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Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" Menteur comme un capitaine de bâtiment "

Cadix le 23 mai

 

On dit menteur comme un arracheur de dents, mais je crois, ma chère maman, que le proverbe serait encore plus juste s'il disait : menteur comme un capitaine de bâtiment. Cette espèce de gens est comme les cochers de cabriolets pour St Denys ou St Cloud. Ils doivent toujours partir à l'instant, et une fois qu'ils vous tiennent, ils vous font attendre des siècles. Voilà 4 ou 5 jours que je me suis arrangé avec un capitaine pour mon passage d'ici pour Gibraltar par mer, et tantôt pour une raison tantôt pour une autre, la mise à la voile est toujours reculée. Enfin, c'est demain sans faute que nous nous embarquons. Pour peu que le vent soit favorable, nous y serons en 12 ou 15 heures. C'est une traversée fort courte et agréable, l'on quitte presque point de vue les côtes, soit d'Europe, soit d'Afrique, et l'on a presque toujours sous les yeux de jolies petites villes, des villages ou des campagnes très riantes. S'il s'élève un temps un peu contraire, l'on entre dans l'un des petits ports qui fourmillent sur la côte d'Espagne. Tu vois, ma chère maman, que cette traversée n'est aucunement dangereuse, et le plus grand mal qu'il y ait à craindre, c'est que ce que je mange ne me fasse pas beaucoup de profit. Cela n'est rien, et les légères incommodités des voyages ne peuvent pas entrer en balance avec l'agrément de pouvoir dire que l'on a voyagé par mer. Il faut avoir vu un peu de tout et depuis que j'ai perdu de vue les tours de Notre-Dame, je suis devenu fort curieux de connaître ce que je n'ai point encore vu. J'étais d'ailleurs honteux de me trouver ici à chaque instant avec des gens qui font des voyages de deux ou trois mois par mer. Comme tu irais, de Paris à Versailles en petite voiture, et d'avouer que je n'avais jamais quitté la terre.

 

Suivant toute apparence, j'arriverai à Gibraltar le jour du courrier qui est après-demain. Si j'arrive auparavant, je vous donnerai de mes nouvelles, mais il ne faut cependant pas y compter, car lorsqu'on est sur le liquide élément, on ne peut pas dire que l'on arrivera à telle heure.

 

Comme je vous ai annoncé devoir le faire, j'ai acheté et chargé (toujours sur le navire l'Atalante) un baril de 4 1/2 arrobes de vin de Paxaret doux de la meilleure qualité. Il est adressé à M. M. Loffet et Cie et vous le partagerez également avec lui. Je vous en passerai le prix par ma première lettre.

 

Adieu ma chère maman, une fois à Gilbraltar où je ne resterai guère que 3 ou 4 jours, je ne m'éloigne plus de vous. Au contraire, je vais voir diminuer chaque jour la distance qui nous sépare. Chaque matin, je me réveillerai avec l'idée que je vais encore me rapprocher de tout ce que j'aime. Allons, patience et courage, c'est plus que jamais le cas de le dire ; bientôt nous nous embrasserons de près, et en attendant je t'embrasse comme je t'aime.

Pr. Piet

 

Mille amitiés aux dames et au cousin Delamarre, ainsi que la tante Blin dont la santé se soutient aussi bonne, je l'espère.

 

Bien des choses au notaire ainsi qu'à sa femme et son frère.

 

Dites à Marianne que je pars demain pour Paris et qu'elle fasse d'avance ses provisions pour bien me recevoir.

 

 

" Gaditanas pour le maintien et les grâces du corps "

 

Sais tu, ma chère Prudence, que si j'étais resté quelques mois de plus à Cadix, je n'aurai pas pu le quitter sans chagrin. C'est une chose bien singulière. Il n'y a ici aucun beau monument public, aucun moyen de divertissement que l'on puisse dire absolument agréable. Le théâtre n'y vaut rien. Hé bien ! Tout étranger qui vient ici, de quelque pays qu'il soit, encore qu'il n'y ait rien ici qu'il n'ait pu voir au moins aussi bon et presque toujours meilleur, soit chez lui, soit dans les états qu'il peut avoir parcouru, n'en sort jamais sans regret. On ne sait pas au juste d'où provient cette espèce d'enchantement. Je crois principalement que c'est la manière affable et aimable qui existe dans la société, et surtout des femmes qui ont plus d'attraits qu'aucune de celles que j'ai vu jusqu'ici. J'en suis fâché pour vous, mesdames les parisiennes, mais je crois qu'à mon retour à Paris, vous marcherez bien mal et me paraîtrez avoir peu de grâce. Ne va pas croire, ma chère amie, que ce soit une prévention ou une idée qui me soit particulière, mais aux dires des voyageurs qui ont vu les deux pays, il existe entre l'un et l'autre une différence tout à fait sensible. Aussi l'homme impartial et qui ne désire pas faire un compliment à l'un au détriment de l'autre se dépêche-t-il d'ajouter que la différence qui existe entre les gaditanas (habitantes de Cadix) et les françaises, en faveur des premières pour le maintien et les grâces du corps, est plus qu'oubliée en faveur des dernières par l'amabilité et les grâces de leur esprit. Les choses sont donc dans l'ordre, puisque les biens de la nature doivent être partagés entre les nations.

 

Je pourrais là dessus te faire de fort belles réflexions, ma chère soeur, mais j'ai peur qu'elles ne t'ennuient, et que la soupe que l'on vient de servir ne sera froide. Je te quitte donc et finis en t'embrassant de toute la tendresse de mon coeur.

(Prosper)

 

Tu auras affaire à moi si je ne trouve pas en arrivant à Malaga une bonne lettre de toi. Cultive toujours ta lyre, car je veux que tu me l'apprennes à mon retour.