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Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" Grenadières, grenadines "

Grenade, le 12 juillet 1817

 

C'est à toi, mon cher Philippe, que je consacre ma plume aujourd'hui ; mais ne vas pas t'effrayer d'avance, je ne t'en donnerai pas aussi long à lire que la dernière fois. Je veux seulement te donner sur la ville que j'habite momentanément quelques détails. Ils seront peu nombreux car je me suis plus occupé de faire promptement mes affaires pour réparer le temps perdu à Malaga que de parcourir Grenade.

 

Grenade, capitale du Royaume du même nom, est située au pied d'une montagne. Devant elle s'étend une plaine de 3 ou 4 lieues entièrement cultivée et fertilisée par les eaux qui descendent des montagnes voisines, partagées en une foule de petits ruisseaux. Les dehors de la ville, ou pour parler plus français les environs, en sont donc agréables. Ils sont encore embellis par des plantations d'arbres à fruits ou autres qui offrent aux promeneurs un ombrage sans lequel ils ne pourraient sortir par les jours de grande chaleur.

 

L'intérieur répond à l'extérieur. Des maisons assez bien bâties et souvent peintes, au dehors, d'une manière champêtre. Des rues droites et larges, un pavé passable, une très belle place, un théâtre petit mais bien distribué et très propre, des jardins particuliers tous bien verts, pour la plupart dessinés en amphithéâtre sur la montagne et qui donnent à la ville un riant aspect, placent Grenade au-dessus de bien des villes de l'intérieur. J'oubliais la cathédrale, monument superbe et richement décoré, et la promenade qui sans être disposée avec régularité est fort commode, parce que outre la grande allée où l'on se promène pour voir et être vu et dans le milieu de laquelle les voitures peuvent circuler sur deux files, il y a deux ou trois allées de peupliers fort longues où l'on va respirer le frais de l'ombre qu'augmente encore celui d'une petite rivière ou pour mieux dire d'un petit ruisseau qui les côtoie.

 

Grenade étant l'une des villes où les maures restèrent le plus longtemps, est aussi l'une de celles où l'on rencontre le plus de marques de leur séjour. La plupart des églises, quelques fontaines, un grand nombre de maisons particulières et des monuments publics, sont de construction maure. On rencontre à chaque pas des inscriptions dans leur langue. Du reste, on voit fort peu de maures venir jusqu'à Grenade. Ils ne passent guère Cadix et Malaga, où le commerce les attire et où quelques-uns se sont même établis. Ils sont en général beaux hommes, tous bruns. Leur figure est expressive ou caractéristique. Ils se laissent pousser la barbe au menton. Leur langue a un son doux, et des consonances qui se rapprochent beaucoup de l'espagnol, de sorte qu'à les entendre d'abord, on croit de loin entendre une langue qu'on connait, mais on a beau écouter, l'on n'y comprend pas un seul mot. Leur habillement est le même que l'on peut voir au théâtre, notamment dans " Le calife de Bagdad "*. Vestes et pantalons très larges et bouffants, point de bas, un petit bonnet rouge comme ceux que Pascal avait rapporté d'Illyrie, et le poignard dans la ceinture. On se sert des maures comme d'épouvantail aux enfants et on les en menace quand ils pleurent ou sont méchants.

 

Je te donne, mon cher ami, ces détails sur les maures ici quoique ce ne soit pas trop leur place parce que j'avais oublié de vous les donner plus tôt. Je reviens à Grenade. Le sang y est fort beau en général. Les hommes y sont jolis garçons et ont de fort bonnes manières, ils s'habillent avec autant de goût qu'on pourrait le faire à Paris, quoique les bons ouvriers leur manquent. Ils suivent la mode française. Les femmes y sont fort jolies, plus jolies encore qu'à Malaga, mais elles ne sont pas aussi bien faites que les andalouses. Elles n'ont point les manières aussi fines, ce qui les fait appeler, par ces dernières, des grenadières, car le calembour va aussi bien en espagnol qu'en français. Tu penses bien qu'elles ont cherché un autre nom, et elles se nomment grenadines.

 

Il me resterait à vous parler de l'Alcazar ou palais qu'habitaient les Rois de Grenade, mais je ne l'ai point encore vu.

 

Revenant à mes moutons, les affaires que j'aurai à traiter ici sont très petites et en très petit nombre, aussi elles ne me retiendront pas longtemps. Si l'on me tient parole, je pourrai les finir demain. Dans tous les cas, je les aurai toujours terminées pour jeudi, et je pourrai partir dans la semaine si je trouvai une occasion pour Murcie. Cela sera peut-être ce qui me retiendra plus longtemps que les affaires, car les départs sont rares. Comme le chemin est assez long, les corsaires mettent plus de temps à aller et venir, et quoiqu'ils se croisent, ils sont quelques fois jusqu'à quinze jours sans venir. Comme il y a déjà quelques jours que le dernier est parti, si je dois attendre le premier qui partira, je n'attendrai pas très longtemps. J'espère trouver une autre occasion, celle d'un carro, ou charrette couverte qui doit, dit-on, partir sous peu. Je tâcherai de le prendre par les cheveux car j'aime mieux cette voiture qu'une mule, puisqu'on y peut dormir très commodément à l'abri des chutes, et faire aussi le chemin sans y penser. Je ne vous écrirai probablement pas par le prochain courrier car j'ai une longue lettre à faire pour ma maison, mais celui d'après vous donnera là-dessus avis du suivi.

 

On se récrie2 toujours sur les bons fruits d'Espagne. Jusqu'à présent, quoique j’aie fait pour en manger de bons, je n'en ai pas trouvé, et il y en a cependant plusieurs espèces telles que les cerises et les abricots qui ont passé. De leur nature ils seraient bien aussi bons qu'en France, mais le peu de soin avec lequel on les cultive et surtout la mauvaise manière dont on les cueille et transporte à la ville, les perdent entièrement. Ils sont toujours tout meurtris ou mangés des vers. Nous en sommes à présent aux figues, poires, pommes, et même déjà au raisin nouveau dont j'ai mangé à Malaga et qui commence à n'être pas mauvais. On vend aussi des melons verdâtres d'une espèce que nous n'avons pas. Quoiqu'ils aient l'air de n'être point mûrs, on les dit bons. Les fruits dont on vente l'excellence sont, je crois, ceux de Murcie et de Valence, nous verrons ; mais je crois que le bon, qu'on me présente toujours dans l'avenir, n'aura pour moi de réalité qu'à Paris. C'est là où je retrouverai le véritable bon de tous les genres.

 

En attendant, mon cher Philippe, il faut nous contenter de nous embrasser de loin, jusqu'à ce que nous puissions le faire de plus près. Embrasse aussi toute la famille pour moi et aime toujours ton frère comme il t'aime.

Pr. Piet

 

Je te demanderais de me donner des nouvelles de tous nos chers malades, si je n'étais pas sûr d'en trouver à Murcie et à Carthagène. J'irai décidément dans la première ville d'abord. Je vais d'ici donner l'ordre de m'y faire passer les lettres qui pourraient y être déjà, afin de les avoir dans leur ordre.

 

Bien des choses à Mr et Mme Delamarre, au notaire, à la notairesse, à son aimable soeur si elle est à Paris, à Florentin, Templier, Gravelle, Janin, Robillard, Lafitte etc. J'ai trouvé une lettre de la mère du dernier qui ne m'écrit plus que de très loin en très loin. .....

 

Bien des choses à Pierre et Marianne. Je m'en vais bientôt leur dire, comme dans " Je fais nos farces "3 : cuisez, fricassez, rôtissez, pâtissez, et surtout faites-moi un bon lit.

 

1- " Le Calife de Bagdad ", opéra-comique en un acte de François Adrien Boieldieu sur un livret de Claude de Saint-Just. Voir :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Calife_de_Bagdad

 

2- Se récrier. A cette époque, n'a pas un sens constamment péjoratif :

Faire une exclamation sur quelque chose qui surprend et qui paroît extraordinaire, soit en bien, soit en mal. "On se récria aux plus beaux endroits de ce discours, de cette tragédie". "Il ne put entendre une proposition si injuste sans se récrier".

Dictionnaire de l'Académie française, 5ème édition, 1798

 

3- " Je fais mes farces ", vaudeville, voir lettre de Malaga du 24 juin.

Une des farces de Mr Pinson est de faire croire à un restaurateur qu’il doit préparer un repas pour toute une assemblée.

La réplique de la pièce est : « Eh mon Dieu ! rôtissez, fricassez, pâtissez ; vous n'en ferez jamais assez ».