PP26

Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" Caveçon et érésypèle "

Cordoue le 09 février 1817

 

Comme vous le faisait pressentir ma dernière lettre, ma chère maman, je suis parti de Madrid le 5, à cheval avec un compagnon. Je sais à présent un peu mieux monter à cheval que quand je suis parti. J'ai payé deux fois pendant la route tribut à mon inexpérience, c'est à dire que j'ai fait deux chutes qui heureusement ne m'ont pas même causé la plus légère frayeur. La première vient de ce que le postillon n'avait pas assez sanglé mon cheval, c'était la nuit, la selle tourna et je tombai, mais avec tant d'élégance et de grâce qu'il était à regretter que ce fut la nuit. La seconde chute vint de ce que l'on me donna un cheval habitué à être mené avec "caveçon". C'est une espèce de bride qui a une pointe de fer sur le nez du cheval, de sorte que quand on serre cette bride, la pointe entre et se fait sentir. On n'emploie donc le cabeçon que très rarement et plutôt pour guider à droite ou à gauche le cheval. On ne m'avait pas prévenu de la différence de cette bride, de sorte que voulant arrêter mon cheval, il n'en allait que plus vite. Si bien en fait que la pauvre bête pris le mors aux dents et m'aurait emporté je ne sais où, si par bonheur il ne s'était abattu et moi avec lui. Ce fut encore sans le moindre mal. Je vois bien, ma pauvre mère, que tu as déjà les reproches dans la bouche et que tu veux me demander pourquoi je me suis exposé ainsi, mais tu n'auras rien à répondre quand je t'aurais expliqué que c'était pour éviter un danger plus grand en apparence. Tu sauras peut-être déjà qu'il n'est bruit en Espagne et même dans d'autres pays, que des voleurs de la sierra morena et cette sierra nous devions la passer, ce sont ces montagnes qui sont aux environs de Cordoue. Comme de tous temps dans toute l'Espagne, les voleurs ont respecté la poste, il faut absolument la prendre quand on a à passer sur des chemins dangereux. Cette fameuse chaîne de montagnes qui fait tant de bruit se passe en moins de trois quarts d'heure, et il n'y a pas plus de voleurs que sur la butte Montmartre.

 

Une chose à laquelle je n'avais pas songé, c'est que la fatigue du cheval et la chaleur du soleil en arrivant dans ce pays ci pouvait m'incommoder. Quant au premier article, j'ai bien supporté la fatigue si ce n'est que, malgré un caleçon de peau, j'ai eu le dernier jour seulement les fesses un peu écorchées. Ceci n'est rien, le plus désagréable est que le soleil, qui est dans ce pays comme au mois de juillet chez nous, et auquel on est exposé sans recours vu qu'il n'y a pas un seul arbre pour ombrager la route pendant l'espace de 60 lieues que nous avons parcourus ; le plus désagréable dis-je est que j'ai attrapé un érésipèle. Il est fort petit, car déjà depuis hier il a cédé à la vigueur de la limonade avec lequel je l'ai attaqué de suite. Je ne pouvais pas être mieux pour m'en guérir, puisque je n'ai qu'à ouvrir ma fenêtre pour cueillir d'un côté des citrons et de l'autre des oranges. Je me suis condamné sans pitié à la diète et je ne prends guère qu'un bouillon. Je ne sors pas, je bois beaucoup de limonade, s'il continue encore deux ou trois jours sans peler, ce que je ne crois pas, j'ajouterai à ma limonade un peu de crème de tartre*. Tu vois, ma chère maman, que je n'ai pas oublié le traitement, peut-être même en viendrai-je à la médecine finale. Le climat favorise ma guérison et il n'y a rien à craindre. Tu peux être tranquille, il ne manque d'ailleurs pas de bons médecins dans Cordoue, qui est l'une des plus grandes et des plus riches villes d'Espagne.

 

Vous auriez bien ri, si vous aviez été témoin d'une opération que m'a faite ce matin mon compagnon de voyage, qui est un ancien militaire et qui ressemble beaucoup tant pour la taille que pour la figure à Mr Dauphin. ??? ayant servi dans la cavalerie, il connaît les remèdes aux écorchures de fesses et il me conseilla de me mettre de la farine pour faire former promptement des croûtes. Je me mis donc en posture, le derrière au jour, la tête baissée et les mains sur les deux genoux ; mon grand camarade, avec un grand sérieux tandis que je riais comme un bossu, l'assiette à la farine d'une main, m'aspergeait de toutes ses forces avec l'autre, et employait toute son attention à faire parvenir la farine le plus loin possible, pour que le succès de l'opération fut plus complet.

 

J'avais acheté en route des jarretières faites dans le pays de Don Quichotte. C'était la première chose fabriquée en Espagne qui m'avait paru digne d'en être rapporté, mais je les ai perdues en route, vu qu'elles étaient dans le sac de coutil qui glissa sans que je m'en aperçusse pendant la nuit. Je perdis dedans une paire de pistolets, une livre de chocolat, un de mes sacs de nuit et la fameuse seringue qui aurait pu m'être utile. Cependant, je crois que je n'en aurais pas besoin à en juger par l'effet qu'a déjà produit la limonade*.

 

Adieu ma chère maman, je voulais vous donner des détails sur la route, mais la lettre est déjà longue pour un malade et je finis tout court en t'embrassant pour toi et toute la famille.

 

Prosper

 

* Erysipèle :

Avant la découverte des antibiotiques, l'érysipèle se soigne par une diète qui consiste en une hydratation, comme de la limonade (non gazeuse), du bouillon. Si les symptômes ne cèdent pas, ajout de tartrate (effet émétisant). Ultime recours, la saignée.

On peut en déduire que Prosper avait dans ses bagages une seringue pour les maladies dont le traitement peut recourir à la saignée.

 

Extrait de : "Dictionnaire des Sciences Médicales - Tome treizième"

C.L.F. Panckoucke, 1815

...on prescrira, à l'intérieur, des boissons rafraichissantes, telles que l'eau d'orge édulcorée avec le sirop de vinaigre, l'oxycrat, la limonade, le petit-lait, les sucs des fruits acidulés bien mûrs, le nitre à petite dose. Si le sujet est vigoureux, d'un tempérament sanguin, il n'y a pas de meilleur moyen de calmer la violence des symptômes, que d'ouvrir une des veines du bras, et plutôt du pied, lorsque l'érysipèle siège à la tête et menace cette partie d'une congestion sanguine... elle n'empêche point d'ailleurs l'emploi subséquent du vomitif, lorsqu'on aperçoit des signes d'affection bilieuse.

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On aura soin aussi de solliciter de temps en temps les déjections alvines par des clystères émollients, par l'usage de l'eau de tamarins émétisée, du tartrate acidulé de potasse, ou de quelqu'autre médicament légèrement laxatif.

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