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Paris le 23 octobre 1816

 

Je commence aujourd'hui, mon cher ami, une lettre dans laquelle chacun de nous inscrira à mesure qu'elles nous viendrons les idées qu'on aura à te communiquer.

 

Tu avais promis de nous faire part du résultat de ta seconde visite à la soeur de Mlle Brunel à Bordeaux. Je désire sçavoir positivement ce qui c'est passé pour servir à ma direction ultérieure vis à vis de cette famille. Mr Syeyer(?) s'informe toujours de toi avec intérêt.

 

Ce 30 octobre

Sept jours se sont passés non sans qu'on ait parlé de toi, mon pauvre ami, comme tu t'en doutes bien, mais sans qu'on ait tracé quelques lignes en ton honneur, si ce n'est monsieur Philippe qui respectueusement m'a laissé le reste de cette page à remplir et s'est emparé de la suivante. La maman toujours précautionnée a mis ce papier à l'endroit où je me place en me levant, et elle a deviné juste si elle a pensé qu'il me serait agréable de te donner ma première pensée. Nous avons reçu le 28 au soir ton numéro 6 qui nous a fait comme à l'ordinaire le plus grand plaisir. L'abondance des voyageurs qui suivent la même route que toi fera nécessairement perdre quelques commissions à ta maison. Ton honnêteté, la confiance que tu inspireras, l'estime dont jouit le nom de Mr Loffait te faciliteront. Mets-toi dans la tête que personne ne peut mieux fournir et à meilleur compte que vous, parle d'après cette idée et tâche de te pourvoir de ténacité et d'une ténacité que l'on aperçoive le moins possible. Je considère ton voyage comme fort utile pour toi sous le rapport des moyens d'apprécier les hommes et d'en disposer. Si tu pouvais découvrir quelques branches à introduire fructueusement dans le commerce de ta maison, ce serait je crois un des meilleurs moyens de prouver ton intelligence et l'utilité de la mission dont tu es chargé.

 

Ton parrain prend décidément sa retraite. Le masque de bienveillance de notre chef commun laisse apercevoir le défaut le plus absolu d'intérêt. Il est très douteux que ton frère puisse participer au bénéfice des dispositions que cette vacance occasionnera : nous saurons positivement le résultat dans la première quinzaine de novembre. Mme Beauchet voudrait entraîner son frère à Nantes, mais il n'y a encore rien de décidé. La santé de l'un et de l'autre est toujours bonne, mais il y a toujours absence de voix et de faculté d'écrire de la part du parrain.

 

L'anévrisme de Blin que tu sçais être une maladie mortelle a produit son effet. On enterre ce matin le malheureux sans pompe comme sans regrets. Quelle différence pour les derniers moments entre l'homme qui s'est bien conduit, qui s'est fait aimer et estimer, et celui qui n'a jamais suivi que ses penchants désordonnés, qui n'a point éprouvé cette sollicitude filiale ou fraternelle appelant en retour les soins, les consolations, les secours moraux et physiques.

 

Ah ! Mon ami, combien nous sommes heureux tous de penser que jusqu'ici, le père, la mère, et tous nos enfants ne font qu'un, que le bien-être, les peines, tout est commun, que tout indique cet état de chose comme durable. Puisse la providence qui nous a procuré ce grand bonheur nous en laisser jouir longtemps. Je compte sur toi, mon cher ami, comme sur tes frères et ta soeur, pour le maintien de cette douce existence et c'est en me reposant sur ce sentiment que je termine en t'embrassant bien tendrement.

P. (père)

 

 

" Je n'attrape que quelques mots de tout ce qui se passe "

 

Je m'enferme, mon cher ami, pour répondre à la lettre particulière qui formait mon lot dans celle des 4 pages ; j'aurais déjà dû le faire, mais rien d'intéressant et de particulier n'arrivait au bout de ma plume pour remplir le cadre d'une lettre. Malheureusement, ce n'est pas moi qui suit le plus à même de te raconter ce qu'il y a de nouveau dans notre alentour. Rentrant le plus souvent à la maison sur les 9 heures et demie du soir, et en partant à huit heures et demie du matin aussitôt mon lever, ayant dîné plusieurs fois les jeudi chez Piet le notaire, je n'attrape que quelques mots de tout ce qui se passe. On m'a parlé vaguement du mariage qui se présentait pour ma soeur avec un chirurgien, d'un arrangement en faveur de notre cher aîné avec Mr Dupé, de la démission projetée de ce dernier. Je laisse donc aux autres les détails à te donner sur tout cela, et il y aura bien des choses que j'apprendrai par la lecture des lettres que chacun t'écrira.

 

Mon tems est tellement pris par la besogne qui vient de renaître, par les armes et le violon que je tâche de ne point négliger, que j'ai totalement négligé la maison Lafitte. A cet égard, je me dis une chose bien simple, si l'on m'en faisait des reproches, je les partagerais avec Lafitte qui ne vient pas nous voir non plus. Ce serait, en terme de droit, une exception, telle quelle, que j'aurais à opposer.

 

Le notaire, dont on critique quelquefois la conduite, a de si bons procédés à mon égard toutes les fois que j'ai le plaisir de le voir, que l'amitié qu'il m'avait inspirée ne peut que s'augmenter. La cousine, par la douceur de son caractère et par sa rondeur, se fait toujours chérir de plus en plus, et elle est entièrement entrée dans la famille.

 

Donne-nous des détails sur les pays que tu parcoures. Dépeins- nous Madrid dans toutes ses parties. Dis-nous si tu as trouvé le premier violon du roi d'Espagne auquel Mr Fray t'avait adressé. Tu ne saurais en dire trop, et on peut te conter avec quelle patience et quel sang froid j'ai lu la lettre aux 4 pages.

 

Je t'embrasse avec toute la tendresse de mon âme, et je me dépêche de le faire, car je me vois au pied du mur.

Ton ami Ph. Piet

 

 

 

" J'attaque par là la cigarre... "

 

Le 30 octobre

Depuis que cette lettre est commencée, mon pauvre ami, une chaîne de circonstances m'a empêchée de pouvoir y placer un mot. Pénitence bien réelle pour ta mère. La mort de ce malheureux Blin, sans m'affecter l'âme, m'attriste par les sérieuses réflexions qu'elle me fait faire ; le dénuement absolu dans lequel il s'est trouvé dans ce dernier moment est le tableau frappant de l'inconduite. Il est toujours douloureux d'avoir de pareils parens, heureusement que ces exemples sont rares. Quelle différence entre cette perte et celle de Blin le médecin ! Mais heureusement, que n'importe où me conduisent mes idées mélancoliques sur tout cela, un seul regard dans notre intérieur, un simple coup d'oeil sur chacun de vous mes chers enfans les dissipe à l'instant.

 

Le 1er novembre

Obligée de te quitter avant hier, mon ami, pour aller faire une visite à Mme Giroux, puis une autre le soir à notre grande dame de la rue de Choiseul dans l'espoir de pouvoir glisser quelques paroles au mari qui le disposent dans ce moment-ci à fixer ton frère à Paris en lui donnant un grade supérieur. Enfin tenue hier, toute la matinée dans mon fruitier à déballer et ranger 1600 pommes et poires que Pascal m'a fait venir de Nangis, et toute ma soirée par mes comptes du mois. Je me suis couchée en me promettant bien ce matin de m'enfermer dans le cabinet de Gabriel (car c'est là où se font ses études), et de n'en sortir que lorsque j'aurai causé avec toi tout à mon aise. Nous craignons que tu n'ayes pas reçu notre lettre du 22 adressée à Vittoria : en calculant ta marche, tu es arrivé le 20 à Tolosa, tu as dû arriver le 22 à Bilbao, le 24 à Vittoria, ainsi à moins que tu n'ayes séjourné dans l'une ou l'autre de ces villes, elle n'a pas eu le tems de te parvenir ; mais je suppose que tu auras pris tes mesures pour qu'on te fasse passer à Madrid tes dépêches qui n'arriveraient qu'après ton départ. C'est là où nous t'adressons cette lettre, elle sera bien longue à te joindre, n'ayant pour cet endroit que deux courriers par semaine et ayant manqué le dernier. Voilà pourquoi, si tu veux éviter cet ennui, tu feras bien de nous dire bien à l'avance avant de quitter Madrid les villes où tu séjourneras afin que nos lettres te précèdent. A peine avais-je reçu ta lettre de Tolosa que j'ai rencontré sur le boulevard le brave Mr Loffette, tu penses bien que la première chose fut de parler de toi ; il me dit qu'il n'avait pas reçu de nouvelles directes du voyageur, mais que Mr Poydenot avait écrit et dit les choses les plus flatteuses à ton sujet. Je ne manquai pas de lui renouveler les témoignages de ta reconnaissance, il en avait les larmes aux yeux. Peu s'en est fallu que je l'embrassasse en public tant j'aime ... Te voila donc un personnage d'importance, recevant de grandes visites ... faites en ton honneur. Qu'un employé vienne donc à présent se mesurer ... tu fumes, mon pauvre muscadin, et je ne verse pas des larmes de ... Vraiment, je deviens la femme forte, mais j'avoue que c'est que je compte que tu n'en feras usage que dans les cas où tu paraîtrais ridicule ou incivil. Si tu ne le faisais pas, prends bien garde d'en contracter l'habitude ; comment te présenter à nos jolies parisiennes, comment embrasser ta mère qui a presque une attaque de nerf quand elle sent le tabac ! Ah je crois que j'attaque par là la cigarre par son endroit le plus sensible, et qu'elle pourrait bien ne plus prendre mèche.

 

J'ai écris, comme je te l'ai dit, à ton oncle, et nous venons de recevoir une lettre très détaillée de lui. Il a encore le coeur gros à l'égard de son fils aîné qui se propose de lui écrire aujourd'hui. Il a bien à faire pour cicatriser la plaie. Dieu veuille que tout ramène la paix et l'union entre le père et le fils. Le petit ménage va toujours très bien. Il est enfin allé à Dourdan faire les visites de noces. Tu as dû éprouver bien de l'ennui à Bayonne, ne pouvant te procurer ni violon, ni livres. Je crois qu'à ta place j'aurais pris mon parti avec mon flageolet.

 

Tu vois par ce que veut te raconter Philippe qu'il ne prend qu'à la volée ce qui regarde notre intérieur. Ton père t'ayant éclairci les points relatifs à la démission de ton parrein et à l'avancement désiré de Pascal, il ne me reste plus qu'à te débrouiller celui concernant ta soeur : c'est tout simplement Mr Brechet qui, le jour de notre bal, l'ayant trouvée la mieux de l'assemblée, a de suite songé à la marier à un jeune médecin de ses amis et en a parlé à Mme Finot, mais comme d'une chose qu'il prévoyait ne pas nous convenir. Ta soeur et nous ayant effectivement une grande répugnance pour cet état, c'est une affaire tombée dans l'eau.

 

Ce n'est pas le tout de s'oublier avec son fils, il faut aujourd'hui, fête de la Toussaint, aller prier le bon dieu pour soi et les siens. Tu sais bien que le voyageur aura de plus sa petite prière trouvée dans la pensée chrétienne telle que je l'ai trouvée dans mon coeur le jour de ton départ. Je finis en te réitérant l'expression de ma vive tendresse.

 

Chacun ici se porte bien, chacun t'aime et t'embrasse.

Ta bonne mère

 

Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" Le père, la mère et tous nos enfants ne font qu'un "