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Ce 6 juillet 1817

 

Hâte toi lentement, dit le proverbe, mon cher ami ; et moi je te dis hâte toi promptement. Le gros allemand part lundi pour Francfort, et ce pauvre Baillot va avoir tout le poids de la maison sur le corps. C'est un peu fort pour lui qui n'est pas trop solide. Il a beau dire qu'il ne prendra pas d'associé quand Mr Loffet sera mort, je ne lui crois pas la tête assez fortement organisée pour mener à lui seul une telle machine, et je le vois forcé de t'associer à son sort, moiennant une mise de fonds. Ces messieurs paraissent toujours fort contents de toi ; en continuant à justifier leur confiance comme tu le fais, ils finiront par ne plus pouvoir se passer de toi et tu seras attaché à la maison tout naturellement. Quel dommage, me disait dernièrement Mr Loffet que les affaires n'aillent pas comme autrefois, votre frère en aurait fait pour 100 000 francs à Madrid, autant à Cadix, 50 000 à Séville et 50 000 dans le reste de la route. La maison aurait gagné 20 000 francs, et lui tous frais déduits 5 à 6 000 francs. Quel dommage, ai-je répété en entendant ces derniers mots que le cher Prosper ne puisse pas mettre de côté ce petit pécule à son retour de voiage ! Mais il faut se résigner aux circonstances. Le principal est que tu nous reviennes et bien tôt et bien portant ; tu es assez indemnisé par les connaissances que tu as acquises aux dépends des autres et dont tu retireras le profit par la suite. Tu as beau encourir(?) l'espace qui nous sépare, je ne te vois pas ici avant la fin de septembre de sorte que tu auras mis juste un an à faire ton tour du monde.

 

La folie et le sentiment pathétique conspirent contre ma tranquillité, mon cher ami ; la sans-souci Mme Bordes et la mélancolique Mme Bergeron veulent bon gré mal gré me marier, la première avec la fille de Mr Demours l'oculiste et la seconde avec sa cousine, Mlle Mesnager, fille du Receveur particulier de Fontainebleau. Je suis comme l'âne entre deux râteliers, je ne sais auquel manger. D'un côté, je vois beaucoup de fortune (une expectative s'entend, parce que le beau-père ne veut pas se dessaisir) de maisons de ville et de campagne, une vieille berline pour aller se promener le dimanche au bois de Boulogne, une jeune personne ni trop grande ni trop petite, ni trop grasse ni trop maigre, ni trop belle ni trop laide, habituée à l'économie et n'aiant jusqu'à ce jour goûté des plaisirs que juste ce qu'il faut pour trouver un mari charmant pour peu qu'il soit un peu complaisant. Un père artiste, je veux dire auteur qui ne sort pas de son cabinet, et une bonne grosse maman qui m'a l'air facile à vivre et sans façon. D'un autre côté, je me figure d'après ce qu'on m'a dit, car je ne connais pas Mlle Mesnager, une jolie personne avec moins de fortune que la première mais avec des talents de société fort goûtés dans la capitale du Gâtinais, modeste comme on l'est en province avant le mariage, un père malade, une mère bossüe qui mène la maison, etc. etc. Je pèse tous ces avantages et je reste indécis. Cependant jusqu'à présent, l'oculiste a tous mes yeux. Je dois aller à Moret incessamment prendre connaissance de ma financière. Je te ferai connaître ultérieurement si mon coeur sera du parti de mes yeux. En attendant tout cela m'ennuie, et je regrette le temps où l'on se mariait sans se convenir, mais parce que cela convenait, et où l'on regardait le mariage comme un contrat aléatoire avec des chances de perte et de gain. Nous allons tout à l'heure aller aux Thuileries pour tâcher de découvrir ma dulcinée de la rue de l'Université et la faire voir à mon père. Ma mère et ma soeur la trouvent à leur goût, mais la première a un tendre penchant pour tout ce qui vient de la sentimentale Mme Bergeron.

 

Du reste, le duc de Bordeaux va bientôt paraître sur l'horizon, l'accoucheur ne quitte plus le logement qu'on lui a assigné à l'Elysée. C'est après demain l'anniversaire de l'entrée du roi ; il y a grande revue de la garde nationale sur le boulevard, une mise décente est de rigueur, on n'admettra pas les habits pistache et chocolat avec une giberne vernie et une canardière rouillée, il est défendu de mettre des lys au bout des fusils. Le roi sera en grenadier à cheval, mais sans botte à l'écuyère ni bonnet à poil.

 

Adieu, mon ami, je t'embrasse de toute mon âme.

Pascal

 

J'oubliais de te dire que je n'étais pas encore sous-chef.

 

 

" La jeune personne à qui, dit-on, on n'a rien dit, parait tout savoir "

 

Paris 7 juillet 1817

Les femmes pleuvent de tous les côtés à Pascal, mon cher fils, car outre les deux dont il te parle, il y en avait encore une troisième dont on avait parlé à Philippe, qui aurait peut-être pu faire son affaire, si elle avait été un peu plus nourrie d'écus ; mais 20 000 francs de dot, autant à revenir, n'ont pas été dignes de ses regards. Quant à Mlle Demours c'est autre chose, elle en a (des écus), c'est pourquoi nous allons les dimanches aux Thuileries pour l'examiner. Elle s'y rend régulièrement le dimanche avec sa mère, l'une et l'autre nous examinent de leur côté, et à fond. La jeune personne à qui, dit-on, on n'a rien dit, parait tout savoir, et n'en soigne pas plus sa toilette qui est d'une exiguïté extrême, ce qui peut venir de l'avarice des parents. Elle est laide, mais elle a néanmoins quelque chose d'agréable dans la figure ; elle a un fond de teint d'une pâleur blafarde qui tient à ce qu'elle a été malade cet hiver, ce qui ne me rassure pas sur l'objet intéressant de la santé. Elle a l'air plutôt distingué que commun. Quant à la mère, imagine toi voir Mme Guénée avec un vieux cachemire noir sur les épaules. Nous ne connaissons pas le père qui a cinquante ans, un garçon de quatre, et je crois deux autres filles après son aînée. Voilà où nous en sommes. Quand je fais remarquer à ton frère ce que j'aperçois manquer à sa prétendue, tant en agrémens qu'en santé, il me répond qu'il lui fera revenir tout ce qui lui manque, et nous rions. Mais raillerie à part, nous attendons que Mme Bordes soit de retour de la campagne pour y aller ensemble faire notre visite de remerciement, et nous entrerons en détail sur tout ce qu'il nous intéresse de connaître. Je crois t'avoir dit que d'après les premières ouvertures faites par Mme Bordes, Mme Demours avait demandé un mois avant de pousser plus loin cette affaire, ce qui nous mène à la fin de ce mois-ci et m'arrange fort. Je vais profiter de cet intervalle pour aller voir à Moret la bonne Adèle, et prendre connaissance exacte du mariage qu'elle nous propose. Ton frère a raison de te dire que je suis un peu plus prévenue en faveur de celui-là que de l'autre. D'abord, il n'y a pas de doute que j'ai plus de confiance dans celle qui le propose que dans Mme B., et je crois que je trouverais plus d'une personne de mon avis. De l'autre, il y a moins de fortune, mais il doit y en avoir une très raisonnable, Mr Mesnager ayant une place de receveur particulier qui lui rapporte de 15 à 20 000 francs, qu'il exerce depuis longtemps, en outre des propriétés connues, et les économies forcées qu'il a dû faire, vivant à Fontainebleau avec sa famille. Tu as dû le voir à la noce d'Adèle. Il a aussi quatre enfans, mais il n'y a qu'une demoiselle, qu'on dit bien, fort douce et bien élevée. Je ne la connais pas, mais nous allons faire connaissance ensemble chez Mr Simon. Elle a comme Mlle Demours des talents de peinture etc., auxquels je ne tiens pas du tout. Ce qui me touche beaucoup, c'est sa famille qui est révérée, estimée de tous ceux qui la connaissent, dans laquelle il règne une union parfaite, enfin on ne peut pas mieux la comparer qu'à la nôtre, nous disait l'autre jour Mr Bergeron. Il faut donc à présent voir la jeune personne, c'est pourquoi je pars samedi prochain avec ta soeur pour Moret, ton frère viendra à la fin de l'autre semaine sous le prétexte de nous ramener examiner sa deuxième future, et le temps débrouillera le reste. Tu sais qu'on te tiendra au courant de tout ce qui se fera.

(maman)

 

 

" Mon réveil, arrivé une minute trop tôt "

 

J'aperçois sur la route de Malaga à Antequera un cavalier de ma connaissance. Il a l'air fatigué de l'ardeur du soleil. Il est accompagné d'un muletier et d'une de ces bêtes qui porte des malles qui paraissent lui appartenir. C'est un de mes amis d'enfance, il a fait ses classes avec moi : nous avons étudié le droit ensemble et on dit qu'il s'est jeté dans le commerce. Il y aura bientôt un an que je l'aurai vu. Son nom ne me vient pas à ma mémoire, c'est qu'il est assez défiguré. Il avait un teint clair et riant, maintenant il est basané ; et notre personnage parait enfoncé dans des rêveries au moins mélancoliques. Quoique je me méfie beaucoup de l'art de lire sur la figure d'un homme ce qu'il pense au fond du coeur, je parierais cent contre un qu'il songe à sa patrie et aux amis qu'il a quitté à Paris. Je crois l'entendre parler espagnol. Ca va assez bien à son visage, il a un air grave qui s'y prête. C'est au reste celui de toute sa famille, mais j'éprouverai quelque impression lorsque je l'entendrai de plus près, moi qui n'ai jamais entendu sortir de sa bouche doucereuse que des mots français. Il marche bien lentement ; j'en suis fâché, car je brûle du désir de le revoir. Qui l'aurait reconnu avec ses bottes raccourcies, cette veste rouge, ce pantalon bleu, et cette barbe longue. Son mulet lève la tête, il semble qu'il n'ait porté de longtemps un si beau cavalier. Cette bonne bête ! Avec quel soin elle évite les fossés, les précipices, les sources d'eau pour ramener ce tendre enfant à sa mère chérie. Au vu de ma montre, il y a déjà une bonne heure qu'il est en marche. Il s'arrête à l'auberge de ... depuis que j'ai mal aux yeux, je ne puis plus lire de loin les enseignes, mais c'est égal, elle me parait bonne. Ils entrent dans la cour. Approchons. Comment ! Trois personnes pour le servir, dont une jeune espagnole qui est ma foi bien jolie. Sa figure s'égaie. Avec quel appétit il dévore cette omelette qu'on vient de lui servir. Je me croyais seul capable de cette voracité. Oh ! Les bons fruits, ces belles oranges, ces grappes de raisin dont une seule couvre une assiette, quelle saveur doivent avoir ces poires si grosses et si jaunes. Enfin me voilà arrivé, courons l'embrasser.

 

Si c'était une comédie interviendrait une divinité qui m'interdirait de te voir avant un mois au moins, sous peine d'être foudroyé. Mais c'est un rêve, et mon réveil, arrivé une minute trop tôt, me ... lieues entre nous ; et je songe avec douleur qu'il ne dépend nullement (de moi) de te faire arriver.

(Philippe)

 

 

" Tête lourde "

 

Paris ce 7 juillet 1817

Il faut écrire aujourd'hui, mon cher ami, car demain une revue de la garde nationale et de la garde royale à voir, des promenades, un dîner à faire aux prés Saint-Gervais, voilà de quoi remplir la journée. Pourvu toutefois que le temps qui se prend aujourd'hui sur le ton de la pluie n'empêche pas la revue, la promenade, le dîner ; car il ne faut jamais jurer de rien. Or donc, sans plus long préambule, je commence : mon dessin, mon allemand, mon allemand, mon dessin. Je ne te parle jamais d'autre chose, et parce que je n'ose pas toucher aux mariages, aux voyages projetés et autres sujets que me revendiqueraient Pascal, maman, Prudence. J'en reviens donc toujours à mes moutons, c'est-à-dire mon allemand. J'ai commencé depuis quelques jours un nouveau genre de travail avec mon maître, j'écris en allemand de petites lettres de commerce ou autres, quelques petites historiettes, ou enfin tout ce qui me vient par la tête. J'aime assez cela parce que quand il y a quelques expressions, quelques tournures françaises dont je veux connaître les équivalents en allemand, je les emploie dans mes lettres, et mon maître en me corrigeant sait l'expression, sait la tournure, m'enseigne comment on les traduit en bon allemand. Je n'ai pas le même avantage en traduisant d'après les autres, parce que les expressions que je voudrais connaître ne s'y trouvent pas toujours. Seulement, il est fâcheux que tu ne sois pas ici, tu me donnerais les tournures commerciales que mon maître ne connait guère plus que moi. Attendons donc encore deux ou trois mois avec patience.

 

Comme je ne t'avais pas écrit le dernier courrier, j'ai voulu t'écrire par celui-ci, mais je vois qu'il me faut malgré moi laisser la plume, vu qu'un temps lourd et incertain me rend incapable de la moindre des choses.

Adieu donc, je t'embrasse comme je t'aime.

Ton frère G. Piet

Tête lourde

 

 

" Je supporte ma galère "

 

8 juillet

Nous avons vu hier au soir Mr Baillot, mon cher ami. Il nous a dit que son voyageur partait ses jours-ci avec le jeune Baillot. L'un et l'autre lui feront faute et leur départ fait désirer ton prochain retour. Nous partageons bien ce désir, mais nous ne voyons encore rien qui nous indique que notre satisfaction doive être prompte. Nous espérions recevoir de toi hier une lettre qui nous annonçât enfin ton départ de Malaga, mais nous avons été trompés, attendons vendredi.

 

On parle depuis quelques jours de changements dans le ministère pour la guerre et les finances : encore des gens froissés(?), d'autres favorisés et l'affaire de l'état n'en va guère mieux, si quelques fois elle ne va pas plus mal. Je supporte ma galère en espérant néanmoins que quelque nouveau brassement viendra rendre ma chaîne moins pesante. On ne peut pas la faire plus lourde.

 

Nous allons Philippe et moi ce matin voir le baron de Ventzel. Pour Philippe un petit vésicatoire pendant trois semaines fera vraisemblablement son affaire. Quant à moi, je m’attends qu'il me soit signifié que c'est un affaiblissement irrémédiable à cause de l'âge, qu'on me prescrira de m'abstenir de travail forcé et à la lumière : je sais déjà tout cela et je m'y conforme autant que possible.

 

Ta bonne cousine Le Chartreux a écrit dernièrement à ta maman, elle demandait de tes nouvelles. Nous n'avons pas encore répondu. Nous lui dirons bien que tu as récemment quitté Cadix, que tu as fait usage de la lettre de Mr Bourdet, que tu as vu la famille Lemoine, mais tu as coupé si court sur cette famille que nous serons obligés d'en faire autant. J'aurais été bien aise que tu eusses pu écrire directement à Mr Bourdet "ancien capitaine de vaisseaux à Rouen" pour le remercier de l'accueil qu'il t'avait procuré dans cette maison et lui donner des détails sur l'état actuel de cette famille, cela lui ferait je suis sûr grand plaisir.

 

Je te quitte, mon pauvre ami, pour me jeter dans mes papiers de bureau en attendant le déjeuner, car il faut toujours que le service marche, et les papiers s'accumuleraient d'une belle façon si je me donnais le plaisir de prendre quelque vacance.

Je t'embrasse bien tendrement.

(papa)

 

 

" Une poignée d'affection pour toi "

 

Le mal d'yeux de l'ami Philippe est très peu de chose, il ne va chez l'oculiste que parce que ton père y va.

 

Parents, amis, connaissances, chacun me demande toujours avec intérêt des nouvelles du voyageur, et me charge de compliments pour lui, que je te fais passer, sans oublier la bonne Mme Baruelle, qui a une poignée d'affection pour toi.

 

Il faut aller faire sa toilette pour se rendre à midi chez Mr Loffet pour voir la revue, je n'ai plus que le temps de t'embrasser de toute mon âme. Quand pourrai-je donc, mon pauvre enfant, t'embrasser autrement que par lettre.

(maman)

Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" Je suis comme l'âne entre deux râteliers, je ne sais auquel manger "