PP38

Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" Cadix sera pour moi comme l'apparition momentanée d'une lumière dans les ténèbres "

Cadix, le 17 avril 1817

 

Je vais cette fois ci, mon cher papa, m'y prendre de meilleure heure pour avoir le temps de répondre en plein à toutes vos lettres.

 

L'homme propose et Dieu dispose. C'est un proverbe bien vrai. En quittant Séville, je me proposais de dépêcher mes affaires ici, et de mettre à profit les 12 jours de fête que nous avons eus, mais le vent qui a été continuellement contraire depuis mon départ de Séville jusqu'à avant-hier, a empêché mes malles d'aborder à Cadix. Il y a donc 16 jours que je suis ici, sinon sans rien faire, au moins sans pouvoir activer mes opérations. Enfin aujourd'hui mes échantillons seront douanés et demain j'entre en danse. J'en aurai, je crois, pour une quinzaine. Aussi une fois sorti de Cadix, je n'ai plus de pose principale qu'à Valence où je séjournerai 15 jours et à Barcelone à peu près autant. A moins d'ordres formels et réitérés, je n'irais point à Saragosse, puisque comme je l'ai dit à ces M. M. par le dernier courrier, c'est faire X lieues pour voir une seule ville, peu importante sous le rapport du commerce qui s'y fait par les muletiers qui vont eux-mêmes acheter à Oleron* et autres petites villes environnantes.

 

Par le dernier courrier, j'ai également donné avis à ces M. M. que ayant eu besoin d'argent pour mes dépenses particulières, je l'avais pris sur les levées faites dans différentes maisons en leur nom comme ils m'y ont autorisé, et que le portant dans mon compte de frais comme argent en caisse, je leur en tiendrais compte. Je leur ai donné cet avis afin qu'ils ne s’étonnassent pas de me voir faire de nouvelles levées, tandis que par mes comptes de frais, ils trouvent que j'ai encore de l'argent en caisse. Je leur dis aussi que si cela leur convient, ils pourraient s'en rembourser chez toi en F 150. Je t'en avertis afin que tu puisses leur faire la même offre, que je pense bien qu'ils ne vont pas l'accepter, puisqu'ils me doivent bien au moins cela ; mais enfin il est toujours de l'honnêteté de le faire. Ce n'est pas que j'ai eu besoin de toute cette somme, mais comme il est bon que j'aie un peu d'argent à moi, j'ai préféré le prendre tout d'un coup que d'être obligé d'y revenir. Je me suis fait faire deux pantalons et un gilet. J'aurais bien besoin d'une redingote, mais comme elle me reviendrait ici à 150 ou 160 F, j'aime mieux attendre et je patienterai.

 

Je vis ici avec beaucoup d'économie puisque j'ai une chambre meublée très grande et très bien éclairée, avec la jouissance de la terrasse pour 5 réaux par jour. Je dîne à 10 réaux fort bien, ce que je n'avais pas encore pu obtenir dans aucune ville, de sorte qu'avec 5 ou 6 francs par jour je me loge, me nourris et même de temps en temps prends ma demi tasse et mon petit verre de liqueur. Nous sommes ici une foule de français dont 4 ou 5 se réunissent à moi pour dîner. Nous passons le temps fort agréablement sans faire presque de dépenses. Je vais dans plusieurs sociétés, et entre autres presque tous les soirs dans une où nous jouons au loto, ce qui se passe fort gaiement malgré l'attention que l'on cherche à mettre au jeu. Enfin, je me plais ici, et il aurait fallu pour que je n'emportasse pas une idée désespérante de l'Espagne que je m'embarquasse d'ici pour la France. Malheureusement, je vais retomber de bien haut, et Cadix sera pour moi comme l'apparition momentanée d'une lumière dans les ténèbres, sa perte les rend plus profondes.

 

Ma montre va fort bien et j'espère te la rapporter saine et sauve. Je te remercie bien d'avoir songé à moi pour une petite répétition. C'est une chose fort utile en voyage, je m'en suis aperçu plus d'une fois.

 

Je suis bien content qu'enfin vous ayez vos dimanches libres. L'obligation que s'était imposée ce pauvre parrain de venir tous les dimanches devait le gêner en même temps qu'elle vous privait de profiter de la belle saison. J'espère bien arriver encore à temps pour participer à vos promenades, sinon à la fin de l'été, au moins pendant tout l'automne.

 

Adieu mon cher papa, je vais à présent causer un peu avec Prudence dont le silence que j'attribue plutôt à ses différentes indispositions qu'à sa paresse, ne doit pas me priver de lui écrire. Je t'embrasse de toute mon âme, et te souhaite une bien bonne fête puisque cette lettre t'arrivera à peu près à l'époque du premier mai. Tu dois bien penser que quoique bien éloigné ce jour là, tout mon cœur sera à Paris, et que j'unirais mes vœux à ceux de tous mes frères et de ma mère pour une personne que nous aimons tant. Je me détourne vite de cette vilaine pensée que je serais à 500 lieues de toi dans un moment où j'aurais eu tant de plaisir à t'embrasser.

 

* Peut-être Oloron Sainte-Marie

 

 

" Procession du Saint Enterrement "

 

Comment, Mademoiselle Cocote, vous vous laissez tomber malade pour un bal ! Et que sera ce donc le jour de tes noces ? Ce jour là, il n'y a pas à reculer, il faut danser depuis la première jusqu'à la dernière. J'espère au moins que maintenant que tu es rétablie tu vas me donner quelques détails sur cette noce. La mariée est-elle jolie ou aimable ? A-t-elle de la tournure ? Les demoiselles Delamarre y auront sans doute été aussi ? Oh ! C'était charmant ! Nous étions les mieux mises du bal ! Nous n'en avons pas manqué une. Je crois que si elles étaient mes soeurs, j'aurais déjà tous les détails possibles, et elles ne se feraient pas tirer l'oreille pour me les donner. Voilà les jolies parties d'ânes qui vont recommencer. Oh ! Que ne suis-je là pour les diriger, moi qui connais si bien cette monture. Je vous apprendrais comment on peut les mettre au galop, en leur mettant un bâillon pour qu'ils ne s'amusent pas à manger le long de la route, comment on laisse plus libre leur agilité en se plaçant très en arrière, vu que les reins de devant sont chez ce noble animal une partie faible. Mais patience, je reviendrai pour vous faire connaître des choses que l'on n'apprend pas à Paris et que l'on ne découvre qu'à 4 ou 500 lieues de chez soi. Oh ! Si vous croyez que je ne suis point observateur, vous vous trompez.

 

Voilà Pascal désappointé de ses mariages et envoyé poste restante à un avenir incertain. Après avoir bien roulé et bien essayé, il finira comme mon oncle, par s'attacher à la première qui se présentera, et l'épousera coûte que coûte, arrive qui plante. Dans tout cela vous ne m'avez point dit si la future que Piet notaire avait proposée pour lui a rendu réponse. Cette affaire que vous regardiez comme terminée ne l'est peut-être pas encore.

 

Nous avons eu ici, pendant les jours de fête, différentes processions, dont une entre autres fort belle se nomme le saint enterrement. On y représente toute la passion de notre seigneur Jésus-Christ sur de grandes tables carrées, on porte différentes scènes de la passion. C'est à dire que sur la première, des figures en cire de grandeur naturelle représentent Jésus-Christ portant la croix sur les épaules avec St Joseph qui l'aide à la soutenir et la Ste Vierge qui les suit en pleurant pour leur donner du courage. La seconde table représente le moment de la crucifixion, et successivement différents sujets jusqu'à la dernière qui représentent la mort et l'enterrement. A la suite venaient, un par un, une quantité innombrable d'étendards. Et enfin des masques habillés comme nos dominos violets, portant l'un le mouchoir où la figure du seigneur resta empreinte, l'autre l'éponge avec laquelle on lui donna à boire du vinaigre. Le troisième les tenailles, le marteau, le fouet, la couronne d'épine, la cuvette où Pilate se lava les mains après le jugement inique, enfin tous les instruments de la passion. Ces processions sont en général fort longues et assez belles. Elles sont accompagnées de militaires avec leur musique. Mais elles n'inspirent dans les peuples aucun mouvement de piété, et pour plusieurs raisons. D'abord parce qu'ici on est habitué à voir ces choses là trop souvent. Ensuite ces cérémonies ne sont jamais accompagnées, de la part même de ceux qui les font, du recueillement et de la décence qu'elles exigent.

 

Adieu ma chère Prudence, porte toi bien et écris moi quand tu trouveras un petit moment pour le faire. En attendant, je t'embrasse de toute mon âme ainsi que toute la famille. Ton frère.

Pr. Piet

 

Mille amitiés à mesdames Delamarre quand vous les verrez, ainsi qu'à ma tante Blin. Bien des choses à Florentin et à Gravelle.

Mes respects à Mr et à Mme Janin, et mes amitiés au fils.

 

 

Ce 18 au soir

Votre numéro 15 que je viens de recevoir a fait un furieux chemin auquel je n'entends rien du tout. Elle a d'abord été à Cordoue, d'où Mr Paraldo, je ne sais pas pourquoi puisque je lui avais donné mon adresse à Séville, l'a renvoyé à Madrid à une maison où je ne me suis présenté qu'une fois. Celle-ci, ne sachant où me trouver, la jeta à la poste et on l'a mis sur la liste. Un voyageur de mes amis y ayant vu mon nom la recueilli et me l'adressa à Séville. De là, un jeune homme de la maison où il me l'adressa, ayant à venir à Cadix, s'en chargea et ne sachant pas mon adresse la déposa chez un négociant qu'il présumait que j'irais voir. J'y ai été en effet, mais par hasard, et sans espoir de faire affaire. Votre seconde aura sans doute eu le même sort et je l'attends ces jours ci.

 

J'ai vu Mr Lemoine fils et dimanche je verrai toute la famille. Il m'a reçu un peu froidement. C'est un farceur que j'ai vu souvent dans les grands bals à Paris.

 

J'écris par ce courrier à Parrain