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Vittoria le 17 novembre 1816

 

Comme tu as dû t'en donner, mon cher Gabriel, à ce fameux bal : tu n'auras sans doute pas laissé passer une contredanse sans danser et souvent je l'espère avec Mlle Anaïs. Et le souper, car je pense bien qu'il y en aura eu un. C'est une partie fort intéressante et que tu as l'habitude de soigner ; quant à moi je la néglige beaucoup depuis quelques temps. Que veux-tu faire ? A la force il n'y a pas de résistance et il faut souvent faire contre mauvaise fortune bon cœur. Mais on s'habitue à tout et je crois que je m'en porte mieux. Comme je suis resté quelques jours à Bilbao sans avoir grand-chose à faire, je me suis imaginé, pour m'occuper, de m'apprendre le dessin. Je pris donc un crayon et je me suis mis à copier une estampe que je choisis parmi celles que je porte comme échantillon*. J'étais assez content de moi pour les arbres, les maisons ; mais quand j'en vins à vouloir faire un chasseur, la figure m'embarrassa beaucoup, et pour imiter une figure jeune, je fis une vielle tête de caricature. Comme cela ne réussissait pas, je lui fis une pipe et un chapeau à trois cornes. Il se trouva ainsi transformé en invalide, une canne d'une main et une bouteille de l'autre. Je vis alors qu'il fallait commencer par des choses plus faciles et je copiais un porthuillier* qu'au moyen d'un compas avec lequel je pris mes dimensions, se trouva assez bien. J'étais tout content de moi ; mais comme avec la mine de plomb on ne peut pas bien faire les ombres, cela me dégoûta. Je fus d'ailleurs détourné de mes études par les préparatifs de départ qu'il fallu faire et ce n'est pas peu de chose car j'en ai à chaque fois pour un jour et demi à remballer. Ce n'est pas la partie brillante ni amusante de mon métier. Comme je me sens assez disposé(?) dans ce moment pour le dessin (je ne sais pas si ce sont de ces rages qui ne font que passer), je me suis proposé d'acheter des crayons à Madrid. Je voudrais pouvoir vous faire voir les habillements des espagnols et des espagnoles ; car chaque province a sa manière particulière de se vêtir. Il y a aussi beaucoup de choses dont on se sert habituellement dans ce pays ci et qu'avec des dessins, on pourrait faire faire en France. On prendrait aussi les formes qui plaisent dans le pays, et on les donnerait aux objets les plus usités. Si j'ai jamais regretté de ne pas avoir profité des leçons de dessin qu'on nous a donné, c'est bien à présent : si tu étais ici, mon cher ami, tu me donnerais des leçons, moi de mon côté je te donnerai des leçons de flageolet, le temps passerait bien vite.

 

Adieu mon cher ami, porte toi bien, embrasse toute la famille pour moi, comme je t'embrasse. Ton ami.

Don Prosper

 

* Peu d'informations sont disponibles sur les objets vendus par la maison Loffet et Cie, "Soieries de Lyon & Articles de Paris". Prosper parle en général de ses échantillons, sans plus de précision. Cette lettre nous permet de savoir qu'il acheminait notamment des estampes, des porthuilliers. Dans une autre lettre, il citera peigne et collier. Exemples donc des "articles de Paris".

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

" Bilbao et Vittoria "

 

Il me semble, mon cher Pascal, qu'il y a longtemps que nous n'avons causé ensemble et c'est à toi que je veux donner quelques détails sur la partie d'Espagne que j'ai déjà parcourue. Tu as vu la manière piteuse dont j'ai fait mon entrée dans la ville principale de la Biscaye ; mais j'eus bientôt oublié les ennuis d'un voyage un peu aquatique, par la manière dont je me suis trouvé à Bilbao. Toute la province est libre et ne reconnait le Roi que comme seigneur. Elle a une foule de privilèges qui contribuent à la rendre florissante. Bilbao est une jolie ville bien bâtie, bien lancée(?) et toujours très propre et bien entretenue. Elle a une promenade superbe qui commence dans la ville et s'étend à plus d'une demi-lieue. C'est le rendez-vous des belles de la ville quand il fait beau. Le théâtre y est assez bon. Ce qui nous a été le plus agréable, ce fut d'y trouver les usages français assez répandus dans la ville. Nous y rencontrâmes aussi deux jeunes gens de Bordeaux qui y sont établis, et comme il leur était agréable de voir des compatriotes, nous passâmes une partie des soirées chez eux, le plus gaiement possible.

 

A Vittoria, quand nous sommes arrivés, nous entendions dans les rues chanter des airs français par les filles du pays. Le passage et le séjour des troupes françaises pendant 7 ans l'a beaucoup francisée et il y a même, dit la chronique scandaleuse, bon nombre de petits sujets de Sa Majesté Catholique, qui par aventure, se trouvent français sans s'en douter. La ville du reste est fort jolie et fort gaie. On y arrive de tous les côtés par de belles et longues allées d'arbres. Elle a aussi une promenade assez belle, mais petite. Ce qu'on remarque avec le plus d'étonnement, c'est, au milieu de la ville, une place carrée supérieurement bâtie et absolument de la même forme, mais plus petite, que le Palais Royal à Paris. On en fait tout le tour sous les arcades et c'est là où l'on se promène le dimanche. Je n'ai pas encore vu les églises, je ne puis rien en dire. Il est malheureux que la ville ne soit pas entretenue propre, on y trouve autant de boue qu'à Paris, presque en tous temps. Elle a, comme Bilbao, un abattoir où sont établis tous les bouchers. Quant aux arbres dans les rues, quoique j'ai vu toute la ville, il n'y en a pas un. Les routes qui conduisent à la ville sont comme les avenues des plus beaux ???

 

Il fait froid dans ces provinces ci, comme chez vous, et il neige déjà assez fort, ce qui rend les environs de la ville fort tristes. C'est ici que j'ai vu pour la première fois cultiver la terre depuis mon entrée en Espagne. Ce sont les femmes qui mènent la charrue et les hommes jettent la graine.

 

On disait ici ces jours derniers que le Duc d'Angoulême devait passer incessamment pour se rendre à Madrid. On renouvelait aussi des bruits qui ont circulé il y a quelques temps en France, relativement à des prétentions de celui que Parrain appelle le petit crapaud*.

 

* Napoléon Bonaparte a été l'objet de nombreuses caricatures animalières, dont le crapaud. En argot militaire anglais, un "crapaud" était un soldat de Napoléon (http://www.rsdb.org/search/french). Par la suite "Johnny Crapaud" est devenu le "monsieur tout le monde" français pour les anglais - précédant le "froggy", attesté en 1857.

cf. http://www.etymonline.com/index.php?allowed_in_frame=0&search=frog

 

Burgos, le 20

 

Mon départ de Vittoria, que j'ai précipité pour profiter d'une voiture qui ne faisait que passer, m'a empêché de mettre cette lettre à la poste. Nous sommes venus de Vittoria en deux jours, par le plus beau temps du monde. La neige avait cessé et comme il faisait un beau soleil, le froid était moins fort. Nous avons passé le point le plus élevé et par conséquent le plus froid de l'Espagne. A présent plus j'irais, plus le climat deviendra doux. J'ai eu deux boutons à la bouche (qui sont passés), pour avoir bu dans le verre d'un autre par inattention ; voilà la plus grande maladie que j'ai fait, aussi vous voyez que ça va bien. Je désire qu'il en soit ainsi chez vous et vous embrasse tous bien tendrement.

Prosper

 

Rien à faire ici. J'ai pris deux commissions à Vittoria.

 

Porte huilier (faïence de Rouen)

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Fa%C3%AFence_de_Rouen_porte_huilier_01543.jpg

Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" On prendrait les formes qui plaisent dans le pays... "