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Bordeaux, le 10 octobre 1816

 

J'ai promis de t'écrire, ma chère Prudence, et je remplis ma promesse avec d'autant plus d'empressement que c'est un vrai plaisir de causer avec ceux que l'on aime, aurait-on même que des choses insignifiantes à se dire. En effet quand je te donnerais des détails sur les monuments publics de Bordeaux, cela t'intéresserais fort peu. Quant au plaisir, ce qui te touche d'un peu plus près, quoique tu sois d'ailleurs très raisonnable, et que tu ne les cherches que comme des délassements aux travaux de la semaine, ils à peu près les mêmes ici qu'à Paris ; ce sont les promenades et il y en a de forts belles, les spectacles, les bals et la musique. Les spectacles ne sont pas très bien montés en tragiques et en comiques, mais ils le sont supérieurement en danseurs et les ballets y sont exécutés divinement. Quant aux bals, je n'y ai point été, ce n'est pas la saison, car ici il fait une chaleur d'enfer, mais je sais qu'on s'y présente et qu'on y danse en pantalon, excepté chez monsieur le Préfet où la grande tenue exige la culotte. Pour ce qui concerne la musique, toute la ville la sait. Il n'y a pas une demoiselle un peu propre qui n'ai un piano ou une harpe.

 

C'est une chose fort drôle que les spectacles ici pour les malheureux qui n'ont que vingt sols (par hasard) dans leur poche, pour aller au parterre. On y est debout, vu qu'il n'y a pas de banc. De sorte que les derniers arrivés y sont fort mal ; on a inventé en leur faveur les marées. Ces marées sont des flux et reflux que l'on établit en se réunissant 5 ou 6 pour pousser d'abord légèrement et ensuite de plus fort en plus fort les paisibles voisins. Les poussés repoussent, de sorte que cela produit un bouleversement général dont les intéressés profitent pour bien se placer. On est quelquefois tout étonné de se voir près de la porte, lorsqu'un moment auparavant on se trouvait près de l'orchestre. Du reste ces marées ne gênent point le spectacle, elles se font le plus honnêtement du monde, et se sentirait on étouffer, il est de la bienséance de ne rien dire. Cependant en général, on parle beaucoup pendant les pièces, même les plus intéressantes, mais pendant les ballets, le silence règne dans toute la salle. On voit les comédiens et on écoute les ballets, ceci est à la lettre.

 

Quant à la Beauté de la Garonne, je crois qu'elle t'intéresse fort peu. Je te dirais seulement que nous avons fait une partie d'eau, qui valait bien les parties d'ânes de ces Demoiselles. A propos de cela, tu leur diras bien des choses de ma part et tu me donneras de leurs nouvelles. Notre partie d'eau donc s'est effectuée de la manière suivante. Nous avons loué un petit canot à une voile. Neptune et Eole nous favorisant, c'est à dire en style plus simple que la marée descendait (car la Garonne est sujette aux marées), et que le vent était bon, nous allions, c'est le cas de le dire, comme le vent, et certainement plus vite qu'une voiture ne l'aurait fait. Tu juges du plaisir ! Les bords de la Garonne sont charmants, ce sont de beaux coteaux couverts de verdure, couronnés d'arbres élevés, et qui semblent dire au commerce, sois tranquille, nous abritons tes vaisseaux contre les ouragans et nous t'élevons des enfants pour alimenter tes chantiers de constructions. De distance en distance, on voit paraître et fuir devant soi de jolis châteaux, de belles fermes, des prairies qui n'ont pour borne que l'horizon et que les villageois égayent de temps en temps par leurs danses champêtres au son du flageolet. Nous voguions donc, charmés de voir la nature joindre ses richesses à celles de la ville pour en décorer les alentours. Mais diras tu, quel était le but de votre course ? Eh ! ?? ne l'as tu pas deviné. Nous allions à une maison de campagne de madame Gautier. Pour quoi faire ? Pour manger du raisin, des figues. Après une heure et demie de navigation qui a passé, je t'assure, comme cinq minutes, nous sommes arrivés à une jolie petite maison de campagne, où nous déjeunâmes fort gaiement, avec les fruits de cette bonne terre qui vient bien nous nourrir tous, vauriens que nous sommes. Enfin, après nous être bien promenés dans la ferme, avoir aidé à déterrer des patates, autrement dit des pommes de terre, après avoir essayé les uns après les autres tous les instruments de labourage, nous repartîmes par terre, et comme notre retour n'offre rien de remarquable, je glisserai dessus.

 

J'espère, ma bonne Prudence, que voila une lettre qui compte, et si tu sais en tirer parti, tu as de quoi faire venir l'eau à la bouche de bien des jeunes personnes de notre connaissance.

Je n'aurais pas cessé, je crois, de parloter avec toi, si ma plume et mon encre même qui est très bourbeuse, ne s'y opposaient ; je finirai donc tout bonnement par t'embrasser en bon frère, en te chargeant de partager cette faveur entre toute la famille. Je vais faire mon porte manteau, cette lettre ne partira pas de Bordeaux, parce qu'ayant encore de la place, j'écrirais, si je puis, à quelqu'un de vous, entre Bordeaux et Bayonne. Je pars ce soir à six heures.

 

Adieu ma bonne soeur, portez vous tous comme moi et croyez toujours en la tendresse de votre fils et frère.

Prosper

 

P.S. J'ai écrit ces jours-ci à Piet (le notaire) pour lui annoncer l'envoi de son anisette. Dites-lui qu'il faut au routage au moins vingt jours pour arriver, qu'il ne s'impatiente pas. Bien des choses à sa femme.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

" Suis-je dans la Pologne ou dans l'Arabie pétrée ? "

 

Mont-de-Marsan le 11 octobre

Me voici dans la capitale du chef-lieu du département des Landes. Beau département ! Beau chef-lieu ! Beaux habitants. Suis-je dans la Pologne ou dans l'Arabie pétrée1 ? Ah mon dieu mes bons amis ! Que ces Landes sont laides, toujours du sable et des bruyères et pour varier, des bruyères et du sable. Les paysans sont absolument, pour l'extérieur du moins, des cosaques. Même habillement, même bonnet ; et positivement les mêmes charrettes traînées par des boeufs qui sont mieux habillés et plus propres que leurs maîtres. Pour les préserver des mouches on les couvre en entier d'un juste au corps, c'est le mot. Ce pays qui a l'air très misérable est cependant riche, à ce que l'on dit. Il trouve des richesses dans la résine que leur fournissent des forêts entières de pins, et dans le miel que les abeilles attirées par les bruyères leur prodiguent. Cette récolte de la résine et par suite de l'huile de térébenthine que l'on en tire est très facile à faire, elle consiste à écorcer tous les arbres avec la hache de la largeur de la main et de la hauteur de deux pieds environ, par le pied de l'arbre ; on y place des copeaux que l'on a fait, et c'est dessus eux qu'on laisse couler la résine que l'on vient chercher de temps en temps. Les mêmes arbres peuvent être ainsi saignés tous les trois ans. C'est dans cette résine que l'on trouve, comme vous le savez peut-être, le goudron si utile pour la marine de Bordeaux.

 

Ne vous imaginez pas que l'on voie ici des hommes montés sur des échasses, comme vous avez pu en voir chez Brunet2. S'il y en a, ils ne se servent sans doute de leurs échasses que dans les chemins de traverse et dans les plaines de sable qui sont fréquentes dans ce pays.

 

Je me hâte de terminer cette lettre, vu que le tapis sur lequel j'écris et que parcourent mes doigts maintenant, ne me parait pas très orthodoxe. Il pourrait bien... mais non, il n'y a que des puces. Je me porte bien et vous embrasse tous tendrement. Prosper

 

 

1 Arabie-Pétrée, au N. de la mer Rouge - plus petite division de l'Arabie, avec l'Arabie déserte et l'Arabie heureuse (Yemen) - dans sa partie septentrionale elle est pleine de montagnes et peu habitée, à cause de sa stérilité ; mais sa partie méridionale aux environs de la mer Rouge, est assez fertile et peuplée. Le surnom de Pétrée lui vient de Petra, son ancienne capitale.

Dictionnaire géographique portatif, par Vosgien, 1809

Voir site : http://www.1789-1815.com/arabie.htm

 

2 Chez Brunet, c'est-à-dire au Théâtre des Variétés. Jean-Joseph Mira, dit Brunet, est un des acteurs de théâtre les plus populaires de la première moitié du 19ème siècle, excellant dans le répertoire de la comédie. Il cumulera les fonctions d'acteur et d'administrateur à partir de 1820. Le théâtre des Variétés est le plus ancien théâtre privé de Paris en activité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" On voit les comédiens et on écoute les ballets, ceci est à la lettre "

Carte de l'Arabie

Par M. Bosse, 1771

 

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:1771_Bonne_Map_of_Arabia_-_Geographicus_-_Arabia-bonne-1771.jpg