PP27

Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" Andalousie "

Goya, "El dos de Mayo" et " El tres de Mayo"

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Cordoue le 12 février 1817

 

C'est à ton tour, mon cher Philippe, à recevoir de ma prose, et je veux te donner quelques détails sur la route que je viens de parcourir. Auparavant cependant, comme je pense que cette lettre pourra être lue en commun, je dois rassurer sur ma santé, ceux ou celles que ma dernière lettre aurait pu inquiéter. Mon érésipèle qui a été fort peu de choses est passé, et il ne m'en reste presque plus aucune marque à la figure. Malheureusement, mon autre figure n'offre pas encore un aspect si riant. Les écorchures ont formé des croûtes qui ne s'en vont pas aussi vite que je voudrais. Il m'était poussé pour surcroît de jouissance, 3 ou 4 clous bien conditionnés qui sans me faire souffrir me gênaient beaucoup, tant pour m'asseoir que pour me coucher. Heureusement ils se passent, et je vais être en état de m'occuper de mes affaires, s'il y a de quoi dans cette vilaine ville-ci, ou de mon acheminement à Séville. Je puis t'assurer toujours que ce ne sera pas en poste. Cette manière de voyager a des agréments, mais pas pour ceux qui comme moi n'ont jamais été qu'à âne.

 

Nous sommes passés par Aranjuez, La Guardia, Tembleque, Madridejos, Herencia, Manzanarès, Valdepenas, Santa Cruz, Viso, Santa Elena, La Carolina, Bailen et Andujar. Après avoir fait un bon déjeuner dînatoire à Madrid, pour nous préparer à des dîners fort peu dînatoires, nous baisâmes les mains à la capitale et nous nous mîmes en route. Nous avions calculé notre journée de manière à arriver de bonne heure à Aranjuez, qui est le Versailles de Madrid. En effet nous y arrivâmes sur les trois heures et de suite nous allâmes visiter le jardin du palais qu'on nous avait beaucoup vanté. Comme jardin, c'est fort peu de chose, puisqu'il n'y a point d'ordre ni de plan dans la disposition des allées qui sont toutes fort étroites ; le seul agrément qu'il y ait, c'est une fraîcheur extraordinaire qui y règne partout, avantage bien précieux dans un endroit si chaud l'été. Ce que nous admirâmes véritablement, c'est le jeu des eaux. Quoiqu'il ne fût pas en mouvement, nous pûmes juger de son effet, par la disposition et la distribution des groupes, dont nous nous fîmes expliquer les sujets par une de ces personnes complaisantes qui se trouvent toujours là pour vous servir dans l'espoir de gagner quelques réaux. Les nombreuses pièces d'eau qui rendent ce jardin vraiment curieux, sont servies par les eaux du Tage auxquelles l'art a fait former une nappe superbe. Plusieurs statues fixèrent également notre attention. On n'oublia pas de nous signaler celles que les français avaient voulu emporter. Nous ne pûmes pas voir le palais, on ne peut y entrer que le matin. Il y a une autre habitation royale que l'on nomme "la casa del Labrador", qui dit-on est aussi fort curieuse, mais comme elle est un peu éloignée de la ville et que nous ne voulions pas nous fatiguer, nous la laissâmes de côté. Du reste, Aranjuez est une jolie petite ville, mais, comme Versailles, et pour les mêmes raisons, le séjour en est fort triste quand la cour n'y est pas, et la population y manque. A quelques lieues de là, nous entrâmes dans la patrie de Don Quichotte. C'est un pays fort cultivé, les habitants en sont plus industrieux que dans toute la partie de l'Espagne que j'avais parcourue jusqu'alors. Aussi sont-ils mal regardés des espagnols. Ce fut-là, à Tembleque, que j'achetai des jarretières faites par les filles du pays. Elles étaient assez jolies. Ce pays est presque tout plat et pour cela même fort désagréable à parcourir. On n'y rencontre presque point d'arbres et l'on se trouve souvent au milieu de plaines qui ont des 4 ou des 5 lieues de long et de large, sans un méchant hameau. Je fixerai, mon cher ami, ton attention sur Val de Penas (se prononce pegnas). C'est une petite ville assez laide comme il n'en manque pas sur cette route là, mais ses environs produisent un vin qui porte le nom de la ville et qui est fort estimé. Il peut servir soit de très bon ordinaire, soit de vin d'entremet. Il est fort capiteux et il faut s'en défier. Aussi comme nous voulions en boire dans le pays, nous calculâmes notre route de manière à coucher dans l'endroit. Nous y fîmes l'expérience que ce n'est pas à Bordeaux que l'on boit le meilleur vin de ce nom, quoiqu'on l'y paie très cher. A six lieues de Val de Penas, c'est à dire au pied de la forêt noire, en espagnol la sierra morena, finit la Manche. On fait à peu près deux lieues dans les montagnes. Une partie du chemin a été creusé dans la pierre. Dans d'autres, on passe entre deux rochers ou plutôt des piles de rochers entassés les uns sur les autres et qui menacent de tomber à chaque instant. On peut véritablement s'effrayer de ce passage puisqu'il suffirait d'un homme pour écraser une voiture entière en faisant crouler sur elle un éclat de rocher. On se croit d'ailleurs abandonné des humains en se voyant ainsi entre des pierres et des arbres, au milieu d'un silence effrayant. Mais le voyageur est bientôt soulagé des idées sombres qu'il aurait pu se former en escaladant le point nommé Despenaperros. A peine se trouve-t-il de l'autre penchant de la montagne que s'il jette les yeux au loin dans la campagne, il aperçoit déjà les arbres en fleurs. Le blé déjà assez élevé enrichit les plaines et les égaye en Andalousie. On croit voir une nature nouvelle, et elle est toute autre en effet. Les amandiers fleurissent les prairies. Tout se ressent de l'heureuse influence du climat. Les villages sont plus grands, l'on remarque avec plaisir les effets de l'abondance à l'égard de la population qui est plus nombreuse et plus belle.

 

L'Andalousie est la Gascogne de la péninsule. Comme nos gascons, les andalous sont vantards et fanfarons. On le reconnaît de suite. Les postillons font claquer leur fouet outre mesure. Le maître de Poste se promène dans son jardin une baguette à la main. Ses chevaux sont toujours les meilleurs de la route, et si l'on voulait accepter son dîner, il peut se flatter de vous faire boire des meilleurs vins que l'Espagne possède. Toutes ses offres et ses promesses sont toujours faites avec un certain accent particulier au pays, qui rend encore la ressemblance plus frappante.

Nous arrivâmes bientôt à la Carolina. C'est je crois la plus jolie petite ville que j'ai vue en Espagne. Les environs paraissent un jardin. Les maisons, quoique petites, font plaisir par leur propreté. Nous passâmes ensuite à Bailen, petit village qui se trouve dans une plaine fort grande où s'est donné une bataille importante et qui a pris le nom du village1.

 

Le premier jour comme nous partîmes à 11 heures, nous ne fîmes que 9 lieues. Le second nous en fîmes 22, le troisième 20 et le quatrième 12, dont les 5 dernières en chaise de poste, vu que j'étais trop fatigué pour achever à cheval et que je craignais de rendre mon érésipèle déjà commencé beaucoup plus fort. Comme je ne pouvais plus décemment mettre ma redingote pomme chêne qui me sert depuis les droits réunis, c'est à dire 5 ans, je m'en suis fait faire à Madrid, une grande veste de voyage qui m'est fort commode. C'est d'ailleurs l'usage de voyager ainsi dans ce pays. Ces 4 jours d'exposition au soleil m'ont rendu la figure d'un noir jaunâtre qui est passablement vilain. Si cela va en augmentant d'ici au mois de mai, je crois que vous ne me reconnaîtrez pas.

 

Ce 13 février

Je reprends la plume ce soir, mon cher ami, avant de porter cette lettre à la poste, pour t'embrasser et toute la famille. Pour ne rien donner au hasard, j'ai vu un médecin qui n'a eu à approuver tout ce que j'avais fait. Mon érésipèle est entièrement passé. Mes clous sont également fondus par des emplâtres de diachilon2 que j'ai appliqué ces jours-ci. Mes pauvres fesses s'arrangent et tout va bien. Bien des amitiés au notaire et à sa femme, à Florentin, à Gravelle, à la famille Delamarre, à Templier, enfin à tout le monde. Embrasse parrain et sa soeur pour moi et donnez-moi de leurs nouvelles. Bien des choses à Pierre et Marianne. Comment vont les yeux de papa. J'espère une lettre de vous par le courrier qui arrive demain. Je suis impatient de la tenir pour bien des points, entre autres le mariage et l'avancement de Pascal. J'espère que l'indisposition de Gabriel aura cédé aux soins de Mr Martin le purgeur. Où en est le mariage de Robillard.

...

 

1 La bataille de Bailén (19-20 juillet 1808) est le point culminant du soulèvement de l'Andalousie contre l'envahisseur français : victoire décisive des Espagnols, et premier échec important des armées napoléoniennes. Elle est la conséquence du soulèvement à Madrid du 02 mai et de sa répression le jour suivant (cf. Goya, "El dos de Mayo" et " El tres de Mayo").

 

2 DIACHILON, subst. m. (Pharmacie.) emplâtre qui tire son nom de DIA - par, qui traverse, et des sucs de plantes appelés en grec XULON, qui entrent dans sa composition.