PP48

Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" A travers ses bravades le bout de son nez se blanchit un peu "

Malaga le 31 mai

 

Quoique je n'ai point de provisions faites pour vous composer une lettre, ma chère Prudence, il n'y a pourtant pas à dire, il faut que ma plume se mette en campagne, sans quoi la tête de Mme Piet trotterait plus d'une fois de Paris ici, jusqu'au prochain courrier. Elle a beau vouloir faire sa forte et sa raisonnable, on voit bien toujours à travers ses bravades que le bout de son nez se blanchit un peu, et elle ne rit qu'à moitié ; ou pour mieux dire elle rit jaune des plaisanteries qu'on peut lui faire, surtout s'il fait froid, quand elle est inquiète sur l'espagnol. Tu peux lui dire que son fils se porte bien, et que rien ne le tourmente plus à présent, si ce n'est quelques cousins que le voisinage de la mer nous procure, et l'ennui de n'avoir point ses malles que la mer ne me procure pas.

 

Quoique ma figure soit encore un peu pelée, comme l'air de ce pays ci est fort doux, je ne me suis privé de sortir que pendant un jour que j'ai passé presque tout entier dans le lit. Je puis donc te donner déjà quelques détails sur Malaga. Quand j'étais à Cadix, je croyais avoir à parcourir pour arriver ici plutôt un jardin qu'une route ordinaire. Juges de mon étonnement quand je me vis toujours conduit, par vaux et par monts, dans un sable aride ou à travers des rochers qui se succèdent si continuellement que l'on ne fait que monter et descendre, ou suivre tristement le bord de la mer. C'était encore ce qu'il y avait de mieux puisqu'au moins on marchait sur un sable uni et qui étant mouillé par la marée ne formait point de poussière. Nous éprouvions aussi moins de chaleur à cause du vent de mer qui venait nous rafraîchir. Du reste comme je vous l'ai déjà dit, pas un seul arbre sur toute la route. Plus l'on s'approche de Malaga, plus les montagnes deviennent élevées et difficiles. Il y en a une entre autres (c'est la dernière) qui se prolonge et dont la montée et la descente a plus de deux lieues ; et plus de la moitié du chemin se fait entre deux précipices plus ou moins effrayants, et que l'on n'aime pas à voir si près de soi. Presque tous les quarts d'heures j'étais obligé de descendre de cheval, car je m'en fiais d'avantage à mes jambes qu'aux siennes, quoique je passai avec lui plusieurs fois des passages que je n'aurais pas cru praticables même pour un homme à pied, et que je n'aurais jamais entrepris de franchir, si mon conducteur ne m'avait montré le chemin. En un mot, Malaga au lieu de se trouver dans une plaine de verdure, plantée d'orangers, de citronniers et de grenadiers, est entre des montagnes très arides et toujours couverte de nuages épais. Quoique j'ai aperçu sur quelques côtes des vignes par ci par là, je ne conçois pas de quel endroit il tire tout le vin de Malaga qui se boit dans tout le pays et qui s'exporte à l'étranger, et cette quantité de raisins secs qui se font dans les environs.

 

La ville n'est pas grande et n'a rien de remarquable. Les rues sans y être belles ne sont point aussi laides qu'à Séville et Cordoue, et du moins elles sont pavées passablement. La promenade est fort large et longue, et très jolie ; des deux côtés, entre les bancs de pierres, on a placé des bosquets d'arbustes à fleurs, ce qui forme un fort beau coup d'oeil. Elle est agréablement terminée par une fontaine en marbre, dont la forme et la structure sont faites pour plaire. Il y a cependant un défaut qui m'a choqué beaucoup, c'est qu'un groupe d'hommes et de femmes qui soutiennent le second bassin du jet d'eau, jettent tous l'eau des parties qui devraient plutôt être cachées que mises en valeur aussi indécemment.

 

Le port est assez beau, mais la nature n'a pas permis de le rendre aussi commode qu'à Cadix.

 

La cathédrale, seul monument public qu'il y ait ici, est très vaste et d'une fort belle architecture. Elle n'est point achevée. Je ne l'ai vue qu'en passant. Elle a une tour fort élevée, à laquelle je ne suis pas encore monté.

 

Quant au spectacle, je n'y ai point encore été, quoiqu'il y eut hier une représentation extraordinaire en l'honneur de la fête du Roi. Je m'en forme une chétive idée (je parle du théâtre et non du Roi).

 

Voilà à peu près, je crois, tout ce qu'on peut dire de Malaga. Le sang y est fort beau en général. Les femmes en sont renommées. Elles sont plus jolies que les gaditanas, mais elles n'ont point autant de grâce et de tournure. Elles s'habillent beaucoup à la française. C'est la seule ville d'Espagne où la mode des peignes en cuivre doré avec des perles ou pierres se soit conservée. J'en suis fort content, car j'en avais une partie à placer et je croyais être obligé de la jeter à la mer, tandis que je puis la vendre ici avec avantage.

 

J'ai une lettre de recommandation que Laffite m'a procuré pour la femme de notre consul ici que j'ai vue et fait danser chez Mme Laffite dans le temps. J'attends que ma figure soit un peu plus présentable pour aller lui faire une visite.

 

La précaution qu'on prend à l'égard des lettres qui viennent d'Espagne de les couper et de les tremper dans du vinaigre à leur entrée en France ne doit point vous effrayer*. Elle fut prise à l'occasion d'une très forte épidémie qu'éprouva Cadix il y a quelques années, et comme on s'en ressent toujours un peu dans la même ville et ici pendant les grandes chaleurs, on l'a conservée. Cette maladie est apportée par les vents du Levant, et n'a lieu qu'en août et septembre. Je serai déjà loin d'ici à cette époque, si je ne suis pas déjà en France. A travers tous les bruits de haine contre les français, de voleurs, de gale, de poux, de serpents, de révolutions et de peste, nous poursuivons tout tranquillement notre petit chemin, pour ainsi dire les deux mains dans nos poches, et comme on se promènerait dans un jardin. J'ai traversé dans toute son étendue la plus mauvaise partie de l'Espagne sans rencontrer d'autres ennemis que l'ennui, et je n'ai rien qui puisse me faire croire qu'il n'en sera pas de même dans la partie la plus riche et la plus agréable qui me reste à voir. Je n'avais rien à dire quand j'ai commencé, et à peine s'il me reste, ma chère amie, la place suffisante pour t'embrasser et te charge d'en faire autant à toute la famille. C'est le cas de dire que l'appétit vient en mangeant.

 

(Prosper)

 

J'ai oublié de vous dire que les habitants d'Algesiras sont si laids et si minables que j'avais peur d'eux même en plein jour. Tous les hommes ont l'air de brigands et les femmes de voleuses. C'est une ville qui n'est guère remplie que de contrebandiers.

 

Le prix du baril de vin payant est de (Réaux) : 760

Frais pour le port de Xerès à bord et droits : 20

Vous savez que 4 réaux font un franc. Comme je dois acheter un baril de Malaga pour Mr Loffet j'ai fort envie d'en acheter un aussi pour vous. Vous en prendrez quelques bouteilles, si vous le jugez à propos, et le reste se répartira entre les amis qui, comme le dit fort bien papa, ne manqueraient pas d'en demander, étant sûrs qu'il n'a pas été tripoté.

 

* Le courrier de Prosper en provenance de Cadix et de Malaga a été coupé et trempé dans du vinaigre (on peut le constater par la paleur de l'écriture des lettres qu'il a écrit de ces villes). A cette époque, il s'agissait d'une mesure prophylactique contre la peste. Je développerai la question de la peste à l'occasion de la lettre de Prosper du 24 juin.