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Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" Déjà 22 bonnes lieues de moins à faire "

Malaga le 28 mai

 

Me voici donc, mon cher papa, en train de me rapprocher, et voilà déjà 22 bonnes lieues de moins à faire. Je suis arrivé ici hier soir. Comme les chemins d'Algesiras ici sont affreux, puisque l'on marche toujours dans le sable ou les pierres, sans rencontrer sur toute la route un seul arbre, je suis fort fatigué et comme de raison avec un érésipèle qui ne m'enfle pas peu la figure. J'y suis absolument fait à présent, et j'en serai quitte après demain, puisque déjà il commence à donner son fruit. A part l'ennui d'être obligé de garder la chambre, je regarde cela comme rien et ne m'en effraie pas du tout. La chaleur est déjà très forte, et si je ne prenais pas la résolution de voyager seulement la nuit, comme cela se pratique dans ce pays ci, je serais sûr de jouir du même embellissement toutes les fois que je passerais d'une ville à l'autre.

 

Je vous ai écrit d'Algesiras, mais il est bien possible que ma lettre ne vous parvienne qu'en même temps que celle-ci et peut-être après. Comme c'était dimanche et que le lendemain lundi je partais avant que les bureaux ne soient ouverts, je ne pouvais pas l'affranchir et elle serait restée au bureau, si je ne l'avais fait passer à un de mes amis à Cadix pour qu'il l'y affranchit. Mon but sera toujours rempli, je ne voulais pas qu'il se passa un ou au plus deux courriers sans que vous ayez de mes nouvelles. Je craignais le mal de mer pour maman.

 

J'ai envoyé chercher ce matin mes lettres chez Mr Jn Barrera, et l'on m'en a apporté une de vous et une de ces M. M. dans laquelle il y en avait une de particulière de Mr Baillot. Vous ne devez pas vous étonner qu'il ne vous ai lu qu'un passage de ma lettre. Comme elle était en espagnol, c'eut été un travail pour lui de vous la traduire en entier, et il vous a communiqué ce qu'il y trouvait de plus intéressant.

 

Les détails que maman me donnent sur ta fête n'ont fait qu'ajouter aux regrets que j'avais de n'y avoir pas pris une part effective. Quant à la part morale, elle n'a point été perdue et j'ai pensé plusieurs fois à St Philippe le premier mai.

 

Je ne vis point partir les 22 vaisseaux qui sortirent de Cadix (pour La Havane et non pour le Brésil) le premier avril quoique j'y fusse arrivé la veille. J'étais également au lit pour un petit érésipèle dont je ne vous parlais point parce qu'il était trop peu de chose.

 

Maman ne doit point, encore une fois, s'effrayer des 14 villes dont Mr Baillot a parlé. Je ne verrai que celles qu'elle me nomme dans sa carte, et je reçois même aujourd'hui de la maison l'ordre de ne point aller à Saragosse.

 

Vous aviez raison de penser que si mes lettres devenaient plus courtes, c'était à cause des diversions que je trouvais à Cadix. Je crois qu'elles vont bientôt redevenir plus détaillées. En attendant, j'ai répondu je crois entièrement à votre lettre, et je ne veux point m'étendre d'avantage aujourd'hui, pour ne point me fatiguer.

 

Adieu mon cher papa, je t'embrasse de toute mon âme. Fais en autant pour moi à toute la famille, et si maman voulait être un peu inquiète, dis-lui que je suis dans le pays de la limonade. Le prochain courrier vous portera certainement la nouvelle de ma guérison.

Pr. Piet

 

Mes malles qui viennent ici par mer ne sont point encore arrivées, pourvu qu'elles ne me fassent pas attendre !