PP37

Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" ... à l'heure où l'on doit venir me prendre pour me mener en société "

Cadix, le 15 avril 1817

 

Quoique j'eusses préparé ma journée de manière à avoir le temps de vous écrire bien au large, j'ai été tellement dérangé qu'il ne me reste plus que fort peu de temps d'ici à l'heure où l'on doit venir me prendre pour me mener en société et comme le dernier courrier a été en blanc, je veux pour ton repos ma chère maman, te donner de mes nouvelles par celui-ci.

 

Prudence sera sans doute remise de son indisposition et ne songera plus qu'à faire avec papa de ces longues promenades qui leur font du bien à tous les deux. J'aurais bien envie, madame Piet, de vous gronder d'avoir laissé manger mon orange et ma part de gâteau. Marianne avait bien raison de vouloir me les conserver. Ces choses là font beaucoup de plaisir et leur perte est aussi sensible que celle d'un vieux meuble qui vous a été longtemps utile, on y regarde à plus d'une fois avant de l'abandonner. Cependant, comme tu le dis fort bien, tu ne pouvais pas l'employer d'une manière plus agréable pour moi.

 

Je songerai au vin. Je suis aussi chargé d'en acheter pour Mr Loffet. Quant au miel, je n'en entends pas parler par ici et c'est une marchandise plus incommode pour le transport. Je verrai cependant. Je n'oublierai pas non plus le chocolat, mais j'ai encore le temps pour cela puisqu'il ne se fait pas meilleur ici que dans les provinces voisines de la France.

 

J'ai été surpris du changement d'écriture de Pascal. Je ne sais pas ce qu'il veut me dire au sujet des cartes d'Espagne. Celle que j'ai achetée à Madrid n'a aucun signe particulier, je pourrai en rapporter une ou deux si vous le voulez. Quant à la paix troublée par la représentation de Germanicus, je ne puis pas croire qu'un sujet aussi léger ait pu jeter le trouble parmi la jeunesse de Paris, et j'espère que la malveillance pour me servir de mots à la mode, n'aura pas pu reparaître à l'aide de si faibles moyens. Je ne m'attendais pas à une si prompte dissolution des chambres. Je la vois cependant avec plaisir, puisque je crois que cela aura fait cesser dans les sociétés les discussions politiques qui avaient dû renaître avec elles. Vous auriez dû me dire si les mesures prises pour assurer le budget de cette année sont de nature à donner de l'espérance.

 

Je passerai à Gibraltar un ou deux jours seulement pour voir la ville que l'on dit fort intéressante.

 

Je n'ai pas encore vu Mr Lemoine. N'ayant pu le trouver ici malgré toutes mes recherches, j'ai pris le parti de lui adresser les lettres que j'avais pour lui, par la poste, en lui indiquant mon logement avec prière de me faire savoir où il demeure, et en lui offrant de me charger de ses commissions pour Paris s'il en avait.

 

Vous m'écrirez la première fois à Malaga chez Mr Jn Barrera, négociant, à Grenade où je resterai 8 ou 10 jours poste restante, à Marcia où je ne ferai guère que passer chez Jn Baut ta Insom, à Carthagene chez Bienert hijo, à Alicante chez M. M. Hiecke Zincke Mitheis y Cie, à Valence chez Mr Podreider, à Barcelone chez J. Mascaro.

 

Adieu, ma chère maman, je n'ai pas le temps de t'en dire d'avantage et je finis en t'embrassant et toute la famille de toute la tendresse de mon âme.

 

PR. Piet

 

Bien des choses à tous les cousins mariés ou non.