PaL40

Ce premier aoust 1817

 

Maman t'avait promis une lettre de moi pour ce courrier-ci, mon cher Prosper, je vais m'acquitter avec grand plaisir de cette promesse. Si tu ne reçois pas de mes nouvelles plus souvent, n'attribue pas cela à la paresse mais bien à mes occupations qui, quoiqu'elles ne paraissent pas très grandes, le sont assez pourtant.

 

On m'avait laissé à faire le récit de notre grand voyage à Moret, mais Mr le philosophe s'est emparé de mon sujet sans se gêner. Il a cependant oublié de te parler de la partie de Graville, qui a été fort agréable (nous étions une dizaine de personnes). C'est un château qui appartenait à Henry Quatre et la belle Gabrielle, on voit encore leurs lits qui sont bien vilains je t'assure. On a fait un déjeuner champêtre dans les bois. Lait, oeufs, fromages, galette, rien n'a manqué. On est obligé de passer l'eau pour y arriver. Nous voilà donc au bord du bateau, avec un âne que nous avions amené, impossible d'y faire entrer cette maudite bête ; coups de cannes, d'ombrelles, de parapluies ne lui ont pas fait faute. Rien ne faisait, c'était comme si on tapait du bois. Impatienté de tant de longueur, le duc de Bourgogne a fini par le prendre par le croupion et l'a poussé dans le bateau. Cette pauvre bête pleurait à chaudes larmes. On l'a bien régalé ensuite et en revenant il a été beaucoup plus sage. Du reste, nous avons été reçus comme tu sais qu'on l'est à Moret, trop de soins même.

 

Ah petit espagnol ! Vous vous mêlez de faire des épigrammes contre les blondes aux yeux verts, sachez que les françaises, quoique vous en disiez, vaudront toujours mieux que les étrangères, et que votre soeur ne les a pas verts, mais bien gris bleux.

 

On a collé(?) le petit baril de vin muscat ces jours-ci, nous avons goûté le vin pour savoir si le voyage ne l'avait pas altéré, et nous avons bu à ta santé. Il a été reconnu généralement fort bon, je le trouve très agréable, et te remercie de nouveau pour ce petit présent.

 

Voilà la fête de cette bonne mère qui arrive, et son cher fils ne sera pas ici pour lui souhaiter, nous qui comptions si bien le tenir pour cette époque, mais hélas ! Il n'y a plus d'espoir. Il faut attendre avec patience le mois de septembre, c'est qu'à la fin, la patience s'use.

 

Tu as été bien sot* quand on t'a dit qu'il n'y avait point de bal ; c'était vraiment une chose terrible d'avoir fait une toilette inutilement. Les petites cousines ont eu des bals aussi à Passy dont on nous a fait, comme à l'ordinaire, grand récit. Elles deviennent artistes absolument. Elles changent beaucoup, non pas en beauté, mais en laideur, Sophie surtout. Je ne dis cela qu'à toi (rajouté).

 

Gabriel te racontera sûrement l'histoire des commis-marchands, autrement nommés calicots.

 

Adieu, mon cher ami, je t'embrasse de tout mon coeur.

 

Ta soeur et amie

Prudence Piet

 

Je viens de m’appervoir que je me suis trompée de feuille. Tu reconnaitras bien à cette étourderie ta pauvre sœur

 

* SOT

Un bon sot, un homme qui croit ce qu'on lui dit, qui se laisse attraper. ♦ J'étais un bon sot, moi, de croire, quand tu m'as parlé de prendre des précautions, que...., HAMILT., Gramm. 3

Dictionnaire de l’Académie française, 5ème édition, 1798

 

 

 

" Mr Calicot - L'affaire des commis-marchands "

 

Ce premier août 1817

Voilà deux courriers, mon cher Prosper, que je ne t'écris pas. J'aurais encore passé celui-ci de même, car je ne savais pas que l'on t'écrivait demain, et je comptais écrire dimanche, pour être à l'avance. Heureusement que l'on vient de m'avertir. Je vais donc mettre à profit le petit quart d'heure qui me reste avant de conduire ces dames aux boulevards se promener.

 

On me charge de te raconter l'affaire des commis-marchands. En voici un récit court et impartial. Il a été fait une pièce sur les montagnes françaises*. Entr'autres caricatures, se trouve celle de Mr Calicot (de là vient le nom de calicots, que l'on donne à tous les commis-marchands en général), marchand à l'enseigne du Mont-Ida. Cette boutique existe réellement, le maître qui aime fort à monter à cheval a toujours des bottes à éperons et des moustaches. C'est aussi la mode de plusieurs commis-marchands qui ne s'en servent que par genre. Brunet l'a trop bien imité. Il s'est reconnu. Ses commis qui l'aiment fort ainsi que tout le monde, se sont irrités. Complot, cabale, conspiration en règle montée, listes de conspirateurs formées, voilà ce qui précéda la bataille. Enfin le jour de l'explosion est arrivé. La police le sait, en prévient le matin dans les journaux et ne l'empêche pas. Le soir, les deux premières pièces se passent sans que l'orage éclate, mais il s'annonce déjà par des murmures d'improbation lorsque Brunet joue, par des applaudissements et des bis au moment où dans une des pièces il dit : « faut-il une bête ? Me voilà ». La fameuse pièce commence, enfin, et avec elle le frappement continuel des cannes et des sifflets. Brunet paraît, le bruit redouble. On s'anime, on veut aller lui arracher ses moustaches, on y va. Les gendarmes repoussent les assaillants, qui cinq fois remontent à l'assaut, et le résultat de la bataille est plusieurs commis-marchands blessés, une trentaine d'arrêtés, et un mot changé dans la pièce. Le lundi quelques sifflets, quelques personnes d'arrêtées ; le mardi une seule, porteur des listes et de la circulaire. On promet une seconde bataille pour dimanche, en attendant l'on annonce un prologue, c'est sans doute un correctif. L'on parle aussi (mais ce ne sont que des ouï-dire) d'une pièce intitulée " Mr Calicot ". Le pauvre Brunet est obligé de se faire accompagner le soir par la gendarmerie. Quelques-uns ont pris depuis mardi la voie de pommes cuites** et des pommes de terre. Quand on aura d'autres détails, je te les ferai passer.

 

On compte cette année trois batailles théâtrales. Germanicus (avec les cannes et deux sabres levés seulement), Talma à Lille (bataille sanglante), et enfin la guerre des calicots***.

 

Adieu, mon cher ami, je n'ai plus que la place et le temps (à moins que la lettre ne parte que mardi) de t'embrasser comme je t'aime, ton frère.

G. Piet

 

Ce 2 aoust 1817 (écriture contrefaite)

Nous avons rencontré hier ce pauvre Lafitte, qui a toujours ses maux de tête de temps en temps, cela lui donne un air sombre. Pour moi, qui ai aussi des maux de tête, monsieur Martin m'a donné à prendre 18 petits paquets d'une poudre qui sent très fort ce petit cabinet, qui chez nous se trouve près la cuisine. Cela se prend par la bouche enveloppé dans du pain à cacheter. Quand cela passe tout de got, cela ne me fait rien, mais malheur à moi si un seul grain s'échappe, car alors j'ai dans la bouche un mauvais goût difficile à faire passer.

 

Adieu pour la seconde fois.

 

Il est peut-être bon de te dire que c'est ton frère Gabriel qui t'écrit, sans cela tu ne l'aurais pas reconnu à l'écriture.

 

* Il s'agit de la pièce " Le combat des montagnes ", cf. plus bas.

 

** Pomme cuite

Pomme qui a été exposée au feu, et que la cuisson a rendue molle. ...

♦ Il lui a rendu, à coups de poing, la tête comme une pomme cuite, il lui a fait beaucoup de meurtrissures à la tête. Familièrement. ♦ Son petit visage de pomme cuite, son air mou, J. J. ROUSS., Conf. I . On l'abattrait à coups de pommes cuites, se dit d'une place faible, mal fortifiée. ♦ D'abord on a cru ici qu'il ne fallait que des pommes cuites pour ce siège, SÉV., 170 ♦ Sur quoi M. Leti réfute fortement ceux qui s'imaginent qu'on peut renverser la France à coups de pommes cuites, et montre aux alliés qu'ils doivent faire de grands préparatifs pour réduire au bon pied cette formidable puissance, BAYLE, Lett. 6 juin 1691

Dictionnaire Le littré

 

Gabriel avec ses pommes (cuites, de terre) fait probablement allusion à la pomme de discorde, du jugement de Pâris, qui, sur le Mont-Ida, doit attribuer à l’une des 3 déesses la pomme d’or.

 

*** Germanicus, Talma à Lille, et le Combat des Montagnes.

J'ai déjà commenté " Germanicus " (voir lettre de Pascal, 27 janvier 1817), Talma à Lille et le " Combat des Montagnes " sont détaillés ci-dessous.

 

 

 

" Lorsque tu reverras nos agréables françoises, tu leur demandera pardon... "

 

Dimanche 3 aoust 1817, 3 heures après midi

Une pluie continuelle, mon ami, les sons mélodieux que le philosophe tire de son violon depuis ce matin me jettent une douce mélancolie, qui me porte tout naturellement vers l'Espagne ! Causer avec toi est donc un besoin du coeur, que je vais satisfaire. Vanité des vanités, c'est en voyage qu'on apprend à vous apprécier, et à vous mépriser. Pauvre muscadin, où est ta bonne Sertier, voir son Prosper dans une charrette non suspendue, couché sur un matelas (de paille) cousu de ses délicates mains, pour oreiller une outre (remplie d'eau), et pour drap un sac ! La pauvre femme ne pourrait pas en revenir, si elle existait encore ! Raillerie à part, il faut avouer que ton début a été rude, et que ces messieurs ne pouvaient pas mieux choisir l'endroit pour te bien former au voyage. Aussi dis-je tout haut à ceux qui m'interrogent, il est vrai, c'est un charmant voyage que mon fils fait. Et tout bas, il sera bien plus beau quand il sera de retour. J'aime à croire que tu penseras comme moi, et que ne disant plus ils sont trop verts, tu te raccommoderas bien vite avec une bonne table, du bon vin, et même avec un bon lit. Non, tu n'es pas assez rancuneux pour leur tenir rigueur.

 

Tu parais content de Grenade, et des grenadines surtout, mais tu as beau dire. Lorsque tu reverras nos agréables françoises, tu oublieras les espagnoles, et tu demanderas à celles-là pardon d'avoir eu la pensée de leur préférer les andalouses. Il est vrai que tu as peut-être intérêt à vanter leur beau teint brun, en en ayant probablement pris toi-même une bonne couche. Mais console toi, tu reprendras peu à peu, en respirant notre bon air de Paris ta blancheur ordinaire, conservant seulement cet air mâle que t'aura donné le voyage, et tu seras encore joli garçon.

 

Où es-tu ? Mon pauvre fils, nous espérons que c'est à Murcie, si tu n'as pas été retenu plus longtemps que tu nous l'annonces par ton numéro 56 du 16 juillet. Quelle joie pour nous de recevoir la lettre qui nous annoncera que tu as mis le pied en France ! C'est alors que nous pourrons compter réellement les instants qui nous rapprocherons, et puis enfin le moment fortuné de notre réunion ! Embrassades, bonne cuisine, bonnes mines surtout, soins minutieux, tout te sera prodigué. Arrive, arrive, et tu verras si les absens perdent quelque chose avec nous.

 

Voilà les vacances de Gabriel qui arrivent. Il va falloir s'occuper essentiellement de le caser, nouvel embarras. Je crois qu'on attendra ton retour pour prendre un parti à son égard, jusque-là ton père compte le faire travailler dans son bureau ou chez Pascal. Le reste de son temps sera destiné à son allemand, dessin et écriture. Il n'est pas d'ailleurs d'acabit à rester oisif. Quoiqu'un peu fatigué dans ce moment-ci par une croissance forte et des maux de tête assez fréquents qui tiennent à son âge, il travaille beaucoup et nous est d'une grande utilité dans la maison.

 

Ne manque pas de nous donner ton itinéraire de retour, afin que tu ne sois pas dénué de nos lettres ; d'ailleurs instruit un peu d'avance des villes où tu passeras, ton père pourra t'indiquer des maisons ou en te nommant tu serais sûr d'être reçu avec toute la cordialité possible.

 

Je ne sais si le paresseux Pascal, qui devait si bien t'écrire samedi, prendra la plume demain jour de courrier ? Il est vrai qu'il est de mauvaise humeur que ses affaires ne marchent pas plus vite.

 

Lafitte nous a abandonné totalement. Nous l'avons trouvé aux boulevards l'autre jour. Après avoir hésité un instant, il vient nous saluer, et me dire que sa mère avait reçu une lettre de toi le matin. Ce jeune homme me fait peine, il a quelque chose qui n'est pas naturel.

 

Voilà 20 jours que nous n'avons reçu de nouvelles de ton parrain, nous en attendons. Lui écris-tu de temps en temps ? Tu es sûr de lui faire plaisir. Et à Baignes, où en es-tu avec cette partie de la famille ? Le pauvre Templier est mort à la suite d'une maladie de poitrine, gagnée par le travail que nécessitait son état. Après avoir langui quelques mois à Paris, il s'était déterminé à aller dans son pays, ce qui a été fort heureux pour nous qui nous étions fort attachés à lui. C'était un brave jeune homme, qui n'aurait fait qu'honneur à la famille.

 

Je t'aime et t'embrasse de toute la tendresse de mon âme.

(maman)

 

 

"Brunet, s'il était forcé de se battre avec tous ceux qu'il représentait..."

 

Ce 4 août

Oui, mon ami, il la prendra la plume, le paresseux de frère aîné, c'est un besoin pour lui de causer avec son ?. Si je reste quelquefois longtemps sans t'écrire, mon cher Prosper, ce n'est pas que je n'ai point de plaisir à m'entretenir avec toi, c'est ennuié de me voir toujours promettre de l'avancement et de n'en point voir arriver, d'entamer trente-six mariages et de n'en voir terminer aucun, j'éprouve un malaise général de l'âme, qui me porte à aller toujours où je ne suis pas, et de quitter ce que j'entreprends pour faire autre chose. De sorte que quand je veux t'écrire, il me prend une lubie qui me porte à lire ou à aller me promener. Si tu étais au moins ici, nous nous occuperions à faire nos affaires, et à tâcher de gagner de l'argent. Pendant ce temps-là, on ne broie pas du noir. Philippe t'a déjà parlé je crois d'un cabinet d'affaires que je me construis. Un seul homme ne suffit pas pour ce genre d'état, et j'attends avec bien de l'impatience ton retour pour que nous établissions cela en grand, sans cependant nuire à nos autres métiers. Tous mes livres sont montés, il ne me manque plus que les affaires ; mais cela ne peut pas venir tout de suite. Piet m'a promis de me donner toutes celles qui ne seraient pas du ressort de son étude. Mr Lefèbvre, gros commissionnaire de la rüe Michel Lecomte, me passe port(?) pour lui faire ses recouvrements en province. Plusieurs notaires me chargent de tout ce qui est relatif aux hypothèques. J'ai commencé le 12 juillet et je me suis fait pendant le mois 25 francs. Sans compter que j'ai gagné 21 francs pour articles que j'ai rédigés dans le journal de l'Enregistrement. Vive l'industrie !

 

Je suis allé voir avec mon père vendredi dernier la pièce qui fait tapage. Elle est fort gaie, nous avons ri comme des bossus. Il n'y a pas eu de signes de mécontentement. On avait parlé de cabale pour hier, mais on y a mis bon ordre en ne donnant pas la pièce.

 

Voici le couplet qui a démonté les calicots. Mr Calicot répond à la Folie qui le prend pour un militaire à ses moustaches et à ses espérances.

 

Air : Le fondateur de ma patrie.

"Oui, de tous ceux que je gouverne

c'est l'uniforme et l'on pourrait enfin

se croire dans une caserne

en entrant dans mon magasin

mais ces fiers enfants de Bellone

[dont les moustaches vous font peur

ont un comptoir pour champ d'honneur

et pour arme une demie aune] (bis)

 

Depuis l'insurrection risible des auniers, il n'est sorte de quolibets dont on ne les assomme. On dit que les calicots ont beau faire, qu'ils n'ont pas pu faire baisser la toile, et que ce n'est pas étonnant parce qu'ils n'ont pas le fil. Brunet a répondu à une députation qui lui demandait raison, que c'était son rôle de jouer les niais, et que s'il était forcé de se battre avec tous ceux qu'il représentait, il aurait trop à faire. Il fallait une godriole aux parisiens pour se distraire après la famine. La voilà trouvée, ils ont de quoi vivre pendant trois mois.

 

J'avais l'intention, mon cher ami, de demander un brevet d'exportation pour transplanter les montagnes russes, françaises, suisses, égyptiennes, illyriennes etc. etc. en Espagne ; mais d'après ta dernière lettre, j'ai retiré ma demande, je vois qu'on peut se donner à chaque instant le plaisir de se faire ramasser dans ce pays-là sans montagnes factices, et sans frais d'établissement. Tu sais comme je suis curieux, aussi ne connais-je encore que par les journaux et les récits des autres toutes les montagnes ci-dessus détaillées.

 

Adieu, mon bon ami, presse ton retour, tu n'iras jamais assez vite au gré de notre âme affamée de te revoir. Je laisse une petite place à la chère maman qui se frottera les yeux un peu de meilleure heure demain matin, afin de te donner sa première pensée.

Pascal

 

Ce 5 août

Ta mère, mon cher ami, s'est levée par (?) à sept heures et est allée au bain. Pour moi qui suis enfoncé dans mes papiers domaniaux et en ai mal aux yeux, je n'ai pas le temps de t'écrire. Mais je ne veux pas que le courrier parte sans te porter aussi mes embrassements bien tendre et mon invitation à faire diligence pour ton retour.

(papa)

 

 

 

" Le combat des montagnes ou la Folie Beaujon "

 

Pièce de E. Scribe et H. Dupin représentée pour la première fois en juillet 1817. Laissons à Eugène Scribe le soin de décrire le contexte de l'époque, dans les avant-propos de cette pièce et de la suivante ("Le café des Variétés"), écrite à son tour pour apaiser les excès provoqués par la première.

 

" Les parodies et les pièces de circonstance sont essentiellement du domaine du vaudeville. Par malheur elles survivent rarement à l’à-propos qui les a fait naître..., je n’admets dans ce recueil que le Combat des Montagnes, non parce qu’elle est bonne, mais parce que, autrefois, elle a fait beaucoup de bruit, et qu’auprès de bien des gens, le bruit tient lieu de mérite. Voici à quelle occasion cet ouvrage fut donné.

 

À la fin de 1816, on avait établi à la barrière des Ternes un amusement fort connu à Saint-Pétersbourg et tout nouveau pour les Parisiens. C’étaient des montagnes en bois que l’on descendait sur des chars à roulettes. Cette invention, qui eut beaucoup de succès, donna lieu à plusieurs pièces de circonstance, entre autres à une intitulée les Montagnes Russes, que nous fîmes jouer, sur le théâtre du Vaudeville, au mois d’octobre 1816.

 

Plus tard, d’autres établissements de ce genre se formèrent dans tous les quartiers de la capitale. On vit s’élever au sein de Paris : des montagnes suisses, illyriennes, égyptiennes, etc. Enfin vinrent de riches capitalistes qui, sur l’emplacement des anciens jardins Beaujon, bâtirent des Montagnes Françaises. Plusieurs millions furent dépensés dans ces immenses constructions ; il était impossible de rien voir de plus élégant et de plus magnifique que cet édifice offert par la mode aux caprices parisiens. Ce fut à l’occasion de cette lutte, de cette rivalité de montagnes, que fut composée la pièce qu’on va lire, qui ne dut sa vogue qu’à des circonstances tout à fait indépendantes de son mérite.

 

Après vingt-cinq ans de combats et de victoires, tout ce qui rappelait nos anciens succès, tous les hommes qui y avaient contribué étaient l’objet de la faveur universelle. De là cette considération, ce respect dont jouissaient nos soldats ; considération que beaucoup de gens espéraient usurper en se donnant des manières et une tournure militaires. Ainsi, des jeunes gens qui n’avaient jamais été à nos armées, des commis-marchands qui sortaient de leurs magasins, paraissaient dans toutes les promenades avec des moustaches et des éperons. Ce n’était là qu’un léger ridicule ; mais comme tout ridicule est justiciable de la comédie et du vaudeville, nous introduisîmes dans le Combat des Montagnes une scène où M. Calicot, commis-marchand, est pris pour un militaire ; cette scène, fort médiocre et très peu développée, mit tous les magasins de Paris en hostilité avec les Variétés. ... Cette guerre qui... inonda la capitale d’un déluge de pamphlets et de caricatures, et qui est restée dans la mémoire des vieux habitués des Variétés, sous le nom de Guerre des Calicots.

 

... Pour mettre un terme à un scandale dont nous étions plus affligés que personne, pour calmer l’irritation des esprits, et pour amener la paix sans la demander, nous composâmes la pièce "Le café des variétés", qui obtint beaucoup de succès, et qui produisit le résultat que nous désirions. La paix fut signée entre les puissances belligérantes, et contre l’ordinaire des traités passés entre souverains, la bonne intelligence a toujours duré depuis ce temps entre le théâtre des Variétés et les commis marchands, qui en sont demeurés les fidèles alliés et les plus fermes soutiens ".

 

Pour la dimension sociologique des calicots, voir les travaux de Peggy Davis, dont voici de façon synthétique l'argument : l'effondrement de l'Empire et le retour de la monarchie marquent les premières années de la Restauration. Le calicot - figure de la jeunesse au début de sa vie professionnelle dans le commerce et au seuil de sa vie de bourgeois - revendique sa place dans la société civile et dans le monde viril. Le calicot comme jeune homme est une figure de la culture populaire du XIXe siècle que l'on va retrouver disséminée dans les vaudevilles, les chansons et les lithographies.

 

La revendication des calicots ne fait que révéler le ridicule féminisant du costume qu'on n'est pas légitime à porter. Pour autant, le calicot augure d'un tournant de la mode masculine. Comme l'écrit P. Davis : "le calicot s’inscrit dans une généalogie d’élégants et de poseurs, depuis les Macaronis jusqu’aux Dandies, en passant par les Incroyables, M. Belle-Taille et autres Beau Brummel. Il s’inscrit également dans le registre du musard et du flâneur..."

 

Avec de nombreuses illustrations : "Entre la physiognomonie et les Physiologies : le Calicot, figure du panorama parisien sous la Restauration". Peggy Davis - revue Études françaises, Volume 49, Numéro 3, 2013, p. 63–85

http://id.erudit.org/iderudit/1021203ar

 

Et aussi :

Davis, Peggy. 2015. « Une vie de jeune homme : la satire du Calicot ». Document vidéo. En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. http://oic.uqam.ca/fr/communications/une-vie-de-jeune-homme-la-satire-du-calicot

 

 

 

 

 

Talma à Lille

 

Cette affaire théâtrale a peut-être été commentée dans une lettre de la famille Piet qui ne nous est pas parvenue. Au mois d’avril 1817, Talma - dont les tournées étaient rares - joua à Lille Manlius, Hamlet, Abufar, Coriolan, Andromaque, Œdipe, et pour la seconde fois Hamlet, son rôle préféré.

 

" Quantité de procès-verbaux et de rapports de police mentionnent à cette époque des tumultes, des rixes ou des duels entre spectateurs au théâtre de Lille. Parmi les militaires qui prenaient une large part à ces désordres, les officiers du régiment de cavalerie des chasseurs de la Vendée, esprits très ardents et très dévoués au nouveau régime, se faisaient surtout remarquer. Le public du théâtre de Lille était composé en majeure partie de l’élément militaire… qui ne cherchaient que plaies et bosses et pour lesquels une question de théâtre devenait une affaire d’honneur. Les événements qui s’étaient accomplis depuis un quart de siècle avaient créé entre l’armée nouvelle et l’ancienne, un violent antagonisme ; le souvenir de l’Empereur et le dévouement au Roi amenait chaque jour et partout, au théâtre comme à la ville, dans les salons comme dans les lieux publics, des allusions blessantes, des propos injurieux, des voies de fait et surtout des rencontres.

 

A peu près à la même date (22 mars) avait lieu à Paris, au Théâtre-Français, la tumultueuse représentation de Germanicus, représentation plaisamment appelée la bataille des Cannes, dont les détails parvinrent à Lille, en même temps que la nouvelle de la prochaine arrivée de Talma.

 

On adopta la même tactique, en enrôlant les manifestants, en leur donnant une consigne. Pour chauffer les esprits, on parlait des préférences politiques de Talma, on le montrait jacobin sous la révolution, assistant au retour de Varennes et forçant Louis XVI à descendre de voiture – pure invention de ces cerveaux exaltés - on lui reprochait ses rapports avec Bonaparte, et dans la suite, l’amitié de Napoléon. … Bref, Talma, devenu « un objet de mépris et d’horreur » pour ses adversaires, devait être conséquemment sifflé sans pitié.

 

Le bruit de ces projets se répandit bientôt dans le public et causa une vive agitation parmi ceux qui, dans la bourgeoisie lilloise, professaient des idées libérales ; ils préparèrent immédiatement une contre-manifestation et firent circuler, pendant le cours des représentations de Talma, la pièce de vers suivante :

Lille est fière aujourd’hui de t’offrir son hommage,

Si quelques ennemis de tes nobles succès

Troublent de leurs clameurs les bravos du parterre,

Nous désavouons tous cette audace étrangère,

Leur cœur n’est pas lillois, leur goût n’est pas français

 

… On attendait le dernier jour... Le 24 avril, jour de la clôture de l’année théâtrale, Talma donna Hamlet ; par son jeu brillant et profond, il entraina les applaudissements de tous. On croyait le calme assuré par cette approbation générale, la pièce se termina sans bruit et la toile se baissa. Moment d’hésitation, on se lève, personne ne sort… puis éclatèrent les cris de « Talma ! Talma ! ». On veut rappeler le grand tragédien, mais au même instant des « Non ! Non ! » accompagnés de sifflets, retentissent de toutes parts. Les cris redoublent… des paroles on en vient aux menaces, un grand nombre d’officiers, impatients et prêts, s’élancent des loges, du parquet et de l’orchestre, escaladent le théâtre, mettent le sabre à la main et défient le parterre ".

 

L’affaire fit scandale à tel point que le régiment de cavalerie des chasseurs de Vendée fut prié de quitter Lille, la foule se pressant pour leur faire une haie d’honneur.

 

CALICOT

Nous sommes même venus si vite (c’est moi qui conduisais) que j’ai accroché le phaéton de ce gros colonel ; ça a manqué d’avoir des suites. J’ai vu le moment où ça allait compromettre... le vernis de ma voiture.

 

LA FOLIE

Ah ! vous me rassurez ; car, entre militaires, cela pouvait avoir d’autres suites.

 

HORTENSIA

Vous vous trompez, ma chère, monsieur n’est pas militaire et ne l’a jamais été. C’est M. Calicot.

 

CALICOT

Marchand de nouveautés au Mont Ida !

 

LA FOLIE

C’est que cette cravate noire, ces éperons et surtout ces moustaches... Excusez, monsieur, je vous prenais pour un brave...

 

CALICOT

Il n’y a pas de quoi, madame.

 

"Air de Julie"

Oui, de tous ceux que je gouverne

C’est l’uniforme, et l’on pourrait enfin

Se croire dans une caserne,

En entrant dans mon magasin ;

Mais ces fiers enfants de Bellone,

Dont les moustaches vous font peur,

Ont un comptoir pour champ d’honneur,

Et pour arme une demi-aune.

 

HORTENSIA

Monsieur est un jeune négociant qui fera de très bonnes affaires. D’abord, il est déjà très connu ; on le rencontre partout, au café Anglais, au boulevard de Gand, à toutes les promenades. Il parle de musique à la Bourse et de commerce à l’Opéra. ...

 

Le Combat des Montagnes, ou la Folie Beaujon

 

La scène où les calicots se sentent bafoués dans leur honneur. La revendication virile est imaginaire et de fait ridicule. Il ne suffit pas de s'habiller en militaire pour pouvoir en revendiquer les honneurs. Voir les travaux de P. Davis (ci-contre) pour, notamment, la féminisation du calicot.

 

A ce propos, on peut noter dans cet extrait "fiers enfants de Bellone". L'oxymore est particulière-ment cruel. Bellone est l'équivalent féminin de Mars, dieu de la guerre. Moins connue que son homologue masculin, Bellone ne transcende pas les valeurs de la guerre. La femme guerrière c'est l'horreur, le ravage, la dévastation ; à l'opposé des valeurs d'honneur, de justice ou de charité que la guerre entreprise par les hommes subliment.

 

Bellone en fureur

Galerie des Glaces - Versailles

 

http://www.galeriedesglaces-versailles.fr/html/11/collection/c41.html

 

« … dans ma qualité de sergent-major… je dois vous faire observer que parmi ces jeunes gens qui se sont si malheureusement signalés au Théâtre des Variétés, il s’en trouve trois qui, pour participer à une scène scandaleuse, ont négligé leur devoir de garde national, … où on les a en vain attendus.

C’est M. Pigeon fils, qui ne veut pas s’habiller avant que ses moustaches ne soient longues de 4 pouces ; c’est M. Des Sonnettes qui persiste à refuser le service de chasseur, et qui tarde toujours à s’inscrire dans la garde à cheval vu qu’il n’a pas appris l’équitation ; c’est enfin M. Des Macarons, qui a demandé au conseil d’administration la permission de se faire un fusil plus léger que ceux de calibre, attendu que le poids de ses grosses bottes absorbe toutes ses forces physiques ».

La Quotidienne, 30 juillet 1817

 

 

 

Sans l'ennemi la guerre est ridicule.

Pierre Desproges - Manuel de savoir vivre

à l’usage des rustres et des malpolis

Moustaches, pantalon blanc des militaires, éperons surdimensionnés, le Calicot part à la guerre, armé de sa demi-aune (pour mesurer le tissu).

Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" Sachez que les françaises, quoique vous en disiez, vaudront toujours mieux que les étrangères "

http://fitheatre.free.fr/gens/ACTRICES-ACTEURS/TALMA/portraitTalma-Hamlet.htm