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Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" Administration - réorganisation "

La lecture des Almanach royaux, parus jusqu'en 1830 nous donne quelques infor-mations sur Philippe-Louis Piet (père). Au grade de Chef de division lors de cette réorganisation, il apparaît comme adminis-trateur de la 2ème division à la Direction générale de l'Enregistrement et des Domaines à partir de l'almanach de 1821 et jusqu'en 1830 (ce qui veut dire qu'il a travaillé au moins jusqu'à l'âge de 75 ans).

 

L'almanach donnant les adresses des administrateurs, on peut déduire qu'avant l'année 1821, la famille Piet à déménagé de la rue Bourbon-Villeneuve à la rue Bleue (n°19).

 

A noter dans l'almanach de 1830 que P.L. Piet a Mr Dejunquières pour chef de division, possiblement le fils de Mr de Junquières ayant eu comme secrétaire un Piet non déterminé dans son voyage en Illyrie (cf. discussion dans l'onglet "Contact").

Paris ce 30 may 1817

 

Nous sommes déjà au vendredi, mon cher Prosper, jour où nous nous attendons sans cependant y compter pleinement à recevoir de tes nouvelles et personne n'a encore mis la main à la plume pour t'écrire ; mais la journée ne se passera pas sans qu'au moins la maman te donne quelques moments. Pour moi dont tu as eu ce matin la première pensée, je ne t'entretiendrai pas longuement du moins à cette heure-ci, parce que je fais depuis quelques jours la besogne de Mr Poujade et la mienne, ce qui me surcharge, et que je suis obligé de travailler d'autant plus à la maison que les maçons sont dans nos bureaux, ce qui ne laisse pas de nous gêner.

 

C'est aujourd'hui, dit-on, que nous connaîtrons notre composition nouvelle. Je saurais si Mr Poujade reste ou s'il est réformé. Si nous restons ensemble dans le premier cas, ou si je suis amalgamé avec un autre et quels seront mes collaborateurs. Ce dernier point est le plus important. Il parait décidé que je garderai pour administrateur Mr Bordes : c'est un brave homme et fort poli avec lequel mes rapports seront je l'espère agréables. Je te quitte pour me mettre aux papiers de métier.

(papa)

 

 

" Tu les menais, les dirigeais, les tracassais ; que sais-je ? "

 

Il y a longtemps, mon cher ami, que je ne t'ai et que tu m'as écrit : partant quitte, cela ne nous empêche pas de songer l'un à l'autre. Je n'ai rien à t'apprendre qui me soit personnel. Il y a eu diverses vacances dans le notariat, dont je n'ai pas été à même de profiter. Je ne vois plus du tout Laffite que par rencontre. J'ai habitué sa maison à ne me voir que tous les mois. Ca a fait crier dans le commencement mais on y est fait maintenant, et il n'y a plus que ton retour pour gâter un si bel ordre de choses car je sais que tu rattaches les plus beaux souvenirs à cette société. Tu étais le vrai chevalier des dames de ce pays. Tu les menais à la promenade ; tu dirigeais leurs parties de campagne à Saint-Denis ; tu les tracassais ; que sais-je ? Aussi mademoiselle Jenny et adhérentes te gardent-elles profondément gravé dans leur cœur ; et elles trouvent que tu t'arrêtes bien longtemps dans l'Andalousie.

 

On t'a dit que Gravelle avait été un moment sans place ; il en a trouvé une chez un libraire qui lui donne à peu près les mêmes appointements que ceux qu'il avait précédemment. La situation de cette malheureuse branche de la famille ne s'améliore pas.

(Philippe)

 

 

" Remercier dieu de sa parfaite guérison "

 

Enfin, mon cher ami, la jambe de maman est tout à fait guérie, le froid Mr Martin lui a donné hier la clef des champs, aussi avons-nous profité de la permission ce matin pour aller remercier dieu de sa parfaite guérison. Maman compte pour se dédommager de n'être pas sortie pendant trois semaines aller passer une quinzaine de jours à Dourdan, si cependant le froid et le vilain temps continuaient, nous n'irions pas.

 

Tu vas être bien étonné quand je te dirai que j'ai repris ma lyre. Mlle Fay, dont je t'ai déjà parlé, à la complaisance de me donner des leçons. Il y a trois ans qu'elle apprend, et elle est assez forte ; j'aimerais bien mieux en recevoir de toi, ainsi dépêche-toi de revenir pour m'en donner.

 

Les maîtres du café du jardin turc en font bâtir un sur le boulevard Italien, dans ce grand jardin où il y avait toujours un écriteau ; on ne pourra s'y promener, je crois, qu'à la fin de l'été. La personne qui a acheté l'ancien l'a fait arranger à peu près comme il était autrefois, à l'exception des trois jolis pavillons qui n'y sont plus.

 

Nos lettres d'aujourd'hui sont courtes, parce que chacun dans son genre est pressé, mais soit tranquille, ta petite mère t'écrira ce soir, et tu sais que ses lettres ne le sont pas.

 

Adieu, mon cher Prosper, je t'embrasse de toute mon âme.

Prudence Piet

 

 

La petite mère est allée passer la soirée chez Mr Finot, par conséquent, point d'écriture du soir. Je ne sais pas si ce matin l'on t'écrira, peut-être même si notre correspondance partira aujourd'hui, car nous ne savons pas trop où te prendre. Je crains bien que nos lettres du 3 mai adressées à Malaga, des 10 et 16 mai à Grenade ne soient de longtemps en ta possession vu la prolongation inattendue de ton séjour à Cadix. Nous devrons maintenant t'écrire rarement jusqu'à ce que l'incertitude de ton embarquement ait cessé. Fais pour le mieux dans l'intérêt de ta maison et de notre tranquillité.

(papa)

 

 

" Nous voilà encore une fois assis "

 

Ce 2 juin 1817

C'est moi, mon cher ami, qui me suis chargé de te faire la description de la débâcle arrivée dans notre administration. Je crois que l'on t'a marqué, il y a une dizaine de jours, que nous ne conservions pour administrateur que messieurs Bochet, Bordes et Calmon, et que l'on nous réunirait les forêts qui amenaient un de leurs administrateurs, Mr Chauvet*. Eh bien au lieu de préparer le travail d'avance pour la composition des divisions, on a laissé les employés jusqu'à samedi dernier entre la vie et la mort. Enfin, cette bienheureuse organisation est arrivée. Les divisions sont réduites à trois. Mr Rennesson est chef de la première, Mr Magnien de la seconde et mon père de la troisième. Messieurs Dejauquiers et Gay redescendent au grade de Chef de correspondance (c'est le nom que l'on a donné aux chefs adjoints). Il y a deux chefs, trois sous-chefs, des vérificateurs des comptes, des commis d'ordre et des expéditionnaires supprimés. Messieurs Poujade et Duportail sont du nombre. La réforme du premier a fait beaucoup de mal à mon père, c'était le seul ami qui lui restait dans l'administration, et l'on n'en refait pas comme on veut de cette trempe là. De sorte que si je ne restais pas à l'administration, mon pauvre père n'aurait plus personne à qui se confier. Ma destination n'est pas encore fixée, je pense bien cependant que Mr Barrairon, en cette circonstance, ne me détachera pas de la troisième division. Elle est composée de 28 départements, il y aurait par conséquent surcharge pour mon père s'il n'avait réparti la besogne de manière à ne pas se fatiguer. Il a pour chef de correspondance Mr Clément, Epoigny (qui voulait dans le temps me montrer à jouer du flageolet à Montmartre) et Deschesnes, fils de l'administrateur mis à la retraite ; pour sous-chef de première classe messieurs Lacourtie, Berton et Lelièvre ; pour sous-chefs de seconde classe, messieurs Lucy, Garlache et Trezy. A l'exception de Mr Lelièvre et Garlache avec lesquels les rapports sont désagréables, mon père est très content de la composition de ses bureaux. Nous voilà encore une fois assis. Dieu veuille que cela dure encore longtemps.

 

Je me disposais, monsieur le drôle, à vous faire une belle mercuriale**, sur votre long, trop long séjour à Cadix ; car vous pensez bien, et pour cause, que nous ne sommes pas votre dupe, et que nous ne croyons pas que vous ne soyiez amoureux que de votre métier. Mais l'envoi par lequel vous terminez votre lettre du 14 m'a désarmé. Je vous pardonne vos farces pour cette fois, tâchez seulement de ne pas vous trouver si bien dans toutes les villes méridionales que vous allez parcourir, et de brûler la politesse à toutes celles qui ne méritent pas absolument votre attention.

 

Il paraît que Mr Baillot avait eu une peur de diable d'après ce que tu lui avais marqué, car il m'a dit vendredi qu'il t'avait écrit de t'embarquer de suite et où tu pourrais pour Le Havre. Par la lettre qu'il avait reçu de toi ce jour là, tu ne paraissais pas disposé à suivre cet avis, et je suis bien du tien quoique j'eusse beaucoup de plaisir à te revoir de suite. Quand on y est on y est, et il faut dérouler le rouleau jusqu'au bout. Tu ne dois pas voir seulement dans ton voyage l'intérêt présent, il faut encore y voir l'intérêt à venir et sous ce rapport il est intéressant pour ces messieurs comme pour toi que tu connaisses les usages, le mode de trafiquer et les objets de commerce du midi de l'Espagne. Il est possible que tu y retournes un jour pour ton compte, et mieux vaut être déjà connu que d'apporter aux négociants un visage neuf. Tu n'aurais pas alors la réputation de Mr Loffet pour surmonter les difficultés que tu as éprouvées dans ce voyage-ci. Mais voilà-t-il pas que je parle raison comme un livre messe(?), de quoi diable vais-je me mêler, moi pauvre petit bureaucrate. Il faut que je m'arrête, car je pourrais finir par dire des sottises. Cependant, je veux encore avant de terminer t'embrasser sur les deux joues, ce ne sont pas des bêtises, ça.

Piet (Pascal)

 

* Une ordonnance du Roi, du 17 mai 1817, a réuni l'administration des forêts à celle de l'Enregistrement et des Domaines. Almach Royal 1818

 

** MERCURIALE Fig. Réprimande qu'on fait à quelqu'un. ♦ Le sommeil, qui m'oblige de finir ma lettre plus tôt que je ne voudrais, vous sauve une mercuriale dont vous n'êtes pourtant pas quitte, BOURSAULT, Lett. nouv. t. III, p. 166, dans POUGENS

Dictionnaire Le Littré

 

 

" On ouvrira le petit baril le jour de ton arrivée "

 

Je ne veux pas laisser passer ce courrier-ci, mon cher Prosper, j'ai été sensible à ton bon cadeau et à tous les voeux que tu as formés pour moi qui je suis sûre sont bien sincères. Je t'assure qu'on n’ouvrira le petit baril que le jour de ton arrivée, car quant à un mariage je ne crois pas qu'il y en ait d'ici à ce temps là. D'ailleurs, je désire bien vivement que tu y sois, ainsi nous attendrons ton retour de toutes manières.

 

Il paraît que le tremblement de terre qu'on a éprouvé en Espagne a été très violent, heureusement pour les habitants de ces contrées que ces événements fâcheux ne se renouvellent pas souvent ! En lisant ta lettre, nous avons tous dit ; ô mon dieu, si ce pauvre Prosper s'était trouvé là, il aurait été englouti. La seule pensée fait frémir, mais la providence veille sur toi et semble te conduire par la main.

 

J'ai rêvé cette nuit que tu venais passer un jour avec nous. Si tu savais le plaisir que j'ai éprouvé, je ne te quittais pas plus que ton ombre, mais le vilain réveil est venu qui m'a fait voir que ce n'était qu'un songe.

 

J'ai été au musée qui est fort beau, on dit que depuis une dizaine d'années il n'avait été si bien orné. Maman n'a pas pu encore y aller, étant toujours retenue par son mal de jambe ; elle s'ennuie beaucoup de ne pas sortir. Je profite de ce que je ne me promène pas beaucoup pour bien travailler, cet hiver j'ai brodé une robe superbe à maman, je finis même dans ce moment-ci quelque chose du corsage. C'est un dessin tout en tulle, qui fait un fort bel effet.

 

Adieu, mon cher ami, porte toi bien et aime bien toujours ta soeur, comme elle le fait.

Prudence Piet

 

 

" Bien heureux d'avoir chaud à suer, nous avons froid à faire du feu "

 

Le 3 juin

L'incertitude où nous étions, mon pauvre ami, de savoir si tu recevais nos lettres ou non, nous a fait différer jusqu'à aujourd'hui à te les envoyer. Ta lettre du 14 et 16 nous fait voir que tu vas cheminer tes provinces méridionales. Je suis encore à me tâter pour savoir ce que je préférerais de ton retour par terre ou par mer. La terre est le chemin le plus ferme, et j'aimerais bien te voir marcher à pied sûr. Mais quelle lenteur pour ton retour, et puis s'il fait aussi chaud en Espagne qu'on le dit, cela me fait trembler de toutes mes forces ! Par mer serait le moyen de te revoir beaucoup plus tôt. Cette idée me séduit ; je te vois longeant les côtes, peu éloigné de la terre, je me dis : il sait nager, tout cela m'entraîne ! Je crains pourtant l'eau, et je n'ai pas confiance ni en Neptune, ni en Eole*. Que faire en de pareil cas, m'en rapporter de nouveau à ta prudence, et à la providence !

 

Je dis à chacun suivant l'occasion les petites politesses que tu leur envoies, et on me charge de te les rendre. La petite cousine Sophie ne se marie toujours pas, je ne sais si elle en est contente. Tu es donc bien heureux de faire de la musique, ta soeur vient de se réchauffer un peu pour sa lyre, espérons qu'elle ne l'abandonnera plus. Tu es bien heureux d'avoir chaud à suer, nous avons froid à faire du feu, on a pourtant bien besoin de chaleur pour les biens de la terre. Il est vrai qu'il n'y a plus qu'espoir, étant en juin, la récolte promet beaucoup. Je ne vois pas plus ton Lafitte que s'il n'était plus de ce monde.

 

Adieu, mon pauvre espagnol, aime nous toujours comme nous t'aimons.

(maman)

 

* Le naufrage de la Méduse doit être dans les esprits car tout récent, puisqu'il date du 2 juillet 1816, le procès s'étant tenu en février-mars 1817.