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Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" Tout contribue à rendre le séjour à Cadix enchanteur "

Cadix, le 8 avril 1817

 

J'espère, mon cher papa, que ton torticolis n'aura eu aucune suite fâcheuse, et qu'enfin le beau temps reprenant le dessus vous aura remis tous à flots. Quant à moi, je me porte d'autant mieux que je suis dans une ville où le plus morose devient gai en un instant. Tout contribue à rendre le séjour à Cadix enchanteur. La ville est bien bâtie dans toutes ses parties, et les maisons y sont en général neuves et élégantes. Les rues sans être très larges, sont droites et bien pavées. Le climat y est doux, l'ardeur du soleil y étant combattue par la fraîcheur des vents de mer. Les hommes ont le caractère liant. Les femmes sont extrêmement jolies et surtout gracieuses. Elles sont loin d'avoir la fierté que nous attribuons ordinairement au caractère espagnol. Tu conçois alors que les sociétés doivent être agréables. Nous y sommes très bien reçus. Les amusements qu'on y rencontre sont à peu près les mêmes que chez nous ; la musique et la danse pour la jeunesse, et les jeux de cartes ou autres pour les personnes d'âge. La manière dont sont construites les maisons prête beaucoup aux amusements. Au lieu de toits, elles ont toutes des terrasses. C'est là qu'à certaines heures du jour, les dames et la société en général se rendent pour prendre le frais. On y joue, on y forme des danses, et l'on s'entend souvent d'un balcon à un autre. C'est ainsi que hier, j'ai joué du violon ainsi que plusieurs de mes amis pour faire danser des demoiselles qui étaient de l'autre côté de la rue. Cette manière de construire est charmante. Les terrasses sont presque toutes ornées d'arbustes et de fleurs, et pour peu que l'on ait vue sur une étendue suffisante de maisons, l'on jouit d'un horizon fort animé. La vue sur la mer est également fort intéressante.

 

Comme tu le dis bien, mon cher papa, les connaissances que les voyageurs forment entre eux ne sont pas toujours tout à fait perdues, surtout lorsqu'ils se conviennent. Il y en a avec lesquels je conserve une sorte de correspondance. On ne se quitte jamais sans se donner mutuellement son adresse avec les plus vives protestations d'amitié, de s'écrire, et surtout de s'amuser lorsque l'on se retrouvera hors de ce coquin de pays. J'ai manqué de prendre à Madrid une collection d'échantillons de soyeries pour une maison de Lyon. J'aurais eu 3 % sur les commissions que j'aurais prises, ce qui est beaucoup en raison de ce que les commissions dans ce genre montent beaucoup plus haut que les nôtres. Mais mon départ précipité m'a fait perdre l'occasion.

 

Tu aurais tort de craindre la perte de mes malles que je mènerai presque toujours avec moi, à présent que je vais parcourir des villes très proches les unes des autres. Je prends d'ailleurs toujours mes mesures de concert avec quelque négociant, et je me fais instruire de ce que j'aurai à faire. Quant au vol, il n'est aucunement probable, puisque ce sont des objets entièrement inutiles pour tout autres que pour moi.

 

Je ne me suis trouvé à court d'argent que parce que je n'avais pas pu prévoir que je serai retenu 5 jours à Ecija, et craignant des voleurs qui exercent leurs brigandages entre Ecija et Cordoue, je n'avais pris que juste ce qu'il me fallait pour arriver à Séville, trouvant dans cette dernière ville plusieurs bourses à mon service. Tous ces petits accidents sont de petits hocquets inévitables, et nous sommes habitués à ne pas nous en effrayer. La ressource des boutons avait été employée à Cordoue, pendant ma maladie, et je n'ai abandonné le pantalon qu'après en avoir bien examiné même les boutons qui n'avaient rien.

 

Il faut que vos lettres adressées à Cordoue, se soient perdues en route, car adressées à Mr Paroldo, elles me seraient parvenues de suite. Je n'ai pas encore pu découvrir Mr Lemoine ni M. M. Lopez qui sont indiqués sur l'adresse comme la maison à laquelle il est attaché. Adieu, mon cher papa, je t'embrasse ainsi que toute la famille, comme je vous aime.

Pr. Piet

 

Bien des compliments à Robillard sur son mariage que je lui souhaite aussi heureux qu'il le mérite.

 

Comment se porte la bonne Marianne et son mari ? Quand je me rappelle sa cuisine, l'eau me vient à la bouche. J'espère qu'elle fera un fameux flan pour mon retour.

 

 

" J'ai ici un fort bon violon, sur lequel je m'exerce tous les jours "

 

Cadix le 08 avril 1817

 

J'ai reçu, mon cher Philippe, votre lettre numéro 21, où entre autres, tu me donnes des détails sur le parti qui s'était présenté pour Pascal. Je parle de celui de Mlle M.t, car il faut vous les nommer à présent pour les distinguer. D'après tout ce que tu me dis, je ne m'étonne point que vous y ayez renoncé. Je vois dans tout cela que j'ai encore le temps de revenir en parcourant tranquillement les 14 villes qui me restent à voir, suivant ce que me marque Mr Baillot qui m'a écrit une fort aimable lettre en particulier, répondant à quelques lignes particulières que je lui avais adressées dans une de mes lettres à la maison, à l'occasion du jour de l'an. Il me parle de 14 villes sans me les nommer, et d'un itinéraire que j'aurais dû recevoir à ce qu'il paraît et qui me manque. Quoiqu'il en soit avec ou sans itinéraire, je saurai suivre ma petite route. Il n'y a pas d'ailleurs à se tromper, il ne s'agit que de suivre le pavé, comme font les conscrits qui rejoignent leur corps. Cette lettre est fort amicale et je lui ai répondu de suite en espagnol pour l'exercer dans cette langue, lui témoignant le désir de s'établir entre nous une correspondance en même temps agréable et utile. Je pourrais par là apprendre à ces M. M. bien des choses sur nos commettants et autres sujets, qu'il n'est pas mauvais de savoir et qui néanmoins ne sont point admis dans le sérieux d'une lettre de commerce officielle.

 

Je suis content, mon cher ami, que tu aies rencontré un bon violon parmi ceux de Mr Baillot, et l'occasion de te fortifier avec M. M. Fournier. Mais tu as beau faire, tu ne me feras jamais la queue, et tu n'obtiendras jamais ce fini, ce coulé si agréable à nos aimables danseuses. Ne pense pas d'ailleurs que j'abandonne tout à fait Erato (si dans tous les cas c'est la muse de la musique, ce dont je ne suis pas bien sûr)... courtiser uniquement Mercure. J'ai ici un fort bon violon, sur lequel je m'exerce tous les jours, repassant les contredanses dont je puis me rappeler. Je suis même invité à aller danser dimanche dans une maison toute espagnole, et je crois bien que mon petit talent ne sera pas inutile à l'agrément de la société. On aime beaucoup la musique ici, et le peu que j'en sais me fera introduire dans plusieurs maisons.

 

Adieu, mon cher Philippe, porte toi bien et aime toujours ton frère comme il t'aime et t'embrasse de toute mon âme.

 

Bien des amitiés à M. M. Fournier.

Prosper

 

Je n'aurai pas grand chose à faire ici et dans tous les cas ce ne sera pas long.