PaL42

Paris ce 15 aoust 1817 à deux heures

 

Je ne veux pas, mon pauvre ami, laisser passer le jour de ma fête sans causer un peu avec toi. C'est le seul moyen de me faire oublier que je n'ai pas reçu ce matin à mon réveil tes caresses comme celles de tes frères et soeur. Tu aurais aussi mêlé ta fleur à la leur, et rien n'aurait manqué au bonheur de ta mère. Mais puisqu'il en est autrement, parlons pour nous distraire de la manière dont notre matinée s'est passée. Regarde dans la salle à manger le couvert mis pour le déjeuner, dont la pièce principale était la galette de la bonne Marianne, vois sur le mur quatre desseins* de Gabriel. Deux à l'encre de Chine ; un coloré, et un au craion simple. Au-dessous, un amphithéâtre de pots de fleurs. Vient ensuite les petits cadeaux : une ombrelle blanche des plus élégantes, tu reconnais là le vérificateur qui souffrait de voir sa mère s'en passer tandis que sa fille en avait une, une ceinture de petits lacets noirs faite par Prudence, imitant parfaitement les cheveux, attachée par de jolies agrafes d'or données par le père. Enfin un mouchoir brodé par ta soeur, entouré d'une jolie valencienne, pour laquelle la petite bourse de Philippe a contribué. Et toi, pauvre espagnol, tu te dis tristement il n'y a donc que moi qui n'ai rien donné ? Mais tu te trompes fort, et cette bonne lettre d'Alicante qui nous fait voir avec quelle rapidité tu te rapproches de nous, crois-tu donc que je ne la prends pas comme le plus beau cadeau que tu puisses m'offrir ? Je t'assure bien que si, car rien au monde ne peut nous faire plus de plaisir que de te revoir, de t'embrasser, te sentir près de nous ! Une mal à droite migraine me force de remettre à un autre moment notre conversation.

 

Le 18

Je n'avais pas besoin, mon cher enfant, de la manière délicate que tu as employée pour me souhaiter ma fête pour être bien convaincue que l'éloignement n'avait pas altéré en la moindre chose les sentimens dont ton coeur est vivement pénétré pour moi ! Tout s'est passé suivant ton désir, ta lettre d'Alicante du 30 juillet nous est arrivée le 15 d'aoust, à une heure, et a été lue en famille suivant l'usage. Ta phrase, jetée en l'air, sur ma fête que tu croyais être le 25 a été prise pour de l'argent comptant, et notre surprise a été complète lorsqu'au moment où nous venions de nous mettre à table avec les cousins cousines, messieurs Loffet et Baillot et Mr Clément, on me remis la lettre datée du 15 d'aoust. Je me doutais bien de quelle main tu t'étais servi pour me la faire parvenir, et j'eus grand regret que ton ami Lafitte ne soit pas venu lui-même me la remettre, et partager notre dîner de famille. Il a fallu, à l'unanimité des convives, qu'elle fût lue et chantée au dessert par le frère aîné. Chacun l'a goûtée suivant les sensations qu'elle lui a fait éprouver. Tu devines bien les personnes qu'elle a le plus attendries ! Le père Loffet, la larme à l'oeil, disait oui oui, c'est un brave garçon, il faut boire à sa santé ; et de suite on but et on goûta le joli vin de Prudence. Il est agréable et délicat, aussi veut-elle qu'il soit mis à l'abri des incursions des amateurs pour l'emporter dans son ménage, quand elle en sera là.

 

Il n'y a que les vauriens de la famille qui aillent pu avoir la pensée que tu nous avais dérobé quelques jours sur ton retour pour le donner à ton plaisir ; j'ai toujours été persuadée du contraire, et me suis fait un plaisir d'être ton apologiste. Si nous comptons bien, nous t'embrasserons avant ton année révolue ! Et tu as bien raison de croire que le voyage projeté d'une certaine dame pour Dourdan dépendra de l'époque de l'arrivée d'un certain monsieur.

 

Je crois bien que tu ne sais pas que Mme Bordes est Mlle Lavoisier. C'est elle qui se mêle de l'oculiste ; l'autre demoiselle de Fontainebleau était Mlle Mesnager, à laquelle Mme Bergeron, ci-devant Mlle Gratery, avait songé pour Pascal. Comme nos affaires ne vont pas toutes seules, comme je partais pour Moret pour aller négocier ce mariage, je reçus la nouvelle que la jeune personne était pourvue d'un futur. Je n'en fis pas moins le voyage pour faire voir à Adèle que j'allais plus pour elle que pour autre chose. Je t'avais donné tous ces détails dans notre numéro 34 du 24 juin adressé à Grenade, qui paraît avoir été perdu. Philippe t'avait écrit aussi d'une manière fort plaisante sur sa paresse, maladresse, et son espoir d'avancement. Nous te disions de prendre garde à la diarée, maladie dangereuse en Espagne. Nous te donnions beaucoup de détails sur les familles Guénée, baignoise, Gravelle, Lamarre etc. Peut-être cette lettre te reviendra-t-elle. Quant à ton espoir d'avoir un oculiste dans la famille, je crois qu'il est encore tombé dans l'eau. Heureusement que ton frère n'en a pas perdu une qu'on lui en propose une autre. Néanmoins, tu auras le temps d'arriver et d'être consulté avant que quelque chose prenne consistance.

 

Tu as passé si légèrement sur ta vue que j'espère que ce n'est rien qu'un peu de chaleur. J'espère aussi que ton vilain clou n'aura pas été accompagné d'autres, ce qui est fort gênant.

 

La femme du notaire, après une espérance prolongée, a été toute chagrine de se trouver encore demoiselle. Elle tremble d'être stérile, j'en ris et l'invite à la patience.

 

Te voilà donc depuis le 2 à Valence, mon ami, la certitude que tu nous donnes par ta lettre du 4 que tu pourras nous être rendu vers le 15 septembre au plus tard, nous comble de joie, et m'a fait répandre quelques larmes bien douces ! Il ne s'agit plus que de savoir si tu reviendras par mer ou par terre. Aussi depuis le dîner agite-t-on la question, regarde-t-on sur la carte si cela abrège ou allonge ton voyage, et au bout du compte les avis sont partagés. Le mien t’est connu, et je reste invariable comme un roc. Je suis pour la terre et ne veux pas risquer qu'au moment si désiré de te revoir un vent contraire te retienne comme tes malles, ou que le gouvernement s'amuse à te faire faire la quarantaine comme tes malles, ce qui n'aurait rien d'étonnant dans cette saison où on ne parle que peste. On traitera, si on veut, mes raisons de faiblesse, mais j'ai donné assez de preuves de courage pendant ton année d'absence pour me mettre au-dessus du qu'en dira-t-on, et laisser pour cette fois mon coeur marcher tout seul. Je n'ai pourtant voulu avoir rien à me reprocher, et j'ai été la première à engager ton père à aller sonder le père Loffet sur ton projet de Marseille. J'attends son retour avec impatience, faisant tout bas des voeux pour qu'il partage mon opinion.

 

Je t'embrasse de toute mon âme.

(maman)

 

* Dessein et dessin sont le même mot ; il n'y a pas longtemps que l'orthographe les a distingués pour l'oeil ; et dans le XVIIe siècle dessin s'écrivait souvent dessein. Dessein n'est que dessin pris figurément, c'est-à-dire ce que l'on dessine ou désigne, car ces deux mots sont identiques.

Dictionnaire Le Littré

 

 

" Fouette, postillon, tu auras pour boire "

 

Ce 19 août 1817

Caraco, cavallero Don Prosper, comme vous piquez votre bête, mon ami ; vous la faites trotter vigoureusement, et peu reposer. De ce train-là, il faudra bientôt que j'attache le petit drapeau de retour où seront marquées les villes de France que votre excellence honorera de son passage, et la date d'arrivée dans les dites villes. Lorsque cette lettre te parviendra, c'est-à-dire le premier ou le 2 septembre, tu ne seras point loin de la France, et quand tu y seras, c'est là que tu diras plus que jamais fouette, postillon, tu auras pour boire. Patience, patience, voilà le 15 septembre qui arrive, encore un petit mois et nous serons réunis. Pour user le temps, je l'ai mis sur le tour, et je te réponds que je le travaille d'une terrible force. C'est-à-dire que j'ai pris hier ma première leçon qui a duré deux bonnes heures. Nous n'avons fait encore qu'ébaucher du bois pour m'apprendre le maniement des outils et le mouvement des pieds et des mains, car tout va excepté le corps qui doit rester immobile sur une jambe. Il y a un certain accord qu'il faut attraper parce que l'on doit pousser l'outil sur le bois au moment où le pied descend, et retirer la gouje (c'est le nom de l'outil) quand le pied remonte. A la fin de la leçon mon pied et ma main s'accordaient assez. Par exemple, je ne suis pas encore bien maître de mes outils, et quelques coups de gouje donnés de travers détruisaient les formes que je m'amusais à donner au bois. Je travaillais avec tant d'ardeur, que j'ai usé deux fois la corde et ne pouvais plus me traîner pour revenir à la maison.

 

Je me suis aussi installé hier à l'administration, j'ai un bureau à moi tout seul, vue sur un joli jardin et sur la rue de Choiseuil, des poules au bas de ma croisée pour rompre l'uniformité d'un silence ennuyeux, et je suis placé près des toits pour mieux respirer.

 

Adieu, car un devoir allemand à faire pour ce matin me force à t'embrasser plus vite que je n'aurais voulu.

G. Piet

 

 

" Tâche de leur faire la bonne bouche "

 

Paris ce 19 août 1817

Je suis allé hier au soir, mon cher ami, comme te le dit ta maman chez Mr Loffet. Je l'ai trouvé ainsi que Mr Baillot toujours occupés à travailler, ce qui m'indique qu'à ton retour tu auras encore assez à faire. Ils avaient reçu comme nous une lettre de toi, mais à laquelle ils ne comptaient pas répondre, n'ayant plus aucune instruction nouvelle à te donner. Je fis passer en revue la ville de Marseille comme pouvant se trouver sur ton passage pour le retour, mais Mr Loffet me dit que cela t'allongeait, que ton vrai chemin était de te rendre de Perpignan à Montpellier et Lyon, soit par la diligence, soit par les voitures d'autres espèces qui ne manquent pas dans ces parages.

 

En consultant la carte, je vois que tu vas de Perpignan à Narbonne (15 lieues), à Béziers (5 lieues), à Montpellier (10 lieues). Si tu voulais de là faire une fugue à Marseille cela te ferait à ce qu'il paraît une différence de 30 lieues pour l'aller et le retour, par conséquent peu de chose, mais te prendrait au moins trois jours. Ce sont les circonstances qui te décideront, mais moins tu t'arrêteras, mieux nous nous en trouverons. Je te remets une petite note dictée par Mr Loffet à Mr Baillot qui te donne à voir comme simple rappel de souvenir quatre négocians à Montpellier et Nismes. Si néanmoins tu prenais quelque commission, cela ne déplairait pas comme tu entends, quoiqu'on ne puisse pas apercevoir d'affaires avantageuses dans l'intérieur. On ne te dit rien pour Lyon, ainsi tu es pleinement libre de leur part lorsque tu auras quitté Nismes. Tâche de leur faire la bonne bouche* pour la vente de tes échantillons à Valence et par les commissions que tu y prendras. Ils n’attendent rien de Barcelone.

 

Quant à moi, rien d'obligé dans les visites que tu pourras faire en France. Mais comme partout où tu passeras tu te trouveras dans ma division, tu y seras bien reçu si tu te présentes. Mr de Fermont directeur à Perpignan, Dommanget inspecteur pour la même ville qui lorsqu'il habitait Paris venait quelque fois à la maison, mais dont je n'ai pas été trop content dans les derniers temps. Le premier (jeune ?) encore est un fort brave homme. A Montpellier, tu n'iras pas chez le directeur auquel je n'accorde pas beaucoup d'estime et qui le sçait bien, mais tu seras vu avec plaisir par Mr Ogardias, Conservateur. Mr Moreau directeur à Nismes, Mr Giraudy conservateur dans la même ville t'accueilleront bien, je les connais peu néanmoins. Si tu passes par Avignon, tu ne manqueras pas d'aller voir Mr Brunel directeur, frère de la dame que tu as vue à Bordeaux, gendre de Mr Sieyes. En passant à Valence, tu pourras en toute sécurité te présenter chez Mr Robin directeur, beau-frère de Mr Dedelay d’Agier dont tu m'as souvent entendu parler. Tu ne manqueras pas de connaissances à Lyon sans doute. Je ne t'engage pas à y voir le directeur qui est nouveau, mais Mr Bouchard inspecteur, Mr Fraisse aussi inspecteur que je connais assez particulièrement t'accueilleront à ta satisfaction.

 

Nous ne t'écrirons plus vraisemblablement que poste restante à Montpellier et à Lyon, toujours à huitaine de distance, de sorte que si tu es ici le 15 septembre comme nous nous en flattons, tu seras peu de temps sans nouvelles. Il ne sera pas malheureux que dans un voyage aussi long et aussi lointain la correspondance ait été si régulière. C'est ici le cas de rendre grande justice à ton exactitude, ce qui me conduit tout naturellement à l'expression des sentiments du plus tendre attachement avec lequel je t'embrasse pour nous tous.

(papa)

 

* Bonne bouche, saveur agréable dans la bouche. Cela fait ou donne bonne bouche. Laisser quelqu'un sur la bonne bouche, le laisser sur quelque chose de bon ou d'agréable. ♦ Vous n'en tâterez plus et je vous laisse sur la bonne bouche, MOL., G. Dand. II, 7

Dictionnaire Le Littré

 

Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" J'ai donné assez de preuves de courage pendant ton année d'absence "