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Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" Déjà employé quatre pouces et demi de fil noir pour ton retour "

Paris ce 15 juin 1817

 

L'on dit toujours j'aurai le temps, j'aurai le temps. Ce n'est que mardi que nous écrivons, mais le temps se passe, le mardi arrive, on n'a pas écrit, et le pauvre Prosper se trouve lésé de cette affaire là. Pour moi, j'aime mieux m'y prendre d'avance, et ne pas attendre que nous ayons reçu ta lettre d'Algésiras qui arrivera probablement demain. Pour celle de Malaga, nous l'avons reçue vendredi, maman qui tremblait en l'ouvrant de ne voir en tête ce vilain Cadix, et qui espérait tout au plus y voir Gibraltar, a fait un cri de joie en voyant Malaga ; et moi qui ai la direction du fil noir et des épingles rouges qui tracent ta route sur la carte, je me suis empressé (après avoir lu ta lettre s'entend) de planter des épingles à Gibraltar et à Malaga et d'y accrocher le fil. J'y ai joint aussi sur un petit papier la date de ton arrivée, ce que depuis quelques jours j'ai fait à toutes les villes où tu t'es arrêté. Ce qui me fait plaisir, c'est que j'ai déjà employé quatre pouces et demi de fil noir pour ton retour, et qu'il ne m'en a fallu que deux pieds pour aller de Bayonne à Cadix. Te voilà donc déjà le sixième de ton retour d'arpenté, strictement parlant. J'espère que maintenant, tu vas me donner de l'emploi plus qu'auparavant, où je n'avais qu'une épingle à planter par mois. Maintenant, presque tous les courriers nous viendront dire que tu avances, et le fil noir remontera. Si cela paraissait assez sur la carte, j'aurai mis un fil blanc pour le retour, mais l'on ne verrait pas assez distinctement les villes que tu vas parcourir, et surtout la dernière où s'arrête le fil ; et l'important de l'affaire est l'endroit où tu es, vu que l'on est bien aise de mesurer la distance qui te sépare de nous. Pour que l'on n'ignore pas non plus le chemin que tu as fait en France, et comme notre pays n'est pas marqué sur la carte d'Espagne, j'ai mis en haut un grand drapeau sur lequel est indiqué ton départ de Paris, ton arrivée à Châteaudun, Tours, Poitiers, Le Breuilhac, et Bordeaux. J'aurais bien voulu aussi pouvoir indiquer par des épingles blanches tous les endroits par où tu es passé sans t'y arrêter, mais tu ne nous les a pas indiqués dans tes lettres. Je me suis donc contenté de ceux dont tu nous as parlé. Tout le mal qu'il y a, c'est que je te fais un peu marcher en droite ligne d'une ville à une autre. Il vaudrait mieux que cela existât en réalité, et non sur la carte. Mais au reste, en marchant droit ou en serpentant, tu avances toujours le plus vite qu'il sera possible, et le plus vite sera toujours trop long au gré de toute la famille, et surtout de ton frère.

G. Piet

 

 

" Chacun croyait te tenir "

 

Ce 17 juin 1817

L'ami Gabriel a raison, mon cher enfant, nous voilà donc au jour de courrier, et il n'y a que lui qui t'ait écrit. Mais néanmoins, j'ai encore deux heures et dieu sait comme je vais en profiter. Je ne puis assez te dire le plaisir que chacun de nous a éprouvé en te voyant arrivé à Malaga ! Enfin il revient, il revient, s'est-on écrié ! Chacun croyait te tenir. Ton érésipèle heureusement d'après ta dernière lettre n'a pas eu plus de suite que les autres, espérons que tu vas être débarrassé de ce genre d'indisposition. Le parti de voyager la nuit serait bon à prendre, mais les voleurs, les affreux précipices qu'il faut bien voir avant tout, quelle confiance il faut avoir dans votre guide ? Enfin, heureusement que quoiqu'en dise l'espagnol, je suis brave, et très brave, et ne m'inquiète (à ce que je crois) que juste ce que je dois. Je crains bien que ta lettre d'Algésiras ne nous parvienne pas, j'en suis d'autant plus fâchée qu'elle nous donnait certainement des détails sur ton petit voyage de Gibraltar.

 

Nous sommes toujours parfaitement bien avec messieurs Loffet et Baillot. Ce dernier, qui avait été quelques tems sans venir nous voir, mais que Pascal avait été visiter souvent, a recommencé à nous rechercher. Il cherche dans ce moment-ci à louer quelque chose de meublé, à une campagne près Paris, pour que Mr Loffet puisse y aller prendre l'air librement, et se remettre tout à fait de son catarrhe dont il avait été fatigué cet hiver. Nous lui avons indiqué Passy où il a été dimanche dernier, ainsi que nous, et où il paraît avoir trouvé ce qui pourrait convenir à Mr Loffet qui vient aujourd'hui dîner avec nous et Mr Baillot pour aller ce soir terminer, si elle convient au premier. L'absence fréquente que le bon papa Loffet sera obligé de faire, séjournant quelques jours de la semaine à la campagne, lui fait sentir le besoin de ton retour prochain. Il disait hier à Pascal demain nous écrivons à votre frère de revenir de suite, parce que je veux me reposer, et il faut que Mr Baillot et lui fassent marcher la maison. Tu sens combien cette bonne nouvelle nous a été agréable sous plus d'un rapport ! Nous voilà encore une fois en bon vent, espérons que cela se soutiendra. Mr Barrairon, qui d'après tous les changements qui viennent de s'opérer aurait pu envoyer ton frère à Versailles, l'a fixé de nouveau dans la division de ton père en lui disant là-dessus les choses les plus agréables, et peu de temps après a dit (dit-on) en pleine assemblée que le fils de Mr Piet était un des premiers à être placé. Ce qui ne serait pas long d'après ce que ton père aperçoit d'un autre côté.

 

On me remet ici ta lettre, mon ami, pour disposer l’adresse qui, jusqu’ici a été de mon ressort et que mon départ pour les B(?) me force à mettre avant que la lettre ne soit terminée ; mais je ne veux pas que tu n’aies pas de mon écriture que sur l’enveloppe. J’ai trop de plaisir à t’exprimer directement ma tendre amitié. Je t’embrasse de toute mon âme. (papa)

 

Ton père m'a coupé la parole, je reprends le fil de mon discours. D'un autre côté, Philippe pourrait bien être second clerc chez Mr Jalabert sous quinze jours, cela tient à un traité qui s'opère dans ce moment-ci. Tu vois que cela marche. Il n'y a plus que la pauvre Prudence à caser, mais actuellement, nous attendons certainement ton retour, telle chose qui arrive*, pour nous occuper de cette grande affaire. Je ne sais, mais je suis pleine d'espoir pour vous tous, mes bons enfans, ce qui répand dans mon coeur une sécurité bien précieuse !

 

Des nouvelles d'Espagne du 20 mai annonçaient dans notre journal du 12 juin que l'arsenal de la marine royale de Cadix, Carraca, avait été brûlé, et que la perte était immense. Comme tu ne devais partir de Cadix que le 24, tu nous en aurais sûrement parlé, à moins que tu ne nous ayes donné ces tristes détails que dans ta lettre d'Algésiras.

 

Le journal du 14 juin nous parle aussi d'une grande conspiration à Lisbonne, mais ayant été découvert à tems, elle n'a pas pu avoir de suite fâcheuse.

 

On met « quoique j’ayes », toutes les fois qu’il est du subjonctif, et on reconnait qu’il en est lorsqu’il est précédé des conjonctions quoique, avant que, &. Ces conjonctions sont elles-mêmes précédées d’une première phrase qui ne peut pas ne pas avoir de verbe existant ou sous-entendu. Ah Mr l’espagnol, votre S(?) vous donnera des leçons de françois.

 

Tu as bien fait si tu nous as eu du vin de Malaga, en supposant que nous ne voulions pas tout garder, nous en trouverons bien le débit.

 

Adieu, cher fils, mes deux heures finissent, il faut terminer les écritures. Nous sommes tranquilles, nous nous portons bien et nous t'aimons de toute la tendresse de notre âme.

Ta mère Piet

 

Le bon parrein va tout doucement, il nous a encore écrit hier, nous le déchiffrons avec bien de la peine.

 

Nous comptons que depuis ta lettre du 31 mai, tu auras reçu tes malles, et que cette lettre te précédera de peu de jours à Valence, voilà pourquoi nous n'avons pas écrit à Murcie.

 

Adèle Gravelle va beaucoup mieux, on la croit pour cette fois en pleine convalescence. Elle va aller se rétablir à Passy chez sa bonne maman.

 

* « Telle chose qui arrive », expression retrouvée essentiellement au19ème siècle et qui semble avoir les sens de « quoiqu’il arrive » ou de « si ça arrivait ».