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Comme je vais au lycée Charlemagne, je passe toujours devant la maison du respectable monsieur Loffette, chaque fois que j'aperçois vos petits violons rouges, je songe à deux objets très intéressants pour moi, à toi d'abord, ensuite au commerce qui est l'unique but de toutes mes occupations, et même de mes récréations, car le dessin est la seule récréation à laquelle je m'amuse. Je fais bien de temps en temps courir deux balles l'une après l'autre, mais ça finit par m'ennuyer, au lieu que le dessin, ça ne m'ennuie jamais. Je m'habitue aussi à ne me fatiguer d'aucune course, ce qui peut servir aussi dans le commerce. Samedi, je suis parti à dix heures pour aller chercher des livres au delà des ponts, j'ai couru pour trouver ces maudits livres dans toutes les rues à libraire et de ces côtés, tant que je ne suis rentré qu'à midi moins un quart, pour aller de suite chez mon maître d'allemand, qui demeure rue de Crussol, près le restaurateur de la Gaillotte ; de là au lycée, et du lycée chez nous. Mais j'oublie que je ne suis pas le seul à t'écrire, et que je tiens trop de place, "sed trahit ma quemque voluptas", voila ce que je répondrai si l'on me trouve trop long. Adieu donc, mon cher Prosper, Ton Imitateur.

G. Piet

 

P. S. Pierre me demande toujours si nous avons reçu des nouvelles de toi, et quand je lui dis que tu te portes bien, il me répond : allons, tant mieux pour ce pauvre Mr Prosper.

 

 

 

"Ne donne qu'avec ménagement dans les ribotes des voyageurs"

 

Pendant qu'on prépare notre déjeuner je me saisis un instant du papier pour causer avec toi. Tu vois combien Gabriel se démène pour tirer le meilleur parti possible de son temps. Le maître d'allemand est enchanté de son élève, et il le fait marcher promptement. J'ai été tout étonné de la facilité avec laquelle il prononce ces mots qui me paraissent si difficiles : il répète ses noms tout en jouant à la balle, et apprend ses leçons en marchant. On arrangera sous peu de jours l'affaire du maître de dessin. Tout se dispose de manière qu'en restant à la maison, il n'y aura néanmoins pas le moindre temps perdu. Quel bonheur pour nous mes pauvres enfants, de voir qu'il n'y ait parmi vous aucun qui ne nous donne satisfaction. Nous apprendrons avec bien de l'intérêt en ce qui te concerne le succès de tes premières démarches pour les affaires de la maison Loffait : mais si elles ne réussissaient pas à ton gré ne te décourage pas, espère un meilleur jour. Mets de la ténacité, mêlée à ta politesse habituelle et tu obtiendras. Ménage bien ta santé : ne donne qu'avec ménagement dans les ribotes des voyageurs. On m'appelle, je t'embrasse bien tendrement.

P.

 

 

"Ecris pour que rien ne t'échappe"

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Le 15 j'ai été entendre une messe à ton intention croyant que tu pourrais mettre le pied sur les terres espagnoles ce jour là, mais, d'après ta lettre du 14, je vois que j'ai devancé mes prières, elles n'en ont pas été moins bonnes. J'en ai trouvé une toute courte pour les voyageurs que je dis et dirai tous les soirs jusqu'à ton retour. Je crois que tu me rendras dévote. Tu es sans doute à Bilbao, capitale de la Biscaye. Je l'ai déjà parcourue sur la carte et dans le dictionnaire, ce qui m'a le plus frappée, c'est la salubrité de l'air qu'on y respire, fais en provision. Je voudrais t'en mettre plein un de tes sacs. St Sebastien n'est peut-être pas aussi sain étant près de la mer, restes y peu. Mais vive Vittoria qui a des rües bordées d'arbres, cela doit nous paraître délicieux à nous autres parisiens. Observe, comme tu as déjà fait, et écris pour que rien ne t'échappe. En écrivant, restes y peu, je m'aperçois que j'ai encore une observation à te faire sur notre impératif. Tu mettras une s à la seconde personne malgré qu'il n'y en aurait pas à la première de l'indicatif, si cette seconde personne est suivie d'une y ou de en. Ex: restes y, donnes en, ainsi-soit-il.

 

Nous avons dîné en famille dimanche chez nos mariés. Mme Guénée et Anaïs* partaient le lendemain. J'ai eu cette aimable enfant une journée entière, on n'est pas plus intéressante qu'elle. Vivacité tempérée par une grande douceur et une soumission extrême, esprit, intelligence, sensibilité. Quand elle aura passé l'âge où on pourra s'assurer si sa santé est plus solide que celle de sa soeur, je me plairais beaucoup à la cultiver pour mon espagnol. Sauf cependant meilleur avis.

Adieu cher fils, courage et santé. Je voudrais déjà te voir au nec plus ultra de ton voyage, je n'aurais plus qu'à gagner. Tu sais avec quelle tendresse nous t'embrassons tous.

Ta mère et amie

 

Chacun est sensible à ton souvenir, parrein et sa soeur particulièrement. La santé du premier se soutient. Dis un mot dans ta première pour Pierre et sa femme.

 

 

*Anaïs Célestine GUENEE, née le 11 mars 1804. Sa soeur aînée, Anne Germaine Félicité, vient d'épouser Pierre Charles Mathieu PIET, le 09 septembre 1816 (voir lettre du Breuilhac).

 

Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

"Trahit sua quemque voluptas"