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Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" Par un malentendu, une affaire assez désagréable sur les bras "

Séville, le 28 février 1817

 

Ayant été forcé, ma chère maman, d'attendre à Ecija le départ des voitures qui en sortent à jour fixe le mardi de chaque semaine, je ne suis arrivé ici que avant-hier à cinq heures du soir. Aussitôt que nous fumes descendus de voiture à l'auberge où s'arrête le carro, je me vis, par un malentendu, une affaire assez désagréable sur les bras. Comme je venais dans la même voiture que mes malles, je n'avais pas jugé à propos de remettre au voiturier les laissez-passer et sauf-conduit exigés par l'administration des douanes. Celui-ci n'ayant vu aucun papier, crut que mes deux malles contenaient des effets non sujet à être douané ; et à notre arrivée à Séville, quoiqu'il fut chargé de beaucoup d'autres marchandises, il nous mena droit à l'auberge, vu qu'il s'entend avec les douaniers pour les marchandises qu'il a l'habitude de mener à la ville. Moi, de mon côté, n'ayant jamais vu aucun voiturier entrer dans une ville, quelle qu'elle soit, sans passer avant tout à la douane, je laissais aller le carretero en m'en rapportant à lui. La voiture ne fut pas plutôt déchargée dans la cour de l'auberge, qu'une ronde de douaniers me tomba sur les épaules. Ces gens-là sont toujours à fureter partout, pour voir s'il n'y a pas quelque coup à faire pour eux, car jamais ils n'agissent pour le service du Roi. Ils cherchent seulement par des menaces du mal qu'ils peuvent faire à celui qui se trouve en faute, à extorquer quelque argent. Le délit qu'ils me reprochaient, était d'avoir voulu me soustraire à la douane pour ne pas payer les droits, et ils me soupçonnaient d'avoir introduit des marchandises de contrebande. Ils étaient neuf. Le commandant ou caporal de la ronde envoya chercher un écrivain qui se trouva là de suite et comme par hasard. Ces écrivains sont de fort honnêtes gens, comme nos huissiers. Ils remplissent la même fonction avec la même loyauté. Les premières paroles que cet officier public m'adressa furent des paroles de paix. Il alla droit au fait et en me protestant qu'il ne voulait rien pour lui, et qu'il désirait seulement me rendre service, il me dit que si je voulais donner quelque chose aux gardes, il me ferait la faveur de ne m'incommoder en rien. Comme j'avais eu le temps de me remettre et de calculer ce que je devais dire et faire, j'expliquai comment la chose s'était passée et me trouvant en règle, je ne consentis à donner pour boire aux gardes que sous la condition qu'ils se contenteraient de fort peu de choses. Mes gens qui virent deux malles bien conditionnées et de bonne apparence, crurent avoir mis la main sur un trésor et voulurent en venir à la vérification des marchandises. Je ne songeai plus alors qu'à me préserver des vols que ces honnêtes employés du gouvernement sont habitués à faire journellement et manifestement. Je les fis donc asseoir tous par terre et en rang dans un coin de la chambre et m'étant placé moi et mes malles au coin opposé, je leur apportais pièce par pièce les marchandises énoncées dans le laissez-passer et je repliais à mesure chaque pièce l'une après l'autre. Ce manège que je faisais durer longtemps pour les fatiguer les ennuya bientôt, et renouvelant leurs menaces, ils me proposèrent à nouveau d'entrer en composition. J'étais dans l'intention formelle de ne rien leur donner. Ils commencèrent donc à verbaliser et après m'avoir fait former avec le pouce et l'index une croix, suivant l'usage d'ici, et répéter une formule de prière et de serment de dire la vérité, l'écrivain me fit une foule de question qu'il prit par écrit. Nous en étions là, et je ne leur offrais que deux doures (dix francs) quand survint un de nos correspondants qui demeurait près de l'auberge et avait su, je ne sais comment, que j'étais arrivé et la position où je me trouvais. De suite l'affaire s'arrangea. Il connaissait tout ce monde là par l'habitude qu'il a de se servir d'eux pour faire la contrebande. Il me conseilla de leur donner 12 doures, sous la condition que je serais exempt de payer des droits municipaux qui existent à Séville, et de toute inquiétude (ces droits municipaux sont particuliers à Séville et ne se payent pas dans le reste du royaume). Comme on s'était aperçu qu'il manquait encore une autre formalité dans le laissez-passer, par la paresse de l'employé de la douane à Cordoue qui n'avait fait que signer sans indiquer la destination et la date de la sortie de Cordoue, et comme les droits municipaux se seraient élevés plus haut et qu'il m'aurait encore fallu payer 5 ou 6 francs pour faire porter et rapporter mes malles, je finis par donner les 12 doures que ce même commettant m'avança, vu que j'étais arrivé à Séville sans un maravedis dans ma bourse, qui avait été mise à sec par mon séjour à Ecija. La bande s'en alla donc fort satisfaite, mais elle ne se contenta pas de m'avoir ainsi dépouillé, elle extorqua aussi 5 doures au voiturier, par la menace qu'elle lui fit de mettre l'embargo sur sa charrette et les mules, et de le jeter en prison. La même aventure est arrivée à plusieurs de mes prédécesseurs qui n'en ont pas toujours été quittes à si bon marché. L'un d'entre eux ayant eu la bêtise de remettre les clefs de ses coffres sur la réquisition qu'on lui fit, fut volé entièrement par les gardes qui une fois en possession des clefs, ordonnèrent que les coffres fussent portés à la douane et n'attendirent pas que le possesseur fut présent pour les ouvrir. Chacun emporta de son côté ce qui lui convint et le malheureux voyageur eu la douleur de perdre toutes ses marchandises et de ne pas pouvoir se faire rendre justice.

 

La première chose que je fis ici fut d'aller voir chez Mr Kreibig s'il y avait des lettres pour moi et comme je ne pensais pas que vous les auriez adressées chez un autre, je commençais à m'étonner d'un aussi long silence, quand ce matin, en passant chez M. M. Dom. y Juste de Torrijos, j'ai trouvé vos deux numéros 13 et 14 des 21 et 27 janvier. Votre lettre numéro 12 m'était parvenue à Madrid. C'est demain le jour de l'arrivée et du départ du courrier de France, j'espère recevoir encore de vos nouvelles et avoir le temps d'y répondre de suite, si le courrier se distribue de bonne heure.

 

Je suis bien aise que mes lettres vous arrivent au moment du dîner et je tâcherai de ne pas vous faire faire de mauvaises digestions. Si vous êtes impatients de lire mes lettres, je n'ai pas moins d'impatience quand on me remet les vôtres, et je ne puis jamais attendre que je sois de retour chez moi pour les lire. Je le fais toujours une première fois dans la rue et je les relis ensuite plus posément à la maison. Je reconnais bien à la pensée de Gabriel son bon coeur et son amitié pour moi qui est aussi grande que la mienne pour lui. Je vais tâcher que la pensée se rapproche bien vite de Paris. Chaque fois que j'arrive dans une ville, je me dis que c'est autant de plus et autant de moins, et en me retournant vers le chemin de la France, je mesure pour ainsi dire la distance qui nous sépare et cela me donne du coeur au ventre pour accélérer mes affaires.

 

Je te remercie, ma chère maman, de ta discrétion avec ces Messieurs, et j'en étais bien sûr. Ces Messieurs n'ont pas à se plaindre de moi du côté des affaires, vu le temps. Je ne suis pas passé dans aucune des villes où je me suis arrêté, sans leur avoir acquis dans chacune au moins un nouveau correspondant. Ce qui prouve que je ne suis pas plus maladroit qu'un autre ; et c'est véritablement conscience que d'offrir à présent des marchandises dans ce pays-ci. A Madrid, j'ai ramassé une vingtaine de mille francs de commissions, acquis deux ou trois nouveaux...

 

Lettre malheureusement incomplète