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Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" Saint-Antoine "

Madrid, ce 17 janvier 1817

 

Madrid, le ... ! Vous allez tous vous écrier, mes chers amis, comme il est encore à Madrid. Que voulez-vous ? Ici comme à Paris, ce qui devrait ne vous retenir que 2 ou 3 jours, en demande 8 ou 10. Voilà pourquoi, mon cher Pascal, je suis encore ici. Je comptais partir lundi ou mardi, j'avais trouvé pour compagnon de route un musicien portugais qui s'en retourne par Cadix. Et c'est une bien bonne fortune de trouver un associé pour voyager en poste, puisque l'on économise la moitié des frais, moitié qui sera bien de 250 ou 300 francs d'ici à Cadix. Cela s'arrangeait d'autant mieux qu'il avait à s'arrêter comme moi à Cordoue et à Séville. Je disposais mes malles, quand ce matin (jour de l'arrivée du courrier), j'ai appris indirectement que M. M. Loffet et Cie avaient envoyé, avec une caisse de marchandises pour un marchand d'ici, un gros paquet contenant encore un livre à mon adresse, pour remettre ici à quelque ministre sans doute. Je dis indirectement, car depuis le 13 décembre, je n'ai pas reçu de lettres de la maison. Ce paquet qui m'est adressé n'arrivera pas, suivant ce que l'on me dit, avant 7 ou 8 jours. Il faut que je l'attende, mais je fais toujours partir mes malles.

 

Suivant ton conseil, mon ami, j'ai vu ce qu'il y a à voir dans Madrid. Les monuments publics y sont peu nombreux. Ce sont les hôtels des Postes et des Douanes, le cabinet d'histoire naturelle, le palais du Roi, le (muse commence ?) plusieurs portes de la ville qui sont plutôt des arcs de Triomphe, le cheval de bronze, différentes fontaines et un grand nombre d'églises. Je ne chercherais point à te faire la description de ces monuments divers, je te dirai seulement que les hôtels des Postes et des Douanes sont tous les deux magnifiques. Le palais du Roi, dont il n'y a guère que la moitié de bâtie, est d'une architecture grande et d'un beau simple. La partie construite donne une grande idée de ce qu'il serait s'il était achevé. C'est le même genre de bâtiment que le Louvre, mais bien moins grand. Il était autrefois entouré et presque attenant à de vieilles maisons qui en masquaient entièrement la vue. Les français dans le temps de la Révolution ont fait jeter alors quelques centaines de maisons, en promettant de les payer. Ils avaient le projet de faire une belle place devant l'entrée principale, mais ils n'ont pas eu le temps de l'exécuter. Parmi les fontaines qui sont en assez grand nombre, il y en a quelques-unes de fort bon goût. On les doit à Charles III. Ce Prince qui fut surnommé à juste titre le père de la patrie fut, je crois, de tous les rois d'Espagne, celui qui s'occupa le plus d'embellissements, plus en faveur de Madrid que de toutes les autres villes de ce Royaume. C'est à lui que l'on doit les grandes routes qui sont superbes. Enfin, j'ai vu la plus grande partie des églises. Il y en a de remarquables, mais en général, elles sont plus riches d'ornements que de sculptures.

 

A propos d'église, c'est aujourd'hui, mon ami, la Saint-Antoine. Tu sais ou tu sauras que c'est le patron des animaux. Je ne veux pas dire des bêtes, car de combien de gens c'eut été la fête aujourd'hui ! Mais je ne dois pas plaisanter, je veux seulement te faire connaître une cérémonie, qui n'a pas lieu en France. Je n'en parle cependant pas très savamment, car je n'y ai point assisté, vu que je ne savais point qu'elle devait se faire. Or donc, ce matin, à l'église qui a pour patron Saint-Antoine*, on a béni des chevaux pour les opérations des malades ou autres maux pendant l'année. Je regrette beaucoup de ne l'avoir pas vu pour vous donner des détails plus (???). Ce soir après dîner, j'eus l'avis de la cérémonie. J'y allais de suite, mais il était alors trop tard, je vis seulement quelques chevaux qui restaient encore. Ils étaient parés de fleurs et de rubans, ainsi que les cavaliers qui les montaient. On dit que chaque animal béni paie une certaine somme. Il y eut à ce sujet, dans la rue, un monsieur qui me paraissait français et qui tint un fort mauvais propos, disant que c'était une contribution indirecte. Il se disposait même à faire d'autres réflexions fort scandaleuses, mais sans le connaître, je lui fit sentir qu'il aurait ... et il se (tut ?).

 

Adieu mon cher ami, porte toi bien et écris moi souvent. Je n'ai pas de plus grand plaisir que celui de recevoir vos lettres. L'horizon de mes espérances se borne là pour le moment, et ne s'étend pas plus loin que d'un courrier à l'autre. Embrasse toute la famille comme je t'embrasse.

Prosper

 

Est-il vrai qu'il y ait eu du tapage à Toulon, Bordeaux et La Rochelle ? J'ai vu ce matin dans le journal qu'un jeune homme de 24 ans avait voulu faire un mouvement à Bordeaux. Quand cela finira-t-il ?

 

* Le 17 janvier fête Saint-Antoine. L'Espagne a gardé cette tradition dans plusieurs églises d'Espagne, dont celle de San Antón à Madrid, de bénir les animaux domestiques apportés par leurs maîtres. Voir par exemple :

http://www.lepetitjournal.com/madrid/accueil/actualite-espagne/175183-saint-antoine-milous-medors-et-minets-d-espagne-benis-vendredi-dernier-jour-du-patron-des-animaux