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Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" Je m’attendais à trouver un pays chaud "

Valladolid le 03 décembre 1816

 

Voici encore un pas de plus, ma chère maman, fait vers vous quoiqu'en m'éloignant. Je suis sûr que vous trouvez tous ma marche bien lente, mais elle est encore plus lente pour moi et je vous assure que je m'impatiente plus d'une fois. On ne peut cependant point aller plus vite que les violons. Je traîne à ma suite deux malles pesantes qui ne pourraient pas me suivre si je voulais toujours aller en poste ou en voiture et quand j'ai été devant il faut que je les attende de point en point pour veiller à leur acheminement sans erreur. Autrement, je risquerais de les perdre.

 

Nous avons le plus beau temps du monde pour ceux qui aiment le froid, car il est suffisant. Je ne sais pas si c'est parce que je m’attendais à trouver un pays chaud, mais il me semble que j'y suis plus sensible cette année que les autres. Il est vrai de dire que l'eau gèle peu de temps après qu'on la jette à terre, et alors il est permis de n'avoir pas chaud.

 

Pour venir de Burgos ici j'ai voulu faire une économie et je m'en suis repenti. Comme j'expédiai mes malles par un muletier, je m'arrangeai avec lui comme cela se fait quelquefois pour qu'il m'emmena pour peu de chose. Alors je fis le chemin moitié à pied, moitié sur un mulet chargé de marchandises, et par conséquent mal à mon aise. Le premier jour se passa bien, mais à la fin du second et le troisième, j'étais très fatigué, moins de la route que des mauvais repas et surtout du mauvais vin que nous rencontrâmes en route. Vous ne pouvez guère vous faire une idée des auberges de ce pays ci, mes pauvres amis. J'arrivai donc un peu indisposé et ayant la fièvre. Mais deux jours de repos et de très bonne nourriture ici m'ont complètement remis. Je suis néanmoins revenu de cette manière de voyager et à l'avenir pour épargner une quarantaine de francs, je ne m'en poserai pas à être malade.

 

J'ai fait une assez bonne affaire ici et je n'attends plus pour aller à Madrid que le départ d'une voiture qui est arrivée ici. Dans quatre ou cinq jours je serais enfin à Madrid où je vais trouver de vos lettres dont je manque depuis Vittoria. Dorénavant, vous pourrez m'adresser vos lettres dans les villes où vous pourrez croire que je m'arrêterai et où il n'y aurait personne à qui les recommander à la poste sans mettre autre chose que mon nom. Parce qu'ici on indique tous les jours de courrier la liste des lettres venues sans indication de domicile et on les livre à celui qui la réclame. Dans ce cas vous mettrez l'adresse de la même manière que sera celle de cette lettre. Vous pourrez par exemple faire cela pour Cordoue où je passerais après Madrid.

 

Adieu ma chère maman, soit toujours tranquille sur mon compte, très tranquille. Les routes à présent sont aussi sûres que celle de Paris à Pantin. Adieu, embrasse papa et toute la famille pour moi comme je t'embrasse de toute mon âme.

Prosper

 

Le nombre 500(?) ainsi posé au coin de l'adresse servirait en indiquant qu'il doit y être à assurer que je suis bien celui à qui appartient la lettre si l'on faisait des difficultés pour me la remettre, mais ils n'en font pas.

 

Après dîner

Je viens de m'arranger avec une voiture qui part demain, nous resterons quatre jours en route.

Adieu mes amis, portez-vous toujours comme moi et aimez-moi comme je vous aime.