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Paris ce 23 juillet 1817

 

C'est en t'écrivant avec exactitude, mon cher ami, que nous voulons mettre les torts de ton côté, comme l'on dit, et faire tacitement la critique de tes séjours interminables dans certaines grandes villes telles que Malaga, de très malheureuse mémoire. Toutefois nous sommes bons enfants, et si tu veux passer avec nous un marché qui te ramène à Paris avant la fin d'août, nous ferons aussitôt la paix. Indulgence de notre part, célérité de la tienne, voilà les conditions du marché. S'il était besoin de te conter toutes les questions dont tu es l'objet, et que toutes les bouches répètent, pour t'amorcer et réveiller en toi l'amour de la patrie, j'en aurais long à te dire ; mais qu'as-tu fait pour nous qui mérite que nous te fassions connaître les choses flatteuses qui se disent ici sur ton compte ? C'est ce que nous saurons lorsque nous recevrons une lettre datée d'un autre pays que celui où tu es.

 

Pour te tenir au courant de notre intérieur et de ce qui s'y passe, tu sauras que nous avons fait un petit voyage à Moret, maman, ma soeur et moi. Ces dames y sont restées neuf à dix jours, et moi quatre seulement. Vu le mauvais temps qu'il y a eu jusqu'au jour de mon départ pour les aller retrouver, vu la solitude et l'isolement de ces dames loin de leurs cavaliers, et enfin par suite de la mauvaise disposition de la chambre qu'elles avaient, les premiers jours n'ont presque rien eu d'agréable pour elles. Maman a eu de petites indispositions. Mais vers la fin, le temps a pris un caractère de chaleur décidé. J'ai été leur porter des nouvelles de tout le monde, et leur jouer des walses pour les égayer. On a pris jour pour diverses parties de promenade, on a été à Fontainebleau voir les appartements et le jardin du château. Il fallait voir toutes ces dames juchées sur des ânes galoper en criant miséricorde, car nous avions réuni à nous tout ce qu'il y a de société dans Moret. Les soirs on a dansé, et joué des petits jeux. J'ai eu à peine vu le duc de Bourgogne que nous ne faisions plus qu'une paire d'amis. Il est excellent pour ces parties de campagne, ma soeur lui faisait des niches. Elle lui a poché un oeil à la boue, et débarbouillé la figure avec du noir de cheminée. Que de soins, que d'attentions on nous prodiguait. Je me suis beaucoup amusé. Tous les soirs, j'étais éreinté du mouvement que je m'étais donné dans la journée.

 

Le mariage de Pascal languit. On en est toujours à se regarder les dimanches aux Thuileries. Son cabinet d'affaires commence à prendre son essor. On t'attend pour coopérer à son succès. Quant à moi, ma plume sera toujours prête pour ce qui sera rédaction d'actes et besogne de mon ministère. Je crois que Pascal a plus de moyen de réussir dans cette entreprise que personne. Quant à la formation de la clientèle, il n'y a qu'à donner des poignées de mains à tout le monde, l'activité et le travail feront marcher les affaires.

 

Tu reviendras pour lancer Gabriel dans le commerce. Il finit ses classes. Il dessine joliment, et parle la langue allemande. Peu de jeunes gens ont acquis autant que lui à son âge. Il aura besoin de reprendre les livres de mathématique, et de s'en occuper sérieusement. C'est aussi mon projet, nous pourrons nous en occuper ensemble.

 

Je vais passer mes examens et ma thèse ; j'espère que l'année 1818 me saluera du nom d'avocat. Si celui de deuxième clerc pouvait s'y joindre !... Mes espérances sont mortes. Lorsque tout cela sera débaclé*, je compte me remettre non seulement aux mathématiques comme je viens de le dire, mais à la géographie dont je peux me vanter de ne savoir un mot, à la grammaire, et surtout à la littérature que jusqu'à présent il m'a été impossible de cultiver. Je suis assez jeune pour que tout ce que je me promets là puisse avoir lieu. J'ai toujours grand goût pour le violon, et je n'ai rien à me reprocher de ce côté. J'étudie suffisamment, non seulement pour ne pas perdre, mais pour acquérir.

 

Nous n'avons pas de nouvelles des Gravelle ; c'est que cela va bien chez eux.

 

Adieu, mon ami, je t'embrasse comme je t'aime.

(Philippe)

 

J'aurais bien des choses à te conter sur la maison Lafitte. Je te dirai seulement que Mlle Jenny allait partir pour les isles lorsque la petite insurrection de Fernambouc** est arrivée. Ce qui l'a empêchée de partir. Une demoiselle de 32 ans devrait-elle s'effrayer de si peu de chose : toutes les marchandises dont elle devait faire commerce étaient achetées. As-tu reçu des nouvelles de tout ce monde. Je ne les ai pas vus depuis trois mois, mais les Fournier me donnent les détails historiques.

 

* DÉBÂCLER. v. a. Ouvrir, débarrasser. Débâcler des bateaux, une porte, une fenêtre. Ce mot est populaire. •Il est aussi neutre, et se dit d'Une rivière, quand les glaces viennent à se rompre et à suivre le cours de l'eau. La rivière a débâclé cette nuit.

Dictionnaire de l’Académie française, 5ème édition, 1798

 

** Fernambouc puis Pernambouc, capitainerie d'une région du nord-est du Brésil. La Révolution pernamboucaine (Revolução Pernambucana), également appelée "révolution des Pères" (Revolução dos Padres) fut une révolte qui eut lieu du 6 mars au 19 mai 1817.

 

L'invasion napoléonienne du Portugal pousse la famille royale à fuir et à s'installer à Rio de Janeiro en 1808. Cette arrivée correspond avec la libéralisation du commerce, qui contribue à la croissance des relations commerciales entre le nord-est du Brésil et d'autres nations, dont les Etats-Unis.

 

Pernambouc étant la capitainerie la plus active, elle est aussi la plus lucrative. Pour les colons établis bien avant l'arrivée de la famille royale, l'augmentation des impôts - comme la taxation des denrées alimentaires - qui sert à payer les dépenses extravagantes de la Cour, est injustifiée.

 

L'idéologie des meneurs de cette révolte - propagée par les sociétés maçonniques - tenait des Lumières, en réaction à l'absolutisme monarchique portugais. Les journaux français se font l'écho légitimiste de cette rebellion, par exemple :

 

« Le pavillon royal de Portugal flotte au nord et au midi de Fernambouc. Les habitans même de cette capitainerie étoient très mécontens, et n'attendoient qu'un appui pour se déclarer en faveur de la cause royale. Le port étoit bloqué, et l'intérieur de la partie septentrionale de la province, qui approvisionne Fernambouc, refusoit d'y rien envoyer. Les troupes des insurgens ne suffisent pas pour former la garnison de la place ; et pendant ce temps les troupes de Bahia et d’autres endroits sont en marche ». Maranham, 19 avril.

 

Le mouvement rebelle, qui ne durera qu'un peu plus de 70 jours, sera réprimé dans le sang. Bien que la Couronne ait rétabli l'ordre, le climat d'instabilité restera, l'ancienne structure coloniale ayant été ébranlée. Cette première rebellion est symbolique car elle précède la guerre d'indépendance (1821-1824). A ce titre, le Brésil à fêté cette année les 200 ans de la révolte Pernamboucaine.

 

 

 

"Nous avons parlé commerce, Provence, foire de Beaucaire, etc. etc."

 

Ce 29 juillet 1817

Les jours passent si rapidement, mon cher ami, malgré que nous n'en donnions pas une grande partie au plaisir, si ce n'est celui de la promenade, que le jour où il faut écrire au pauvre Prosper est bientôt arrivé, non sans qu'on y ait songé, mais sans qu'on ait pris la plume. Je ne vois pas que la chère mère ni la soeur, ni le grand, ni le plus jeune frère aient préparé leur contingent. L'un d'eux te racontera l'histoire tragique des Variétés où le jeune commerce de détail de Paris a été battant et battu.

 

L'affaire d'Albarède est terminée, il entre dans une maison Lainé(?), fabrique de schals à raison de 1200 francs par an, ce qui rend grand service au père. Philippe s'occupe de placer le second fils comme petit clerc, le dernier a une meilleure écriture que l'aîné. A propos d'écriture, je voudrais bien que la tienne fut habituellement meilleure. Tu n'es point encore dans l’âge où si tu le voulais fortement tu ne pusses pas la rendre plus régulière. Tu sais que dans le commerce, c'est un point auquel on fait plus d'attention que dans beaucoup d'autres parties.

 

Nous avons rencontré avant-hier dimanche messieurs Loffet et Baillot sur le boulevard. Nous les avons amenés à la maison où ils ont passé le reste de la soirée. La conversation s'est particularisée entre Mr Loffet et moi. Nous avons parlé commerce, Provence, foire de Beaucaire, etc. etc. Il me racontait que dans certains temps il avait des commis qui gagnaient jusqu'à 3 000 francs chez lui. Je ne sais pas si ce temps reviendra, si reposé de ton voyage tu auras un sort convenable. Toujours est-il que je voudrais que tu fusses de retour, qu'il tarde infiniment à tout le monde de te revoir, et qu'on a appris avec plaisir par ta lettre du 12 que tu séjournerais peu à Grenade, Murcie et Carthagène. Nous avons été étonnés qu'à cette dernière époque tu n'eusses pas encore reçu notre lettre du 24 juin adressée comme celle du 16 mai à Grenade poste restante. Tu auras trouvé à Murcie où tu dois être maintenant notre lettre du premier juillet, et si tu y as fait venir les lettres de Carthagène, tu auras ample provision de nos nouvelles par les lettres du 24 mai, 3 et 10 juin. Je voudrais que tu pusses sous peu m'indiquer ta route en France à partir de Perpignan par où tu dois revenir jusqu'à Lyon, et si tu séjourneras dans quelques-unes des villes intermédiaires. Il ne serait pas inutile peut-être pour ta maison et toujours pour toi dans les vues ultérieures que tu pourrais avoir, que tu prisses quelque connaissance des usages, des ressources des provinces méridionales.

 

Nous sommes en possession du petit baril de vin destiné à Prudence, nous le ferons tirer incessamment.

 

Je te laisse, mon pauvre ami, pour me jeter dans les papiers domaniaux, dont j'ai toujours bonne quantité sans cependant être écrasé comme je le craignais, quoique déjà surchargé par la maladie d'un de mes chefs de correspondance.

 

Je t'embrasse bien tendrement.

(papa)

 

 

« S'endormir sur sa mule plutôt que de se pincer jusqu'au sang ! »

 

Je m'étais bien promis, mon cher Prosper, de ne pas attendre le jour du courrier pour t'écrire à mon aise, et m'y voilà arrivée sans y penser. N'importe, il ne partira pas sans te porter quelque chose de moi. Quant au paresseux de Pascal, il remet à samedi à te raconter la grande aventure des commis-marchands ; patiente jusque-là à la savoir. Contente-toi pour aujourd'hui que je te dise qu'elle leur fait honneur.

 

Prudence et Gabriel ont fait aussi la partie d'écrire le même jour que le frère aîné. En parlant de celui-ci, tu as vu dans notre lettre du 24 juin numéro 34, si tu l'as reçue, deux nouveaux projets de mariage pour lui, l'un avec Mlle Mesnager formé par Mme Bergeron ; l'autre avec Mlle Demours, fille du fameux oculiste offert par Mme Bordes, ci-devant Mlle Lavoisier. Et bien de tout cela il ne nous restera rien à ce que j'aperçois. La première demoiselle étant retenue depuis longtemps, la seconde ayant eu un mariage prêt à se faire avec un garde du corps qui lui convient beaucoup ainsi qu'à sa mère, et qu'on tâche de renouer (à ce qu'on dit) malgré la volonté formelle du père. Ce qui me fait plaisir, c'est que ton frère prend et quitte toutes ces aventures comme elles viennent, sans s'en tourmenter un seul instant. Tu dois être las de nous entendre parler mariage, c'est que ton père et moi, mon pauvre ami, rêvons jour et nuit ; tant pour Piet que pour ta pauvre soeur. Tu nous diras avec raison, mais à 19 ans, rien ne presse ? Tu as raison, si on avait en vue quelque chose pour 20 ou 21 ans, mais le tems coule vite, on y arrivera, et si on n'a rien trouvé c'est alors qu'on se tourmentera fort. Il y a d'ailleurs une autre considération qui nous donne le grand désir de l'établir, c'est de pouvoir le faire tandis que ton père est en place, ce qui doit nécessairement nous en faciliter les moyens. Ce n'est pas que ton père ne pusse pousser sa carrière domaniale encore loin, mais je voudrais qu'aucun lien ne le retinsse, et qu'il fut libre de prendre sa retraite si bon lui semblait, aussitôt qu'il désirera prendre du repos. Tu sais bien que d'après notre manière de penser et de sentir pour vous tous, nous ne serons vraiment heureux que lorsque le sort de chacun de vous sera bien fixé, et suivant vos désirs ! Combien nous aurions besoin de toi pour causer de tout ce qui nous occupe ?

 

Arrive donc, mon ami, le plus vite possible. Mais je vois que pour ton voyage, comme pour tout ce qui nous regarde, si nous prenons notre élan et croyons pouvoir aller en avant, nous sommes toujours arrêtés en chemin par un obstacle inattendu. Prenons donc patience. La bonne Marianne qui voit que je t'écris, me charge de te présenter son respect et celui de Pierre, et de te dire que tu lui laisseras trop de tems pour te préparer un bon lit, et que tu t'arranges pour être de retour en septembre avant qu'elle n'aille dans son pays, ce que je lui ai promis pour cette époque. Tu vois que tout le monde veut voyager. On t'attend aussi pour la saint Philissien à Dourdan, on t'attendait aussi rue Bourbon-Villeneuve pour le 15 d'août, mais on voit bien qu'il faudra encore s'embrasser de loin ! Malheureux enfant, ne pas venir souhaiter la fête à sa mère, c'est affreux, et puis lui faire blanchir sans cesse le bout du nez en lui faisant voir de trop près les chutes, les précipices, la mule en fureur, les voyages de nuit sans seulement être armé, le chapeau roulant dans un fond de 30 pieds où l'espagnol a bien manqué de l'accompagner, les voleurs, les fanfaronnades d'aller en avant de ses conducteurs au risque et péril de se perdre et dieu sait où, s'endormir sur sa mule plutôt que de se pincer jusqu'au sang, voilà, voilà des imprudences que je ne pardonne pas. Comme je vais respirer librement quand tu seras dans nos belles routes de France, que ne puis-je te pousser !

 

La petite cousine est toujours chancelante, elle est incommodée sans être sûre d'être grosse, le mari qui la rend heureuse à sa manière est un original bien digne du corps dont il fait partie.

 

Florentin va faire un voyage chez son père, on espère que cela produira le bon effet de ramener celui-ci vers son fils aîné que rien n'a pu déterminer à répondre à une lettre qu'il lui avait écrite. Enfin ta tante, voyant sans doute le chagrin que ce silence obstiné faisait à son mari, a écrit une lettre charmante, pleine d'indulgence et de bonté à sa belle-fille, qui lui a pourtant répondu, il est vrai par ma plume, mais au moins verra de son écriture.

 

Adieu, mon cher fils, Gabriel me presse pour porter ma lettre à la poste, je n'ai que le temps de t'embrasser comme je t'aime.

 

Les Gravelle vont assez bien, il y a longtemps que nous n'avons eu des nouvelles du parrain, nous en attendons.

(maman)

 

André Basset, Foire de Beaucaire

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Foire_de_Beaucaire_Andr%C3%A9_Basset_XVIIIe.jpg

 

Du début du 13ème siècle et jusqu'à l'avènement du chemin de fer, la foire de Beaucaire devint la

"capitale française des marchandises".

 

« Dans le Languedoc du XIIIe siècle, la foire de Beaucaire tenait la tête. Placée au débouché du Rhône, elle attirait les marchands orientaux de Tunis, d'Alexandrie, de Syrie et de Constantinople, les Grecs, les Italiens de Venise et de Gênes ; les Aragonais et les Catalans de Barcelone ; des Portugais, des Anglais, même les Allemands et les marchands de France, venus de tous les points du territoire »

Émile Levasseur

Traité du Commerce en France avant 1789

Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" Indulgence de notre part, célérité de la tienne "

http://www.historia.uff.br/impressoesrebeldes/?revoltas_categoria=1817-insurreicao-pernambucana-pernambuco