PaL9

Paris ce 12 décembre 1816

 

Nous ne nous pressions pas de t'écrire, mon ami, sachant que tu devais trouver deux de nos lettres à ton arrivée à Madrid : une du premier novembre, l'autre du 9, et que tu as dû en recevoir une troisième datée du 30 depuis que tu occupes cette grande ville ; mais Mr Baillot est venu m'offrir de faire partir celle-ci dans une boite qu'il t'envoie, j'en profite avec d'autant de plaisir que cela ménage ta bourse.

 

Te voilà donc rendu dans la capitale, tu y seras sans doute plus occupé que dans les autres villes, tant mieux, le temps passe plus vite, surtout si tu pouvais y faire de bonnes affaires pour ta maison. Ne te tourmentes pas si tu n'en fait pas, elle sait bien que les circonstances ne sont pas favorables au commerce et te rend justice. Profite de tes momens de loisir pour cultiver ton instruction, et comme délassement fais de la musique, lis, fais le journal de ton voyage, écris nous souvent, penses-y encore d'avantage ! C'est le moien d'oublier les ennuis, les fatigues, les désagrémens du voyage, et de n'en voir que les avantages et le beau côté. Tu ne seras pas souvent dans le cas je l'espère de dire : tu l'as voulu, Georges Dandin ? Tu vois par cette phrase que la lettre que tu as écrite le 28 octobre à la bonne Mme Lafitte m'a tombée dans les mains. Il est vrai par le plus grand hasard du monde, car ton pauvre père, à qui on l'avait remise, la tenait cachée dans un coin de son portefeuille, dans lequel j'allais justement chercher une date. Il craignait que je ne pusse pas digérer ton souper nocturne, les poignards de tes grands diables de basques, la malpropreté qui se faisait sentir dans toute son étendue, et puis les passages dangereux ! Les mauvais chemins, la pluie, la boue, la fatigue, &, &, &. Enfin, mon pauvre ami, cette lettre, il faut dire la vérité, me serra bien le cœur. Mais je voyais le danger passé, je retrouvai avec peu de réflexions ma confiance dans la providence, et il ne me resta que le plaisir de voir le soin que tu as mis à ménager la sensibilité de ta mère ! Mais dorénavant, compte un peu plus sur son courage, et ne crains jamais de soulager ton cœur en lui confiant tes peines, elle est envieuse de les partager.

 

Tu as donc eu froid dans ton Espagne, tandis que nous nous disions au coin de notre feu, Prosper est plus heureux que nous, il n'a pas besoin de se chauffer. Après quelques jours de froid sec, nous avons eu ici constamment des brouillards et des pluies, ce qui m'a donné un peu sur l'oreille. Tu sais que cette saison n'est pas la mienne. Ma toux et de légers mouvemens nerveux voulaient me tracasser de nouveau, mais je les ai chassés promptement en prenant un peu de ma chère magnésie qui m'avait déjà si bien réussi, ainsi me voilà en état de gagner le tems doux. Tous les membres de la famille se portent bien aussi, fais-en de même et n'attrape pas la gale. Tes sacs font-ils toujours leur bon office ?

Rien de nouveau dans la famille. Pour les avancemens d'administration, on croit qu'il y aura un grand mouvement au premier de janvier dont Pascal pourrait peut-être profiter, si la bonne volonté du chef y entrait pour quelque chose, attendons et espérons. A cette même époque, ton père devrait avoir de droit la décoration de la légion d'honneur ; il s'est mis en mesure pour le rappeler au ministre, attendons encore et espérons. Nos affaires ne vont jamais du premier coup, voilà pourquoi notre mariage est rompu, croyons qu'il en viendra un autre qui réussira. C'est un sujet de grande sollicitude pour nous.

 

Adieu, mon cher espagnol, l'heure et le papier me manquent, je n'ai plus que le tems et la place de t'embrasser de toute la tendresse de mon âme.

Ta tendre mère Piet.

 

Il parait certain que ces Messieurs ne t'enverront point au Portugal, quel bonheur, nous gagnerons au moins six semaines.

 

Je ne vois pas ce pauvre Lafitte, il se porte bien.

 

Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" Un peu de ma chère magnésie "