PP31

Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" Prenez du meilleur et revenez promptement "

Séville, le 02 mars 1817

 

Marion pleure, Marion rit, Marion veut qu'on la marie*. Etes-vous mariés ou non ? Je ne sais pas, ma chère Prudence, si c'est l'impatience que j'éprouve de savoir tout ce qu'il se trame parmi vous, mais il me semble que vous me laissez un peu à sec, puisque si je calcule bien, depuis votre dernière numéro 14 qui était du 28 janvier, il s'était écoulé un grand mois et qu'en supposant que vous ayez laissé passer deux courriers, j'aurais encore pu recevoir votre numéro 15 ces jours ci. Du moins vous ne pourrez pas vous plaindre et je crois que ma dernière lettre est capable de fermer la bouche au plus imperturbable lecteur. Une fois que j'ai la plume à la main je ne peux plus m'arrêter et il faut que je sois bien épuisé pour que je ne remplisse pas au moins les trois côtés de la feuille. Et pour peu que Pascal brode sur mon style, il y a de quoi vous faire passer toute une soirée. Tu me demandes, ma chère soeur, si j'ai pensé que ce pouvait être Mr .....t, qui s'était présenté pour obtenir ta main. Il est vrai que suivant les premières indications, j'avais jeté mes yeux sur lui, mais je m'en serais étonné d'après certaines conversations que j'avais eues avec lui et où il m'avait fait connaître le minimum de la dot qu'il voulait trouver dans la femme qu'il prendrait.

 

Comme je vous l'ai annoncé dans ma dernière, j'ai été aujourd'hui à la pêche. Nous sommes partis à 6 heures du matin et nous nous dirigeâmes vers un moulin qui se trouve à une lieue et demie de la ville. Nous étions tant hommes que femmes, enfants et domestiques, vingt personnes ; et nous nous sommes bien amusés. Après avoir fait un déjeuner frugal avec du pain et du fromage dans l'endroit le plus champêtre que j'eusse jamais vu, nous commençâmes nos opérations. Le temps qui était couvert nous favorisait complètement. Après avoir passé d'un côté de la rivière à l'autre une longue corde au moyen d'un chien au col duquel on l'avait attachée, nous fîmes glisser un grand filet qui au moyen de cette même corde se soutenait à fleur d'eau et s'étendait jusqu'au fond de la rivière par le poids des plombs dont il était garni. Une fois le filet tendu, nous jetions tous à l'envi des pierres ou des mottes de terre dans la rivière, pour effrayer le poisson et le faire courir du côté du filet. Après avoir fait ce manège pendant quelques minutes, on retirait le filet et chaque coup, il y avait toujours au moins 10 ou 12 poissons de pris. Le second coup de filet nous en donna une quarantaine. Enfin, en six coups, nous eûmes de quoi manger pour toute la compagnie. Ces poissons sont de la forme des sardines, mais gros comme des petites carpes**. Ils ont un goût excellent, comme tous ceux qui se prennent dans le Guadalquivir. On pêche dans ce fleuve le meilleur poisson du monde, entre autres un qui est fort gros et fort long et que l'on envoie au Roi pendant la semaine Sainte. Quand nous eûmes pris la quantité jugée suffisante pour le dîner, on procéda à la friture. Mais hélas, presqu'au moment de se mettre à table, l'ordonnateur en chef s'aperçut que de l'arrobe de vin (environ 25 bouteilles) que nous avions apporté avec nous de la ville, il restait à peine une bouteille ou deux. Plus prompts que l'éclair, trois camarades s'offrent pour aller faire emplette d'une autre arrobe à une petite ville nommée Alcalà de los Panaderos, distante d'une demi-lieue. Prenez du meilleur et revenez promptement. L'un monte à cheval, l'autre prend une mule et le troisième un âne et les voilà partis. La faim fait paraître le temps long, et nous patientions depuis une heure et demie, quand enfin l'on aperçoit de loin arriver au galop l'un des compagnons. Vive la joie ! Le vin arrive ! Nous écriâmes nous tous en chœur. Mais ces cris d'allégresse se convertirent en cris de douleur, quand le courrier qui venait en avant nous dit qu'il fallait absolument aller au secours de ses deux camarades qui ne pouvant aller plus loin avaient abandonné mule, âne et vin pour se coucher à l'ombre et réfléchir sur les différents vins qu'ils avaient trop goûté. Le porteur de cette mauvaise nouvelle en tenait un peu aussi, mais enfin l'amour du bien public l'avait emporté sur l'envie qu'il avait eu de suivre l'exemple de ses deux adjudants. Nous formâmes de suite un détachement d'un nombre d'hommes suffisant pour prêter main forte aux compagnons de déroute et pour protéger l'arrivage du vin si attendu. Nous rencontrâmes bientôt les amis et nous les chargeâmes sur nos bras pour abréger la route. Ils avaient laissé le vin et leurs montures derrière eux. Enfin après un dîner qui fut fort gai et qui augmenta le nombre de ceux qui avaient déjà sacrifié à Bacchus, nous nous remîmes en marches, après nous être organisé de manière à porter le plus facilement possible les deux qui ne pouvaient plus se soutenir. Nous rentrâmes dans Séville à la nuit tombante, après avoir bien ri et bien mangé, et avoir enfin passé un dimanche assez agréable…

 

* Allusion à "Marion pleure, Marion crie, Marion veut qu'on la marie", d'une vieille chanson du Pont-Neuf.

 

** Probablement squalius alburnoides, calandino en espagnol, endémique de la péninsule ibérique.

 

 

" Le calcul par sol et denier est juste "

 

Séville, le 4 mars 1817

Comme mon courrier d'aujourd'hui a été fort long, puisque j'ai expédié six lettres toutes à peu près de la dimension de celle-ci, j'avais remis, mon cher Gabriel, pour répondre à la tienne au prochain courrier ; mais je m’aperçois que cette lettre, en calculant sur 14 jours qu'elle doit rester en route, te parviendra justement le jour de ta fête. Tu sens bien qu'alors je n'ai pas voulu remettre à te la souhaiter bonne et heureuse, me réservant seulement de répondre plus à l'aise à ta question, qui me parait difficile. Ni toi ni Prudence, vous ne m'avez mis à même de voir si vous aviez bien calculé le prix des oranges, puisque vous ne m'avez pas rappelé la question que je vous avais faite, dont je n'ai pas pris note et que je ne me rappelle plus. Je m'en souviendrai sans doute en faisant le contraire de ce que vous avez fait pour le trouver, tu t'es trompé dans le calcul des lettres, mais ce n'est qu'une distraction. La division de 1100 par 34 donne au quotient 32.12/34 et non 2/34 comme tu l'as porté. Le calcul par sol et denier est juste.

 

Le séjour de Séville me plaît beaucoup et j'y trouve plus de gaieté dans le peuple. Quoique la ville soit vieille et que les rues soient toutes fort étroites et mal pavées, je l'aime plus que Madrid. Les étrangers y sont très bien vus et bien accueillis. Toutes les rues sont animées par le commerce, tant de terre que de mer, puisque les bâtiments qui ne sont pas trop forts peuvent venir opérer leur déchargement en ville, au moyen du Guadalquivir qui devient ici un fleuve très majestueux. Si les affaires ne devaient pas passer toujours avant les plaisirs, j'aurais accepté une partie de chasse superbe où j'étais invité chez l'un des plus riches propriétaires de l'Espagne. C'est un homme qui gouverne toute l'Estremadure et qui compte dans ces terres plus de 1 800 têtes de moutons, dont la laine ne contribue pas peu à l'enrichir. On ne parlait que de huit jours d'absence, mais une fois là, il faut parcourir toutes les terres du duc, voir ses lavoirs de laine, et quand les chasseurs sont entraînés (on ne peut savoir ?) quand ils finiront. L'on va dans les voitures du duc et l'on chassera à cheval aux cerfs et aux sangliers. J'étais bien tenté et j'aurais accepté si j'eusse pu avoir la certitude d'être de retour dans 8 ou 10 jours L'endroit où nous devions aller est à 21 lieues d'ici.

 

Adieu, mon cher ami, je t'embrasse comme je t'aime.

 

Prosper

 

Ce 05 mars (reprise de la lettre à Prudence)

Le courrier d'hier ne m'a rien apporté et en calculant le temps qui s'est passé depuis la date de vos dernières lettres jusqu'au départ de ce dernier courrier qui a dû sortir de Paris le 17 février, je commence à craindre qu'une de vos lettres ne se soit perdue comme une de celles que Mrs Loffet et Cie m'ont adressé ici poste restante. Comme je pense que du 28 janvier au 17 février vous m'aurez écrit, la lettre se sera perdue. Si vous ne l'avez pas adressée ici dans quelque maison où je n'ai pas encore été me présenter, ce que je saurais demain.

 

Adieu, ma chère Prudence, embrasse toute la famille pour moi comme je t'embrasse, c'est à dire de toute la tendresse de mon âme.

 

Tachez de savoir ce que Mr Loffet et Mr Baillot pensent de ma manière de correspondre.