PP23

Ferdinand VII

par F. de Goya

https://commons.wikimedia.org/wiki/File%3AFerdinand_VII_of_Spain_(1814)_by_Goya.jpg

Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" Je suis ici comme l'oiseau sur la branche "

Marie-Isabelle de Portugal

par V. López Portaña

https://commons.wikimedia.org/wiki/File%3AMaria_Isabel_of_Braganza.jpg

Statue équestre de Philippe IV

 

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Monumento_a_Felipe_IV_(Madrid)_02.jpg

Madrid, le 23 janvier 1817

 

Il y a longtemps, ma chère Prudence, que je désire causer avec toi et je comptais bien avoir ce plaisir là le dernier courrier, mais une circonstance imprévue m'a forcé d'abréger ma lettre. Tu me demanderas ce que c'était que cette circonstance. C'était tout bonnement une partie de spectacle qu'on était venu me proposer. Je ne serais cependant pas homme à préférer un spectacle à une causerie avec toi, mais le Roi et toute sa famille devaient y aller, et outre le désir de savoir comment les choses se passent ce jour-là, j'y étais attiré encore par les danses nationales qu'on y danse ordinairement quand le Roi honore le spectacle de sa présence, vu que S. M. est amateur.

 

Les jours ordinaires, le spectacle est éclairé par 5 petits lustres portant chacun 12 ou 15 bougies économiques, et si économiques qu'elles tirent infiniment sur la chandelle. Le mode d'éclairage est très mauvais pour plusieurs raisons. La première est d'économie (Le marchand !!!). En effet, 60 ou 75 bougies coûtent plus cher que 25 becs de quinquets qui éclairent beaucoup mieux et plus gaiement. En second lieu, elles produisent une fumée telle que vers la fin du spectacle la salle, surtout dans le haut, se trouve infectée et dans l'obscurité. Enfin le troisième inconvénient est que souvent le suif-bougie coule et tombe sur les pauvres amateurs de parterre, qui sont alors forcés de déserter ou de rester dessous le lustre malfaiteur, puisqu'ils n'ont pas la liberté comme chez nous de changer de place, vu que la distribution de billet se fait par numéro, et que l'on ne peut occuper un autre siège que celui qui porte le même numéro que le billet.

 

Lorsque le Roi assiste à la représentation, l'éclairage est beaucoup augmenté. Entre chaque loge, il y a une girandole. Aux premières, elle est de 4 branches, aux secondes de trois, aux troisièmes de deux et aux quatrièmes de une. Toutes ces branches sont allumées et la salle est d'autant plus riante alors, que les guirlandes de fleurs artificielles dont elle est ornée et qui ne font point d'effet quand cet éclairage extraordinaire n'existe pas, lui donnent un aspect charmant. La loge royale qui est couverte les jours ordinaires, est également fort bien éclairée. Elle est tendue en velours rouge (qui est la couleur de la nation) et enrichie de franges en or. Dans le milieu du théâtre, dont elle occupe une grande partie, elle fait un fort bel effet.

 

Le Roi les jours de cérémonie est vêtu de militaire. La Reine était coiffée avec des diamants qui valent plusieurs millions. L'infante également1. A présent que je les ai bien vu et de près, je dirais difficilement laquelle est la moins laide. Entre les deux pièces, le Roi (et sa femme qui ne peut pas rester sans lui) se retirent dans une chambre particulière. C'est pour que le Roi puisse fumer.

 

Entre chaque entracte, l'on danse. Les danses nationales sont le boléro, le fandango, la catchatcha, las manchegas ; et toutes elles consistent dans les positions du corps. Leur mérite se trouve dans la grâce et non dans la force, ni la souplesse. Les pieds qui dans nos ballets sont presque tout, figurent fort peu dans ceux-ci, et ne contribuent en rien à leur agrément. Ces divers genres de ballets sont tous plus jolis les uns que les autres, mais on ne les permettrait pas à Paris.

 

Du reste, partout le thermomètre est à 20 degrés au dessous de glace, en fait de...

 

La même raison qui m'empêcha de t'écrire, ma chère sœur, me força d'abréger les détails que je voulais vous donner sur Madrid. Je vais y ajouter quelque chose.

 

Outre la promenade dont je vous ai parlé, il y a encore le Retiro, qui est une maison de plaisance qui appartient au Roi. C'était autrefois un jardin délicieux, mais comme il se trouve à l'extrémité de la ville et bordé par les murs qui l'entourent ; lorsque les français se furent emparés de Madrid, ils en coupèrent tous les arbres, y creusèrent des fossés, enfin le détruisirent presque entièrement pour s'y fortifier.

 

J'oubliais de vous dire ce que c'est que le cheval de bronze2. C'est une statue équestre extrêmement colossale et d'un travail étonnant. Ce cheval qui est d'un poids extrême, a les deux jambes de devant en l'air et rien ne le soutient que les deux jambes de derrière. Cette beauté jointe à la manière exacte dont les proportions sont gardées en tout, rend cet ouvrage admirable. Il est à regretter qu'il soit placé dans une petite cour d'un bâtiment abandonné. On ne peut le voir que par-dessus un mur, et de loin.

 

Adieu, ma chère Prudence, porte toi bien et embrasse toute la famille pour moi, comme je t'embrasse de toute mon âme.

Prosper

 

Je suis ici comme l'oiseau sur la branche. Messieurs Loffet qui m'ont écrit par le dernier courrier, ne me parlent aucunement du paquet qu'on m'a annoncé et qui me retient ici comme je vous l'ai dit par ma dernière. C'est sans doute un oubli, et j'espère que le courrier qui arrive demain le réparera. Mes malles sont emballées et vont toujours partir devant. J'ai perdu l'occasion de ce portugais qui part demain. Messieurs Loffet me disent de m'entendre avec l'ancien voyageur que je rencontrerai sans doute à Cadix ou aux environs, pour savoir si les affaires de la côte méridionale valent la peine qu'on y aille. Si ce qu'il me dit à cet égard s'accorde avec ce que j'entendrai à Cordoue, à Séville et à Cadix, il est bien possible que je revienne plus tôt que vous ne le pensez.

 

On vient d'établir une nouvelle loterie de 25 000 billets à une onze chaque, ce qui fait 2 000 000 de francs. Les différents lots que l'on peut gagner montent ensemble à 150 000 francs. Elle produit donc

1 850 000 francs, et comme elle se tire deux fois par an, cela donne au gouvernement 3 700 000 francs net. C'est un impôt bien calculé puisqu'il plaît au peuple qui aime beaucoup le jeu et les loteries.

 

Bien des amitiés aux familles Lamarre, Dauphin et Gravelle.

 

Bien des choses à Marianne et à son mari.

 

1 Ferdinand VII d'Espagne épouse en secondes noces Marie Isabelle de Portugal, nièce du côté maternel, en 1816. L'infante Marie-Louise (21 août 1817-9 janvier 1818) est le seul enfant de ce mariage.

Ferdinand VII avait épousé en 1802, sa cousine Marie-Antoinette de Bourbon des Deux-Siciles, union sans descendance.

Une question aux historiens : qui est l'infante citée par Prosper ?

 

2 Œuvre de Pietro Tacca, 1640. Quatre fois plus grande que nature, c'est une des premières statues équestres représentant un cheval cabré. P. Tacca a recours à une astuce pour assurer l'équilibre de son œuvre : les pattes arrière du cheval, mais aussi la queue de l'animal touchent le socle. Ce cheval de bronze représentant Philippe IV est actuellement place de l'Orient près du Palais royal à Madrid.

 

Journal encyclopédique et universel - Juillet 1778 - Tome V - Partie 1

"… la fameuse statue équestre de Philippe IV, placée dans le parc de Buen Retiro ; elle a ceci de particulier, que le cheval est représenté allant, non au pas, suivant l’usage, mais au galop ; les jambes de derrière de cet animal soutiennent tout la machine, qui pèse environ 24 000 livres ; Galilée donna, dit-on, à Tacca le moyen de mettre cette masse énorme en équilibre sur d’aussi faibles points d’appui".