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Malaga le 28 juin

 

Quand on se lève de bonne heure, mon cher Gabriel, on a, dit-on, du temps pour ses affaires et pour ses plaisirs. Voilà cependant deux jours que je travaille comme un nègre depuis 5 1/2 heures du matin jusqu'à minuit sans avoir le temps seulement de jouer le plus petit air sur mon violon et de faire ma promenade digestive sur le bord de la mer. Tu vas dire, ça m'est égal, pourvu que ce travail là ait pour but de le faire partir plus tôt de Malaga où ce diable là reste depuis si longtemps. Eh bien mon cher ami, ce n'est pas du tout cela. C'est que tout bonnement, le travail que j'aurais dû faire en 4 ou 5 jours, m'est tombé au même moment sur les bras. Tant mieux, dira un autre, c'est qu'il fait de bonnes affaires. C'est encore moins cela. Cependant, bonnes ou mauvaises, je les ai achevées et dès demain je puis commencer à emballer mes malles. C'est dimanche, comme je vais m'en donner toute la matinée ! Mardi je ferai douaner le tout et mercredi sans faute je m'embarque avec les corsaires pour Grenade. Comment avec les corsaires ? Oui mon cher, avec les corsaires. Mais il faut s'entendre, on appelle de ce nom ce que dans d'autres provinces on nomme ordinarios ou ordinaires. Ce sont, comme je vous l'ai déjà dit, des gens qui partent à jour fixe pour porter d'une ville à l'autre des marchandises &. On ne voyage de jour que depuis trois heures d'après midi et l'on marche toute la nuit jusqu'à 7 ou 8 heures du matin.

 

Notre partie sur l'onde amère* a été fort douce et nous nous sommes amusés plus que je ne le croyais. On avait commencé par écarter toute personne, quelque fut son sexe, que la mer eut incommodée, pour que la gaieté ne fut pas trop mitigée par le sentiment. Nous partîmes à neuf heures du soir, favorisés par le calme le plus parfait et le plus beau clair de lune que l'on put désirer. La chaleur du jour avait fait place à une fraîcheur salutaire qui ne contribuait pas peu à nous faire récrier sur la beauté du temps. Deux jeunes gens, qui avaient chacun une voix fort agréable, et qui chantèrent tantôt seuls, tantôt en duo et toujours en s'accompagnant de la guitare, contribuèrent beaucoup à l'agrément de la soirée. Après avoir atteint notre but, qui était d'aller voir un phare un peu avancé dans la mer** et dont la construction nouvelle et particulière attire l'attention de toute la ville, nous nous laissâmes aller à l'aventure sur la plaine liquide, dont un léger zéphyr effleurait à peine la surface. Nous voguions tranquillement ainsi au gré des flots depuis quelques temps, tantôt livrés à la plus aimable folie, tantôt abandonnés à la douce mélancolie qu'inspire toujours une demi-clarté, rendue encore plus pénétrante par des accords aussi tendres qu'harmoniques dont nous régalaient de temps à autres nos troubadours, lorsque tout à coup nous sommes surpris !!!!! Par quoi ? Ce n'est pas par un corsaire, ce n'est pas même par un gros temps, mais par un dodu souper qui s'élève, avec ordre, du fond des ténèbres où il avait été enseveli jusqu'alors. Non pas comme un éclair rapide, mais bien comme un astre brillant auquel chacun rend hommage avec respect et devant lequel nous nous inclinèrent tous avec un profond attendrissement. Ce fut un plaisir de voir l'hilarité répandue sur les figures rebondies de certains amateurs plus gastronomes que troubadours. Et lorsqu'on annonça la bouteille de vin de Bordeaux, le sentiment se trouva alors à son tour joliment con…???. On laissa tout d'un coup les idées tendres pour songer au solide. La lyre devint muette, et comme si l'apparition de ce phénomène eut eu tous les pouvoirs d'un charme, n'y eut-il pas jusqu'à la Rame qui se trouva suspendue dans la main des Rameurs ? En un mot :

Bacchus assis sur son tonneau

malgré le roulis du bateau

fixa parmi nous l'allégresse

et l'on rit et l'on but sans cesse

à la santé

du bon patron fêté

(tiré d'une relation en vers que j'avais commencé, mais que j'avais laissé là).

 

Notre promenade maritime se prolongea jusqu'à minuit. De là nous allâmes tous nous promener solitairement toute la ribaubelle sur la promenade publique, où nous dansâmes, au violon, deux contredanses. Enfin, après avoir profité de l'occasion pour donner des sérénades à toutes les amies et connaissances, nous rentrâmes vers une heure. Si l'on en eut cru la jeunesse, nous ne nous serions pas couchés.

 

Adieu, mon cher ami, pour quelqu'un qui n'a pas même le temps de dîner à son aise, en voilà assez long, et je finis tout court en t'embrassant pour toi et toute la famille.

Pr Piet

 

Bien des choses à Florentin, à Gravelle, à Mr le notaire ainsi que sa femme. Vos premières lettres m'apprendront sans doute quelque chose à ce sujet.

 

Je me retrouverai à Paris à mon retour avec l'ancienne société et une nouvelle que je me forme d'ici, car les personnes chez lesquelles je suis introduit ont des parents à Paris et veulent tous que j'aille leur donner des nouvelles de visu, et me chargent de leurs lettres. Je les prends tous avec plaisir, cela peut être utile. D'ailleurs, si ça n'est pas bon à une chose, ça est bon à une autre.

 

J'oubliais de vous dire que je me porte comme un charme.

 

J'ai écrit à mon oncle ces jours derniers.

 

Bien des choses à Marianne et à son mari. Dites-lui qu'ici on fait des oeufs brouillés avec des thomates qui sont fort bons. Je vous en conseille l'essai.

 

* En poésie, l'onde amère, l'eau de la mer. ♦ Les chevaux du soleil sortant de l'onde amère, FÉN., Tél. IV

Dictionnaire Le Littré

 

** Le Phare de Malaga (La Farola), dont la construction se termine en 1817.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Phare_de_Malaga

 

 

Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" Notre partie sur l'onde amère "