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Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" C'est un titre à la bienveillance générale que d'être français "

Séville le 21 mars

 

Ma lettre numéro 23 devrait être numéro 24, mon cher papa, je numérote 31 celle-ci qui je crois devrait être selon moi ma vingt-huitième. Au reste, je n'en suis point certain, n'ayant pas eu pour notre correspondance le soin de prendre note par écrit des dates et numéros de mes lettres, comme je l'ai fait pour ma correspondance avec ma maison. Je le ferais dorénavant.

 

D'après le rappel que tu me fais dans ta dernière lettre du 2 mars sans numéro, et qui doit être la vingtième et numéro 18, je vois qu'il ne m'a manqué jusqu'ici que vos deux numéros 15 et 16 adressées à Cordoue. J'avais bien laissé des ordres pour qu'on me les fit suivre ici, mais le négociant que j'en avait chargé l'aura oublié. Je vais les demander.

 

Le bruit d'une insurrection à Madrid est absolument faux. On ne pouvait tout au plus qu'avoir parlé d'un mouvement qui a eu lieu à Valence, et duré assez longtemps pour qu'un courrier ai manqué à Madrid. Mais il y a déjà longtemps que tout est tranquille. D'ailleurs, comme tu le dis fort bien mon cher papa, je n'ai rien à démêler dans de semblables affaires. Ce pays ci, comme toute l'Espagne, est parfaitement tranquille. Ce n'est pas ici comme en France, les mécontents s'ils y en avaient ne sont pas habitués aux révolutions. Ils n'en savent pas les moyens et restent chacun dans leur chambre, se bornant à se plaindre tout bas, et n'ayant pas même l'idée qu'ils pourraient faire plus, s'ils le désiraient. D'ailleurs, ce gouvernement ci à d'autres ressorts que le nôtre pour se soutenir, et réprimer des mouvements insurrectionnels s'il pouvait y en avoir. Il compte peu sur les baïonnettes, et quoiqu'il en ait à son service, il n'en n'aurait pas besoin. Nous sommes donc aussi tranquilles que je pourrais l'être au milieu de vous. Séville et Cadix sont des villes d'un autre ordre que celles que j'ai vues jusqu'à présent. Dans cette dernière surtout, c'est un titre à la bienveillance générale que d'être français. On nous y recherche autant qu'on semble nous exclure à Madrid. Une fois là, quoique Gabriel me rejette à la fête de ma mère, je vous aurai bientôt rejoint, et à moins qu'il ne manque de bâtiments pour m'emmener, ce qui ne peut pas être, je serai vers la fin de juin à Paris et j'espère bien que nous pourrons nous embrasser le jour de ma fête (le 25 juin). Je saisirais bien l'occasion de passer par Nantes pour revoir encore ce pauvre parrain, mais Nantes est une place dont les affaires ont, je crois bien, peu de rapports avec Cadix, et je ne pense pas que je trouverais les moyens de m'y rendre.

 

J'aurais sous huit jours achevé mes affaires ici et je vois qu'elles devraient être immenses, si le commerce était en vigueur. Mais par cette même raison, l'état malheureux où il se trouve frappe d'avantage sur les cités commerçantes que sur celles qui n'ayant point d'importance, quand il fleurit, sont toujours à peu près les mêmes dans tous les temps. J'ai cependant pris plus de commissions ici qu'à Madrid.

 

J'ai vu par les journaux que le blé était fort cher en France. La récolte en a été si abondante dans ce pays, que la fanègue* qui est de 80 à 90 R ne valait que 60 réaux. Je crois que le roi ayant levé pour un moment la prohibition de le sortir du royaume, on en a exporté beaucoup pour la France et l'Angleterre. C'est une opération très dangereuse dans ce pays ci où le peuple craint toujours de mourir de faim et ne permet même pas le transport d'une province à une autre. De sorte qu'il y a souvent nécessité dans un lieu tout près d'un autre où il y a superfluité.

 

L'ordonnance du Roi concernant le général Decaen nous a appris ces jours ci la grossesse de la duchesse de Berry. Cette ordonnance aura dû faire un bon effet. Nous n'entendons pas plus parler de ce qui se passe en France que si elle n'existait pas. Nous ignorons par conséquent ce que font les chambres. D'après l'idée que tu m'as donné de la fermeté du gouvernement, il doit y avoir conflit entre elle et les ministres.

 

Adieu mon cher papa, porte toi bien et aime moi toujours comme je t'aime.

Prosper

 

* En espagnol, fanega. Mesure espagnole de capacité pour les substances sèches ; elle équivaut à près de 60 litres.

 

 

" Il me fallut décamper à toutes jambes "

 

Séville, le 21 mars 1817

Je ne te parlerai pas de ton rhume, ma chère Prudence, ni de celui de maman, car c'étaient les adieux de l'hyver, et j'espère qu'il aura passé avec le mauvais temps qui l'avait produit. Je m'en repose d'ailleurs sur toi, pour l'avoir fait mûrir dans ton lit, où tu auras sans doute eu le courage de rester jusqu'à midi même, s'il le fallait.

 

J'ai commencé hier à parcourir les beautés de Séville. Je commençai par visiter la tour de la cathédrale, dont je vous ai déjà parlé. Elle est carrée et fort haute. On peut cependant y monter avec un cheval, puisqu'au lieu d'escaliers, c'est une pente douce. Comme cette pente monte en carré également, et non en rond, on ne craint point de s'étourdir. En haut de la tour, il y a une batterie de 25 cloches toutes plus grosses l'une que l'autre ; et enfin une horloge très grande et dont le mécanisme est à jour et d'un travail admirable.

 

Nous allâmes voir ensuite l'alcazar, j'étais avec deux amis qui l'avaient déjà vu. C'est un ancien palais qui fut habité dans le temps par Pierre le Cruel, Roi d'Espagne, qu'il ne faut pas confondre avec Pierre le Grand, qui également fut cruel, czar de Russie. On n'entre point dans les appartements, et nous ne pûmes que voir le jardin. On y remarque les armes de toutes les puissances de l'Europe, formées par du buis fort bien taillé. J'y reconnus notre écusson aux fleurs de lys. Chaque écusson occupe un carré de terre d'environ 25 pieds carrés. Il y a aussi des buis qui s'étant élevés à plus de trente pieds de haut, ont été taillés en statues et représentent des guerriers. Mais on a été obligé de leur mettre une tête en carton pour que leurs traits fussent plus distincts. Je demandai que l'on nous fit jouer les eaux dont mes amis m'avaient fait l'éloge. Les malheureux qui dissimulaient pour mieux feindre, me firent placer à une certaine distance d'une pièce d'eau qui forme la gerbe, et je me suis mis dans une allée qui lui fait face pour en voir mieux l'effet qui devait s'accroître successivement. Tout d'un coup, je vois partir de tous côtés sous mes pieds une quantité de petits jets d'eau dont je n'avais pas remarqué les trous lorsqu'ils ne jouaient pas. Il me fallut décamper à toutes jambes, car je me sentais mouiller de tous les côtés, et quoique je courusse assez fort, comme il me fallait arpenter toute l'allée, dont je ne pouvais sortir par les côtés qui étaient bordés de treillage, j'eus le temps d'être arrosé ! Mes amis s'étaient mis à l'abri en faisant semblant de rien, et me firent éprouver le sort qu'ils avaient éprouvé eux-mêmes. Cette scène peut se répéter dans presque toute l'étendue du jardin. Tous les murs sont couverts et cachés par une tapisserie d'orangers dont la fleur qui s'ouvre à présent embaume le jardin.

 

Il me reste à voir la fabrique de tabac et l'hôtel de la monnaie. Je vous en parlerai en temps.

 

Le 22 mars, 8 1/2 du soir.

Je viens de recevoir, ma chère Prudence, votre longue lettre numéro 19 du 7 mars. Le courrier va partir et je n'ai pas le temps de vous y répondre en détail, ce que je ferai par le prochain courrier.

 

Je suis bien aise de voir que vous vous portez tous bien à présent, et que si les mariages se manquent, ils sont à l'instant remplacés par d'autres projets ; et j'espère que dans tout cela il s'en trouvera toujours un sortable pour toi. Mais comme tu le dis, tu as encore bien le temps d'y songer.

 

Je n'ai point reçu de lettre de ces M. M. et j'attends par le prochain courrier mon itinéraire. Il parait qu'il prennent goût à la sauce, et en effet, comme je fais plus que nos frais partout, ils n'ont rien à risquer.

 

Si je parcours toute la côte méridionale, l'époque que je me plaisais à fixer ce matin sera trop rapprochée de trois bons mois, mais qui sait ? Si je trouve une bonne occasion pour la France je pourrai bien en profiter, car je crois que mon voyage à la côte sera insignifiant sous le rapport du commerce. Si je le fais, il faudra bien me ...

(lettre incomplète)