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Paris ce 14 juillet 1817

 

Tu ne te plaindras pas, mon cher ami, que nous ne t'écrivons pas. Il ne serait pas difficile de prouver que depuis un mois voilà trois lettres passablement longues, écrites de mon encre, qui soient en marche pour t'aller trouver. N'espère pas échapper jamais aux pressantes invitations que nous t'adressons de revenir. Elles découlent si naturellement qu'il serait bien à souhaiter que ton retour se fit de même. Mais les éternelles stations que tu fais dans certaines villes nous causent quelquefois certaines impatiences que tu devrais bien prendre en considération. Notre imagination te fait suivre une marche bien plus rapide que celle que tu parais adopter. Tu as dû le voir par ma dernière lettre. C'est qu'elle n'admet pas les parties de musique sur l'eau et les divers enchantements par lesquels on prétend te retenir à Malaga dans la maison du consul. Songe donc comme nous que ton année d'absence est déjà près d'expirer ; songe à la température douce dont nous jouissons ici, tandis que là-bas ton beau visage est livré aux érésipèles par suite des feux dévorants qui viennent le brûler. Tâche d'oublier les oranges, les citrons et autres fruits d'Espagne que tu as à discrétion, et ranime le goût que je t'ai connu pour les cerises et les guignes. Crains les dangers de l'ivresse et le poison caché dans ces vins exquis que produit le pays où tu es, et surtout consulte ton coeur.

 

J'ai rencontré dernièrement un des commis de Mr Loffet, et je lui ai demandé si le commerce allait un peu. Il m'a dit que comparativement aux autres commerçants, leur maison travaillait beaucoup, et qu'elle le devait aux nombreuses commissions que tu leur procures. Je suis in statu quo pour mon avancement en grade. Je tâche de faire marcher sans relâche celui de la science, parce qu'alors je n'aurai rien sur la conscience.

 

Maman et ma soeur sont à Moret. Je crois que je vais les aller retrouver.

 

La duchesse de Berry est accouchée d'une fille*.

(Philippe)

 

 

" Abrège, abrège bourreau, te crie-t-on de toute part "

 

Abrège, abrège bourreau, te crie-t-on de toute part ; fais tes paquets, lève toi à quatre heures et ne te couche qu'à une. Passe même la nuit, tue toi enfin s'il le faut et reviens. C'est tout ce que l'on te demande. Oublies-tu donc le 15 août ? Pour moi qui ne désire pas ta mort, mais ton retour, je voudrais déjà te voir ici sans que cela put nuire à tes affaires et surtout à ta santé (car enfin, trop travailler nuit). Du reste, je ne doute pas du désir que tu éprouves toi-même de revenir. Cependant, il se pourrait bien faire que tes parties maritimo-musico-nocturnes ne te retinssent un peu. Ne t'en avise pas, car si le petit doigt de maman lui apprenait jamais cela, elle ferait un beau train. Tu pourrais conter sur un bel et bon orage de reproches. Pour moi je m'y prendrai plus doucement. Je te représenterai que tu as ici des montagnes russes, suisses, égyptiennes, françaises et autres à aller visiter, des pièces de circonstance sur tous ces objets, des à-propos de l'heureux accouchement de la duchesse de Berry*, à tous les théâtres à aller voir (nouveauté déjà vieille lorsque tu seras de retour), et enfin quantités de merveilles qui poussent pendant ton absence, à admirer.

 

Ah ! Ca dis donc, puisque tu écris à Prosper me dit Marianne en m'interrompant, n'oublie pas de lui dire bien des choses de ma part et de celle de Pierre. Dis-lui aussi qu'il se dépêche, qu'il est trop long, cela m'ennuie moi, comme tout le monde (historique).

 

J'ai fait, depuis jeudi 10 juillet, la connaissance d'un jeune homme qui parle très bien allemand, avec lequel je vais et j'irai tous les jours passer deux ou trois heures, autant que mes occupations me le permettront. Nous nous convenons beaucoup, de sorte que nous nous voyons le plus souvent possible. Nous parlons toujours allemand. Pour lui, il le parle supérieurement de l'aveu de plusieurs allemands berlinois, saxons et autres qui lui ont dit qu'on le prendrait pour un naturel du pays. Il est dommage qu'il aille passer les vacances (à compter du 3 août) dans l'Auvergne. Heureusement qu'il n'y restera pas sempiternellement comme toi en Espagne.

 

Quant au dessin je vais commencer demain (pour la fête de maman) un paysage que je colorierai à l'aquarelle. Je ne dis pas peindrai car mon artiste crierait à l'usurpation.

 

Adieu, car il faut aussi écrire à la mère et faire en outre mon devoir d'allemand pour demain.

 

Adieu, ton frère, qui espère t'embrasser vers le commencement de septembre.

G. Piet

 

 

" Tu vas faire la confidence d'une prolongation effroiable à ton oncle "

 

Paris ce 15 juillet 1817

 

Il n'y a pas de maman ici, mon cher ami, pour rappeler que c'est aujourd'hui qu'on doit écrire au cher Prosper, mais on ne l'oublie pas pour cela. La première chose que tu vas demander sans doute c'est où est maman, quoique tu n'en sois pas aussi inquiet que lorsque tu t'étais perdu dans le jardin de l'Hermitage. Eh bien je te dirai que nos deux dames sont bravement parties seules samedi dernier pour aller visiter la bonne Mme Bergeron de Vasselange avant qu'elle ne mette au monde un petit poupon ; poupon au reste dont le sexe n'intéressera guère que le papa et la maman, tandis que notre chère patrie est toute entière un peu stupéfaite de n'avoir obtenu hier du travail de Mme la Duchesse de Berry qu'une princesse " Louise-Isabelle "*. Dieu soit loué et qu'elle fasse un jour le bonheur de celui qu'elle épousera si elle se marie.

 

Quant à nous, mon ami, nos mariages ne vont pas vite et je m'en console aisément tant que tu es absent. Mais que cette absence est longue, et malheureux que tu es, tu vas faire la confidence d'une prolongation effroiable à ton oncle qui nous rend cela tout chaud. Heureusement que la mère était partie du matin et qu'elle n'en scaura rien, que d'un autre côté je crois que tu n'as pas dit vrai, et que tu ne feras pas partout des rencontres comme à Cadix et à Malaga. Abrège, abrège et reviens nous vite, sauf à repartir quand tu t'ennuieras puisqu'on dit, ce qui est facile à croire, que les voyageurs sont comme les marins et qu'après quelques tems de séjour il faut pour se bien porter qu'ils remontent en voiture.

 

Chemin faisant et puisque cela me vient dans l'idée, je te dirai que j'avais hier à dîner un recommandé de Dumarais, son confesseur-médecin, à qui par parenthèse on écrivait un jour Mr Caquinière chanoine-accoucheur à La Rochelle. C'est un bon et très bon homme, roialiste zélé, ancien professeur de rhétorique, ancien proviseur de collège qui sçait beaucoup de choses et qui m'a raconté entre autres qu'un vaisseau marchand étant arrivé chargé de vin de Malaga à La Rochelle, il voulut avec deux de ses amis en acheter un quart, mais qu'auparavant il voulut faire sur lui une petite épreuve pour s'assurer si dans ce païs on aurait comme en France le talent de la fabrique à l'aide des ingrédients. Il se convainquit de l'affirmative et ne l'acheta point. La méthode est facile et n'est point à dédaigner. Prenez une petite phiole. Remplissez la du vin à éprouver. Mettez le doigt sur l'ouverture, renversez la et plongez la ainsi dans un vase plein d'eau. Prenez alors la phiole par le cul de l'autre main pour la tenir suspendue. Tirez doucement le doigt de l'autre main qui est sur l'orifice de manière que ce qui est dans la bouteille et qui se trouverait plus lourd que l'eau puisse s'échapper. Si le vin est composé, la partie du sucre, celle de la teinture descendent en espèce de nuage au fond du vase plein d'eau et il ne reste dans la phiole que l'eau sans saveur avec laquelle la liqueur a été fabriquée. La dégustation en donne la preuve. Si au contraire le vin est naturel, la décomposition n'a pas lieu. Au surplus, deux livres de mélasse, deux onces de safran du gâtinais et douze bouteilles d'eau font dit-on un assez joli vin de Malaga. Je pense bien que dans le païs, on y mêle certaine portion de vrai vin.

 

J'ai rencontré hier au soir Mr Baillot qui m'a paru penser que les dernières instructions de Mr Loffet te feraient abréger, ainsi j'espère plus de rapidité dans tes dernières évolutions. Cependant je t'adresse encore ma lettre à Malaga d'où je présume que tu ne seras pas parti avant son arrivée. La prochaine fois, nous t'écrirons à Valence. Je vois que tu dois déjà trouver notre lettre du 17 juin : plus d'un mois de mécompte par con...

 

Il fait ici depuis deux jours un temps froid?... Ta maman n'est pas aussi heureuse que toi dans ses parties de campagne.

 

Je t'embrasse, mon cher Prosper, bien tendrement.

(papa)

 

* Louise-Isabelle Elisabeth de Berry de Bourbon, " Mademoiselle ", fille de Charles-Ferdinand de Bourbon, Duc de Berry, et de Marie-Caroline de Bourbon des Deux-Siciles, Princesse des Deux-Siciles, ne vivra que quelques heures. La famille Piet ne mentionne pas son décès dans les lettres suivantes.

 

Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" Tâche d'oublier les oranges, les citrons et autres fruits d'Espagne que tu as à discrétion... "