Peste

Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" La Peste "

 

J'illustre cette page sur la peste avec cette sombre procession, dont les motifs restent inconnus,

issue des peintures noires de Goya

 

Depuis le 7 février 1817, pas une goutte d'eau n'était tombée à Alger, lorsque, le 17 du mois suivant, qui était un vendredi, le dey, afin d'obtenir la cessation d'une sécheresse qui donnait les plus vives inquiétudes, ordonna que tous les cafés fussent fermés pendant trois jours, et que, pendant ce même laps de temps, on jeunât, comme pendant le Ramadan, en adressant des prières au ciel. De son côté, le chef de la nation Israélite, Bacri (Jacob-Cohen), d'après les ordres du dey, prescrivait, à ses coreligionnaires, des pratiques semblables.

 

Le 20, à l'expiration des trois jours de jeûne, la population sortit, eu procession, par la porte Bab-el-Oued, se répandit dans la campagne, puis rentra, après avoir fait une station au marabout de Sidi Abderrhaman, à la porte Bab-el-Oued, marabout qui existe encore aujourd'hui.

 

Le 23, la pluie ne venant pas, nouvelle procession, hors la porte Bab-el-Oued, formée, à la fois, par la population musulmane et par la population israélite. C'était un spectacle imposant que cette réunion de voeux semblables, formés par deux peuples de croyances différentes.

 

réf. cf. plus bas " Histoire Chronologique des épidémies du nord de l'Afrique "

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Les mots du dictionnaire de l'Académie Française (5ème édition) qui renvoie à la peste

Affiche encourageant à lutter contre les puces :

" Je transmets la peste ",

publiée par le service médical des armées américaines durant la seconde guerre mondiale

 

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Au début du 19ème siècle, si les grandes épidémies de peste en Europe sont du domaine du passé, cette maladie persiste avec quelques foyers épidémiques saisonniers. La peste, ainsi que certaines maladies contagieuses (comme la fièvre jaune), arrivait le plus souvent par bateau. Voir plus bas la peste en Egypte, avec la distinction de pays (Egypte, pays du Levant) où la peste serait spontanée, et d'autres où elle serait d'importation.

 

A la lecture de " Las epidemias en Málaga ", 1903, qui répertorie les épidémies significatives à Malaga, on constate que Prosper est passé entre 2 épidémies de fièvre jaune, la première en 1813, qui a aussi touché Gilbraltar et Cadix, la deuxième en 1821.

http://bibliotecavirtual.malaga.es/es/catalogo_imagenes/grupo.cmd?path=1101938

 

Afin d'éviter la contagion et avant d'en connaître les principes, les lettres de Prosper en provenance de Cadix et de Malaga ont été traitées à la frontière française, cisaillées et trempées dans du vinaigre.

 

Avant la découvertes des bactéries et des vecteurs de transmission, les médecins spéculaient sur les causes d'apparition et de diffusion des maladies contagieuses. Voici ce qu'écrivait Joseph Franck dans " Praxeos medicae praecepta universa ". Lipsiae 1817-1821, à propos de la peste :

 

" Suivant les préjugés des divers siècles, on a cherché les causes de la peste dans la colère divine, dans les maléfices, dans les corps célestes, et particulièrement dans certaines constellations, dans les éclipses, dans les comètes, dans les météores... Sans nous arrêter à des remarques puériles, la peste cependant a paru plus d'une fois être précédée ou accompagnée de tremblements de terre et d'autres phénomènes de la nature, tels que nuées obscurcissant le soleil, de grandes pluies, d'inondation, de chaleurs ou de sécheresses, de fortes gelées, d'apparition inaccoutumée d'insectes et d'animaux féroces.

 

Mais comme de semblables phénomènes ont été mille fois observés sans que la peste soit survenue, et que mille fois aussi la peste a paru sans eux, nous ne devons croire à aucune liaison entre eux et cette maladie.

 

Le même raisonnement s'applique, au moins dans certaines limites aux calamités publiques, comme à la disette du blé, aux épizooties, à la putréfaction de cadavres d'hommes et d'animaux.

 

Qui pourrait croire aujourd'hui que la peste a été due aux émanations d'une chambre longtemps fermée, ou bien au seul effet de la terreur, ou encore du poison jeté par les Juifs dans les puits, ou par des malfaiteurs dans les places publiques (les fameux jeteurs de peste du Moyen âge), ou bien enfin l'approche de la fin du monde, aient pu leur donner naissance ?

 

Au contraire, l'opinion qui place la cause de la peste dans un principe inconnu, émanant des malades atteints de cette affection, souillant certains objets voisins ou y adhérant, et se propageant alors sur des hommes sains au moyen de ces objets infectés, ou immédiatement par les malades eux-mêmes, cette opinion dis-je, qui place ainsi cette cause dans une contagion spécifique, opinion très ancienne du reste, et exposée déjà à l'occasion de la peste à bubons du sixième siècle (Evagrius), a prévalu de plus en plus depuis le quatorzième siècle où elle a commencé à se répandre jusqu'à nos jours, et cela au grand avantage de la société.

 

C'est en effet uniquement aux mesures imaginées contre la contagion que l'on doit les ravages d'abord plus rares de la peste, et plus tard sa presque entière disparition ".

 

 

Prosper écrit à sa famille que le consul de Malaga informe sur la présence d'une épidémie de peste à Alger.

 

Voici des extraits du Dr J.-L.-G. Guyon de son ouvrage " Histoire Chronologique des épidémies du nord de l'Afrique depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours ". Alger. Imprimerie du gouvernement 1855.

Le Dr Guyon y donne notamment un compte-rendu détaillé - observations et hypothèses émises - de l'épidémie d'Alger de 1817 à 1822. J'ai privilégié les extraits portant sur la causalité.

https://books.google.fr/books?id=Nn0_AAAAcAAJ&pg=PA408&redir_esc=y#v=onepage&q&f=false

 

Apparue en mai 1817, la peste d’Alger ne s’éteignit sans retour qu’en juillet 1822. Durant ces 6 années, elle cessa plusieurs fois sinon comme maladie sporadique, du moins come maladie épidémique.

« Quand la Saint-Jean vient, dit le vulgaire, la peste s’en va ».

 

« C’est toujours, dit Mr Clot-Bey, à des époques déterminées que le fléau apparait, c’est-à-dire qu’il se montre à la fin de l’automne, ou au commencement de l’hiver, pour finir avec le mois du juin ». Cette remarque a été faite, de tout temps, pour l’Egypte. Elle est mentionnée par tous les observateurs, dont l’opinion, en cela, est d’accord avec le vulgaire.

 

De la croyance où sont les Levantins que la peste cesse à la Saint-Jean, est née la coutume de cesser leur quarantaine ou séquestration le jour même de la Saint-Jean, c’est-à-dire le 24 juin.

 

La cessation de la peste, en Egypte, sur la fin de juin, est généralement attribuée aux chaleurs de l’époque*. Or, nous venons de voir ce qu’il faut penser des chaleurs sur la marche de la peste dans le nord de l’Afrique, du moins en ce qui concerne l’épidémie d’Alger, puisque pendant une période de 6 années, ses plus grands ravages ont eu lieu pendant les mois les plus chauds. Du reste, les chaleurs, sous ce rapport, ne paraissent pas avoir une influence plus grande en Europe, où les plus grands ravages de la peste ont souvent coïncidé avec la saison des chaleurs.

* Les médecins qui professent la transmissibilité de la peste en même temps que son origine locale ou spontanée en Egypte, diraient à cette occasion : la peste, en Egypte, cesse à la fin de juin comme maladie spontanée, mais elle peut s’y continuer ensuite comme maladie transmissible ou contagieuse…

 

Il est des Levantins qui attribuent la cessation de la peste à la rosée abondante (appelée nocta) qui tombe dans la nuit du 24 au 25 juin ; d’autres l’attribuent à Saint-Jean-Baptiste lui-même, tandis que les Israelites, eux, en font l’honneur à leur prophète Phines. Un enseignement ressort pourtant de ces différentes interprétations du phénomène, c’est celui de son existence.

 

… mais il est une autre circonstance concomitante de la cessation de la peste en Egypte, sur la fin de juin … qui à elle seule donnerait une explication suffisante du phénomène. Cette circonstance est la crue du Nil, qui commence de la fin de juin au commencement de juillet. Et en effet, si on admettait que la peste nait spontanément en Egypte, et que cette naissance est le produit de certaines émanations autres que celles qui, ailleurs, donnent naissance aux fièvres paludéennes, on concevrait aisément pourquoi la peste cesse lorsque le terrain qui en fournissait les élémens se recouvre d’eau, et pourquoi aussi elle se renouvelle (ce qui advient d’automne en hiver), alors que le même terrain se découvre par suite de l’évaporation de ses eaux.

 

Dans cette hypothèse il est vrai, resterait à expliquer pourquoi les bords du Nil se découvrant tous les ans, la peste ne règne pas tous les ans en Egypte, explication qui se trouverait en admettant que le principe ou élément générateur de la peste n’existe pas tous les ans dans les émanations des bords du Nil. Cet inconnu remplacerait cet autre inconnu , admis par la plupart des médecins, pour expliquer la cause déterminante de la peste, et d’autres maladies encore, le quid divinum d’Hippocrate, que le docteur Emangard appelle l’étincelle qui, après avoir couvé plus ou moins de temps, allume l’incendie

 

Moyens préservatifs

Les consuls et leurs nationaux se renfermèrent et s'isolèrent chez eux, les premiers, dans leurs maisons de campagne, situées dans les environs de la ville.

 

On usait, dans l'intérieur des maisons, de toutes sortes de parfums, et on brûlait, dans les cours et sur les terrasses, des bois odoriférans. Sous Ali-Khodja, qui avait prescrit cette dernière mesure, l'atmosphère de la ville était toujours saturée de l'odeur de ces sortes de bois.

 

La lettre d'un médecin arabe d'Alger, lettre sur laquelle nous aurons à revenir plus loin, contenait, pour un de ses amis, habitant la campagne, les conseils hygiéniques ci-après : « Ne pas manger de viande, ne goûter à aucun fruit, être sobre en tout ; boire très peu ; éviter les refroidissemens, se tenir dans une transpiration permanente, en se vêtissant convenablement, et ne communiquer avec personne ».

 

Un auteur arabe, le scheik Daoud-el Antaki (David d'Antioche), dont l'ouvrage est à la bibliothèque d'Alger, conseille de se débarrasser, par un vomitif, de l'humeur en excès ; d'arroser les appartemens avec une infusion de myrthe et de menthe ; de respirer l'odeur de la menthe, des coings, des ognons et autres plantes analogues, ainsi que la vapeur du styrax et du bdellium mis sur des charbons ardens. Il considère comme mauvais les viandes et les alimens sucrés, ainsi que l'usage trop fréquent du bain.

 

Le même auteur conseille la saignée si la maladie parait au printemps, époque à laquelle le sang abonde dans le corps humain.

 

Moyens curatifs

Les Musulmans et les Israélites, les premiers surtout, sont, comme on sait, les hommes les plus sobres de la terre, et on peut dire, à la lettre, qu'ils vivent, pour ainsi dire, de rien. Sont-ils malades ? Ils se couchent et boivent de l'eau, s'ils ont soif. Ainsi firent-ils pendant l'épidémie dont nous parlons. Ajoutez à cela leurs amulettes et tous leurs autres moyens de même nature, au point de vue de leur efficacité. Quelques-uns, parmi les notabilités, furent traités par des médecins européens, dont la médication, plus active, n'en était sans doute pas plus efficace. Cette médication, du reste, comme dans la comédie de Molière (Le Malade imaginaire), ne consistait qu'à saigner, faire vomir et purger. Nous passons sous silence le traitement local, le seul qui, bien entendu, ait pu rendre quelque service aux malades.

 

Une question toujours agitée parmi les Musulmans, lorsque la peste apparaît chez eux, c'est celle de savoir s'il est religieusement permis de la fuir : le voyageur El-Aïachi, passant à Khanga, en 1074 de l'hégire (1663 de J.-C.), la peste étant alors dans les environs (chez les Zeribet-Ahmed), les habitans vinrent lui demander si, légalement, ils pouvaient fuir la maladie avant qu'elle fût arrivée chez eux. Nous laissons la réponse au voyageur lui-même.

 

" Je réfléchis à cette question, dit El-Aïachi, car je n'avais rien vu de précis dans les livres à cet égard. Enfin, je leur répondis, m'appuyant sur l'autorité d'un docteur en théologie, qu'il était permis de s'en aller quand la peste n'avait pas encore paru au lieu qu'on voulait quitter, mais qu'une fois la maladie déclarée, la retraite n'était plus permise, au point de vue de la loi religieuse ; j'ajoutai qu'une autre autorité disait que l'on pouvait fuir si, en agissant de la sorte, on n'avait pas d'autre but que d'éviter le mal, mais que si, par cette action, on pensait se dérober aux décrets de Dieu et se soustraire à la mort, alors cela était défendu. D'après ces bases, je leur déclarai que rien ne s'opposait à ce qu'ils s'en allassent, du moment que, parmi ces diverses opinions, il s'en trouvait une qui admettait que la fuite était permise. J'ai vu, plus tard, dans un livre de l'imâm El-H'attab, au chapitre intitulé Sur les épidémies, que cet auteur, en rappelant les deux opinions contraires, ajoute que la bonne est celle qui permet de quitter un lieu infecté par la peste. Dieu sait la vérité… "

 

Le docteur Louis Frank écrivait de Tunis au baron Larrey, en 1803 :

" L'expérience Journalière des porteurs d'huile, à Alexandrie et à Tunis, ne laisse aucun doute sur la vertu préservative de l'huile. La plupart de ces hommes ne veulent pas, en temps de peste, quitter leurs habillemens imbibés d'huile, et ceux qui y ont manqué, pour se purifier au bain et mettre des habits propres, ont été atteints de la maladie ".

 

Origine de la maladie

Une grande sécheresse s'était fait sentir à Alger, du 7 février jusqu'à la mi-mars, à ce point que des jeûnes et des prières publiques furent plusieurs fois ordonnés, par le dey, pour obtenir de la pluie.

 

Mais il serait oiseux, sans doute, au point de vue de nos connaissances actuelles sur le fléau oriental, de nous arrêter à ce phénomène météorologique pour y voir la cause de la peste d'Alger de 1817 à 1822. Bref, cette peste était généralement attribuée, par le corps consulaire et la population, à une frégate donnée, parle G. S , au dey , dont la marine, par suite de l'expédition de lord Exmouth, l'année précédente, était dans le plus grand délabrement. Cette frégate arriva à Alger le 8 mai, après avoir relâché à Modon, par suite d'une voie d'eau, qui n'était pas encore étanchée. Sur trois cents turcs qu'elle avait pris à Constantinople, pour le service de la Régence, cent avaient déserté Modon, et vingt avaient succombé à une maladie qui s'était développée à bord, et qu'on désignait sous le nom de fièvre putride. Outre les vingt turcs qui en étaient morts, il en était mort aussi un ambassadeur, avec plusieurs officiers de sa suite.

 

Le bacille de la peste sera découvert à l'occasion d'une épidémie qui touche Hong-Kong en 1894, par Alexandre Yersin. Le vecteur de la maladie - la puce du rat - sera isolé par Paul-Louis Simond 4 ans plus tard.

 

De nos jours, la peste sévit toujours en Afrique, Asie et Amérique, et ce malgré l’utilisation de traitements antibiotiques efficaces et de mesures d'hygiène publique adaptées à la connaissance de transmission du bacille.