siècle, comme nous l'avons vu avec "Le calife de Bagdad", est à l'émergence du mouvement orientaliste. La dramaturgie de la reconquête de Grenade et le destin des Abencerages y occupe dès le 17ème siècle une place importante, avec le roman de G. de Scudéry qui date de 1660 "Almahide ou l'esclave reine". La trame exotique permet de régénérer le thème central qui reste celui de l'honneur chevaleresque en conflit avec les passions du coeur (voir Rachel Arié, L'Espagne musulmane au temps des Nasrides, 1232-1492).

 

Contemporaines à Prosper, la campagne d'Egypte napoléonienne - avec les étoffes et la mode orientale amenée par les vaisseaux - étant toute récente, quelques unes des oeuvres inspirées par la prise de Grenade :

 

Romances de Gonzalve de Cordoue , roman du citoyen Florian... avec accompagnement de piano-forte et flutte ou violon ad libitum oeuvre 53e -

Romance vocale de F.Devienne, 1795.

 

"Gonzalve de Cordoue ou Le siège de Grenade" Mélodrame en 3 actes de Hyacinthe Dorvo, 1806.

 

"Les Aventures du dernier Abencerage", nouvelle de F-R. de Chateaubriand, écrite en 1807.

 

"Les Abencérages ou l'étendard de Grenade"

Opéra en trois actes - Paris : Académie Impériale de Musique-Montansier, 06-avril-1813.

 

Pour l'histoire de la chute de Grenade, voir par exemple :

http://andalousie-culture-histoire.com/histoire/histoire-boabdil-espagne-andalousie/

 

Boabdil remettant les clés de Grenade à Ferdinand et Isabelle

Francisco Pradilla y Ortiz

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:La_Rendici%C3%B3n_de_Granada_-_Pradilla.jpg