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Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" Ah bien s'il se plaint, on le renverra à ses poux et ses cousins espagnols "

Paris ce 30 août 1817

 

Tu vas actuellement, mon cher ami, plus vite pour ainsi dire que nous le voulons, non que nous soyons contents de te voir devancer l'époque indiquée de ton retour près de nous, mais parce que nos mauvais calculs te priveront peut-être de nos nouvelles jusqu'à ce que tu sois arrivé à Montpellier. Je suis fâché que tu n'aie pas pu recevoir notre dernière lettre adressée à Barcelone sous la date du 19 qui t'indiquait les personnes à voir pour ta maison à Montpellier et à Nismes, mais enfin c'est un petit malheur. Quand celle-ci te parviendra, tu auras déjà vu Marseille ou renoncé à y passer. Si les frais de ce trajet avaient dû être à mon compte, je t'aurais engagé à ne pas balancer de profiter de l'occasion pour voir cette belle ville. Mais il devait en résulter quelque dépense et quelque retard de plus pour ta maison, de sorte que j'ai évité de t'influencer. Quand tu auras vu Lyon, peu importe quel chemin tu prennes, mais il me semble que la route de Bourgogne serait plus agréable. Autrefois, tu aurais passé par Moret et si cet embranchement n'avait pas été changé tu aurais vu Mlle Gratery qui n'a pas toujours mangé des "soux" (?) et qui vient de mettre au monde un gros garçon au lieu d'une fille qu'elle désirait. C'est un très bon ménage que celui de la nouvelle accouchée, le mari nous convient beaucoup à tous et c'est une bonne chose dans la position où nous nous trouvons vis à vis de cette famille. Nous n'avons pas grand-chose à te dire aujourd'hui sur la nôtre. Les mariages vont leur très petit train, mais le seul objet intéressant et qui nous occupe constamment, mon pauvre ami, c'est ton retour. Arrive, arrive et nous serons encore une fois heureux de nous trouver tous réunis.

 

Je t'embrasse bien tendrement.

(papa)

 

 

Comme c'est la dernière lettre qu'on t'écrit, mon cher Prosper, je ne veux pas qu'elle parte sans un petit mot de Moi. Je ne me possède pas de joie quand je pense que dans une quinzaine nous t'aurons au milieu de nous. Que de choses on aura à se dire de part et d'autres. Oh, quel beau jour que celui qui verra toute la famille réunie.

 

La description que tu nous fais du combat des taureaux fait frémir. On ne peut pas concevoir comment on peut assister à des jeux pareils.

 

Adieu, mon cher ami, enfin pour la dernière fois.

 

Ta soeur

Prudence Piet

 

 

Mon ami, c'est une abomination, voilà trois courriers que l'on t'écrit sans que je le sache, si ce n'est au moment de porter la lettre à la poste. Ne t'en prends donc pas à moi si de longtemps tu n'as vu de mon écriture. Je n'ai que le temps de t'écrire ce petit mot de justification, vu que mon maître de dessin va venir et que rien n'est préparé.

 

Adieu, je t'embrasse en effigie pour la dernière fois, d'ici au 15.

Ton frère G. Piet

 

 

Ce 31 août 1817

Il est tems, mon cher ami, que ton grand paresseux de frère s'y prenne s'il veut t'écrire encore une fois avant ton retour. Le voilà enfin bien près, ce moment si désiré ; et quoique nous fassions qu'en parler, nous trouvons encore le temps trop long au gré de notre impatience. En particulier, je ne sais pas ce qui doit me survenir à ton arrivée mais je t’attends comme le messie. On cherche où l'on te logera. Les uns disent, il faut lui mettre un lit dans le cabinet, mais où prendrais-je mes leçons, répond Gabriel. Les autres te logent dans un troisième lit au cinquième, mais la chère maman dit : mon espagnol ne sera pas trop bien après de si longues fatigues ; ah bien s'il se plaint, on le renverra à ses poux et ses cousins espagnols. Marrie-toi donc, dis enfin ma soeur, que l'on puisse disposer de ta chambre, la seule qui convienne à notre négociant. Marie-toi, marie-toi, c'est plus facile à dire qu'à faire, cela. Parbleu, s'il ne fallait que se baisser et en prendre, il y aurait longtemps que je serais enrégimenté. Mais tantôt, ce sont les parents qui ne conviennent pas, tantôt c'est la demoiselle, ici c'est la fortune, là c'est moi. Oh, puis je ne sais pas comment cela se fait, on me présente toujours des demoiselles qui sont en train... de se marier, et quand après avoir fait tous mes calculs je dis qu'on peut aller en avant, ces ci-devant demoiselles ont déjà des maux de coeur. Nonobstant tout cela, j'ai une entrevüe mardi aux Thuileries (afin d'être plus sûrs de se trouver) avec Mlle Demours, fille de l'oculiste du roi. Celui-là prendrait assez si la demoiselle était plus jolie, si j'étais plus empressé et si le beau père ouvrait un peu plus les yeux de sa bourse. Tu vois, mon cher ami, que tu as encore le tems d'arriver avant que je ne prenne un parti. Arrive donc, arrive vite et nous verrons après.

 

Tâche un peu de nous marquer le jour et l'heure de ton arrivée, afin que je puisse aller te déballer. C'est dans cette douce attente que je te donne l'accolade la plus fraternelle.

Piet (Pascal)

 

 

Il faut bien, mon pauvre ami, que ta mère te dise son dernier mot. Dernier mot est le mot, car j'espère que c'est la dernière lettre que nous t'écrivons, attendu que nous ne voulons plus que te voir bien vite au milieu de nous ! Arrive donc, et quoiqu'en dise le frère aîné, n'importe où on te placera, tu trouveras un bon lit et des draps. Le désir de te revoir est actuellement un besoin de coeur si pressant que nous faisons des voeux pour que rien ne t'arrête en route. Parlons-nous mariage, on dit de suite nous verrons quand Prosper sera arrivé ; parlons-nous de caser Gabriel, de prendre un parti pour lui, on répète attendons Prosper ; parle-t-on de déménager à la fin de notre bail qui est au mois d'avril, on dit encore attendons Prosper pour le consulter. Enfin, mon pauvre enfant, nous t'attendons pour 36 000 raisons, dont la meilleure, la plus vraie, la mieux sentie est que nous ne savons pas nous passer des uns et des autres. Je t'embrasse en idée encore une fois de toute la tendresse de mon âme et ce …

(maman)