PP42

Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" Un baiser vaut bien une lettre sans doute "

Cadix le 09 mai

 

Lorsque j'exécute le projet que je forme souvent de vous écrire à chacun votre tour, il me semble toujours, quand je reviens à celui par qui j'avais commencé, que je l'ai oublié pendant un siècle. Je voulais donc, ma chère maman, écrire aujourd'hui à Philippe pour lui souhaiter sa fête, puisque je suis encore dans les délais, quoiqu'il soit un peu tard, mais il me semble qu'il y a si longtemps que je n'ai causé avec toi que je te chargerai de l'excuse, et j'espère que le coquin ne se plaindra pas si tu l'embrasses pour moi. Un baiser vaut bien une lettre sans doute. Il vaudrait encore mieux que j'eusse à lui offrir un petit baril de vin, mais les fonds du voyageur ne lui permettent pas souvent de répéter de pareilles échappées, et l'on ne fait de galanteries qu'aux Dames.

 

Nous allons donc commencer à respirer, ma chère maman, puisqu'à présent je ne puis faire un pas sans me rapprocher de mes parisiens. Il me semble qu'un poids énorme qui me pèse depuis longtemps sur l'estomac va s'alléger peu à peu à mesure que j'avancerai vers la France. Je crois, sauf l'approbation de la comparaison, que je vais être comme ces nobles coursiers qui de retour des longs travaux de la journée, retrouvent tout leur courage et font un dernier effort lorsqu'ils aperçoivent leur écurie. Il me semble qu'une fois sur les bords de ma terre chérie, rien ne pourra m'arrêter dans l'élan qui me précipitera vers vous.

 

Je vous raconterai mes aventures et vous ferai des récits historiques, politiques ou moraux de ce que je vois, observe ou remarque, pour que vous n'y croyiez pas. Je ne vous ai cependant encore rien dit qui ne soit absolument vrai. Souvenez vous que :

" le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable* "

Jamais je n'avais été à portée, comme je le suis ici, de goûter cette maxime. Quoique je ne sois pas gascon, je vous réserve mes gasconnades pour mon retour. S'il est quelquefois permis de dire des mensonges, on doit le faire de vive voix, puisque l'on peut détromper son monde à l'instant, mais il est toujours mauvais de le faire par écrit, puisqu'ainsi l'impression dure d'avantage et laisse dans la tête des idées fausses.

 

J'ai été très sensible à l'intérêt que prend à moi la famille Dauphin, et je te prie de le leur témoigner. Tu feras en même temps mes remerciements à ma cousine en particulier de ce qu'elle a bien voulu s'occuper de moi. Je suis par goût et par caractère destiné à être marié de bonne heure, mais il me faut une femme bonne, et qui ne soit pas bête. Je passerai sur bien des choses pour obtenir ces deux qualités. Je ne suis cependant pas homme à laisser de côté les intérêts, car l'aisance est je crois l'un des meilleurs mobiles de la paix des ménages. Au reste nous n'en sommes pas encore là, et nous avons tout le temps d'y songer. Tu peux cependant annoncer d'avance que je ne suis pas comme Florentin qui songe à renfermer sa femme, et à s'assurer son amitié par des moyens de rigueur. Je lui conseille bien à celui là de ne point se marier. Ce sont toujours ceux qui craignent les voleurs qui sont volés.

 

J'ai à me louer sous tous les rapports du séjour de Cadix, puisqu'à force de presser l'éponge, je suis parvenu à en extraire encore quelques bonnes commissions. Pour vous mettre à votre aise, je vous dirai sous le secret que le montant des commissions que j'ai prises en Espagne, s'élèvent déjà ensemble à 80 000 F. Et j'espère bien passer la centaine avant la fin de la campagne. Ce n'est pas 80 000 F de gain, mais il y a bien des voyageurs qui n'en ont point fait autant, et je crois que bien des maisons ne se plaindraient pas de cela même dans des temps plus réguliers. Ce qu'il y a de bon, c'est que le tout est presque chose sûre, et je n'ai aucune crainte sur le paiement.

 

J'ai acheté ici, par occasion, 8 cravates de mousseline dont 4 à raies rouges formant des carreaux, et 4 à bordure de 7 raies blanches. Elles sont fort jolies et ne me coûtent que 45 sols, ce qui est très bon marché. J'en aurais pris d'avantage s'il y avait eu des amateurs de mousseline parmi ces M. M.

 

J'ai reçu toutes vos lettres adressées ici, ainsi que celle adressée à Séville qui est arrivée après mon départ.

 

Je suis fort content, je m'amuse sans nuire en rien ni à nos affaires, ni à ma bourse d'une manière démesurée, ni à ma santé qui est fort bonne. Je n'ai qu'un souci, c'est celui de vous rejoindre bien vite, ce à quoi je vais travailler. En attendant je vous écrirai le plus souvent possible. Je ne crois pas encore pouvoir partir d'ici au prochain courrier qui est mardi. Dans tous les cas, je vous l'écrirai à moins que le temps nous manque absolument (faut-il un e entre l'u et l'm). Je compte aller d'ici à Gibraltar où je ne resterai qu'un jour ou deux pour voir seulement les fortifications que l'on dit être un ouvrage très curieux, et de là à Malaga.

 

Adieu, ma chère maman, je t'embrasse et toute la famille, comme je t'aime.

Pr. Piet

 

Bien des amitiés à tous les cousins et cousines.

J'espère que Templier se porte mieux. Dites lui bien des choses de ma part.

Mille compliments à Mr et Mdes Lamarre.

Bien des choses à Gravelle.

 

* Citation de Nicolas Boileau-Despréaux dans L'art poétique, 1674

" Jamais au spectateur n'offrez rien d'incroyable

Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable ".