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Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" La venette que ton père fut du nombre "

Paris ce 24 mai 1817*

 

Le méthodique docteur, mon cher Prosper, m'ayant consignée encore pour une huitaine de jours, je ne puis rien faire de mieux que de causer beaucoup avec toi. Je ne lui promets pourtant pas de ne pas enfreindre sa loi car je suis bien tentée de faire une petite fugue en voiture et de me faire transporter dans l'endroit où je pourrais respirer l'air librement. J'en ai grand besoin, nous verrons cela dimanche.

 

Parlons, mon pauvre ami, de ce qui nous touche le coeur, de la santé de ton père ! Tranquillisé sur son fâcheux accident au moyen de la précaution du bandage, il n'en a plus que l'assujettissement et quelquefois un peu de fatigue qui n'est déjà que momentanée, qui cédera à l'habitude de le porter et qui disparait la nuit pouvant l'ôter en se couchant. Nous espérons même que cette hernie naissante pourra permettre par la suite un simple bandage de toile et arriver à entière guérison, son tempérament resserré donnant lieu à le croire, cette maladie venant d'un grand relâchement ; conservons donc cet espoir au fond du cœur ! Du reste, sa santé est très bonne, et il n'a eu rien à changer de ses habitudes, ni de son régime. Sa vue n'a pas fléchi depuis ton départ. Mais il a été bien fatigué du changement qui s'opère depuis quatre jours dans les administrations ; on ne voit que des mines longues, que des employés se lamentant dans la crainte de perdre leur place ou d'être mis à la retraite. Nous avons eu hier la venette** que ton père fut du nombre, nous croyons depuis hier le contraire. Je lui laisse le soin de te donner les détails affligeants sur son administration qui n'a plus l'air, pour ceux qui l'ont vu dans toute sa splendeur, que d'une vieille femme décrépite.

 

Adèle Gravelle est heureusement en pleine convalescence, lorsque ses forces le lui permettront, elle ira passer quelques temps chez sa bonne maman, qui lui a témoigné beaucoup d'intérêt pendant sa maladie ainsi que sa tante.

 

J'avais laissé cette lettre à trois heures, mon ami, pour lire la tienne du 6 mai, mais je la reprends ce soir, tandis que ton père est allé promener ma fidèle compagne. Tu nous écriras donc toujours de Cadix ? Quand te verrai-je donc te rapprocher, je le désire plus vivement que jamais puisque tu nous confirmes dans l'idée que nous avions déjà que dans cette saison-ci il fait une chaleur extrême en Espagne, surtout dans la partie méridionale que tu dois parcourir, et que nous craignons que la température de ce climat ne te sois contraire. C'est à toi à en juger, et pour peu que tu pressentes en être incommodé, t'embarquer, comme tu nous le fais espérer. Messieurs Loffet et Baillot pensent comme nous, et te l'ont, disent-ils, marqué. Je ne partage pas l'opinion de ceux qui t'ont dit que les étrangers n'avaient pas à redouter la chaleur de la contrée étrangère dans laquelle ils voyagent. Je crois au contraire qu'elle doit plus influer sur eux que sur les personnes du pays ou au moins qui l'occupent depuis plusieurs années. Je te mets ma pensée à découvert, non pour te dire que je suis inquiète de ta santé, mais pour que tu fasses usage de toute ta prudence, afin de nous ramener le moins tard possible sain et sauf notre cher espagnol.

 

Nous te faisons passer les montagnes de Gabriel, le récit agréable qu'il t'en fait te fera sûrement autant de plaisir à lire qu'à nous.

 

Ta femme qui a voulu se faire passer pour sainte nous a bien fait rire, ainsi que tes bons habitants de Xerès. Si chacun pouvait fêter à leur manière, on serait bien vite las des fêtes, tant on en donnerait.

 

Malheureux enfant, tu ne nous dis seulement pas si tu te disposes à aller à Gibraltar, comme tu le désirais ? Tu en seras le premier puni, croyant que tu quitterais plus tôt cette dernière ville. La dernière lettre que nous t'y avons adressée est du 26 avril, elle a dû t'arriver vers le 13 mai, et depuis ce moment tu auras jeûné jusqu'à Malaga où tu en auras trouvé une, et ensuite deux à Grenade. Je ne sais où nous allons t'adresser celle-ci.

 

Adieu mon ami, voilà mon monde qui rentre, il faut que je me décide à te quitter, car tu sais bien que je ne puis pas écrire au bruit. Je t'embrasse comme je t'aime, et laisse à chacun d'ici à t'exprimer ce qu'il sent pour toi.

Ton dernier numéro est bien 41.

 

Il y a déjà bien longtemps que nous attendons des nouvelles de ton parrain ; il a tant de peine à écrire, et il aime à le faire lui-même !

(maman)

 

* J'ai reconstitué cette lettre en lui attribuant le numéro 30 et en la datant (approximativement) du 24 mai, en rassemblant ces 2 feuillets qui sont manifestement mal numérotés, l'un à la lettre 26, l'autre à la 33. J'ai fais ce choix en fonction de l'évolution de la santé des parents. Par ailleurs, ces 2 feuillets sont liés puisque la première feuille annonce la seconde, à savoir les " montagnes " de Gabriel.

 

** VENETTE. subst. fém. Peur, inquiétude, alarme. Il n'a d'usage que dans ces phrases familières, Avoir la venette, donner la venette, pour, Avoir peur, inspirer de la peur. La venette est dans son quartier.

Dictionnaire de L'Académie française, 5ème Edition, 1798

 

 

 

" Prendre ma retraite un peu plus tard sans secousse "

Comme te dit ta maman, mon cher ami, il est vraisemblable que je m'habituerai sans beaucoup de peine au triste instrument que je suis forcé de porter, et à ce qu'il parait, pour le reste de mes jours : je ne m'en afflige nullement. Quant à l'ennui du changement qui s'opère dans notre administration il est assez grand, d'autant qu'il est à peu près certain que je serai séparé du seul ami qui me restait, Mr Poujade, à qui l'on donne la retraite ; que je change d'ailleurs d’administrateur et que j'aurai un peu plus de besogne. Mais quand tout sera terminé je prendrai mon parti comme sur toutes les autres affaires de ce monde, et m'occuperai moi-même des moyens de prendre ma retraite un peu plus tard sans secousse en procurant à Pascal une inspection et tâchant de marier ta soeur. Puisse jusque-là ma santé se soutenir de manière à ce que je sois libre de faire quelques conditions, ce qui ne serait pas si je donnais quelques signes de décrépitude morale ou physique.

 

Après la réception de ta lettre hier, j'allais voir tes messieurs. Je trouvais Mr Baillot prêt à faire une grande course à laquelle il s'achemina après quelques minutes de conversation entre nous. Je restai une heure à causer avec Mr Loffet que je vis bien fatigué de son catarrhe : l'expectoration est fréquente et peu facile. Il est déterminé à aller passer quelques temps à la campagne aussitôt que le beau fixe sera venu. Il parait regarder ta mission comme à peu près terminée, et Mr Baillot ainsi que lui m'ont dit t'avoir laissé carte blanche pour revenir si quelque circonstance devait faire accélérer ton départ d'Espagne. Dans l'état des choses, ils trouvent qu'ils y ont assez d'argent esparpillé* : ils voudraient bien en faire rentrer bonne partie et sont disposés à ralentir leurs opérations. Prend conseil de ta prudence, et si tu peux sans nuire à leurs intérêts accélérer ton retour, n'y manque pas. Nous y trouverons particulièrement notre compte. Je présume que si tu t'embarquais, ce serait pour Marseille et non pour Rouen : ce n'est pas qu'en prenant ta direction pour cette dernière ville il en résulterait une abréviation de temps qui nous serait fort agréable, mais d'un autre côté, je serais bien aise que tu pusses saisir une occasion peut-être unique pour toi, ou du moins qui ne se représentera peut-être pas de longtemps de voir une grande partie de la France et du plus beau côté.

 

Adieu, mon cher ami, j'espère que d'ici à samedi prochain, jour où nous nous entretiendrons de nouveau avec toi, nous pourrons t'apprendre que l'indisposition de ta maman est entièrement terminée, que je connais entièrement mon sort pour l'administration ; que nous aurons un peu plus de chaleur, et par conséquent que nous serons dans une situation plus agréable. Je t'embrasse bien tendrement.

(papa)

 

* Esparpiller : ... Historique - XVIe s. ♦ Esparpillez de toutes pars, Belle, ces beaux cheveux espars, DU BELLAY, IV, 75, recto.

Dictionnaire Le Littré

 

 

 

" Montagnes russes et françaises "

 

Si les montagnes descendent en Espagne*, mon cher ami, il en sort de dessous terre tous les jours à Paris. Les premières qui ont paru sont les montagnes russes de la barrière de l'Etoile. Elles ont donné l'idée d'une nouvelle branche d'entreprise et de spéculation. Quand on a vu qu'elles devenaient à la mode, on a essayé de les imiter, de les surpasser même. Les entrepreneurs des montagnes russes avaient cru faire un grand miracle de transporter leurs montagnes de Russie en France, ils s'en sont contenté et les ont établies à demeure. Leurs imitateurs ont tenté de faire davantage, et l'on a vu paraître les montagnes portatives de l'Odéon, qui se décomposent et se défont pièce à pièce, de sorte que l'on peut pour satisfaire le public, transporter dans une seule charrette deux montagnes avec tous leurs accessoires, tels que garçons, chars et mécaniques. Moins ambitieuses ensuite, l'on a vu s'élever les montagnes suisses, le rendez-vous des habitants du Montparnasse, où elles sont situées. Pour celles-là, on pourrait plutôt les appeler les petits monticules, tant elles sont peu élevées. Du reste, le jardin qui les renferme est absolument une guinguette. Au milieu de cette quantité de montagnes, un homme bizarre et riche (avec cela on fait bien des choses) voulut se faire servir par des laquais de bois, et il bâtit ce qu'il appela ses montagnes. C'était une mécanique qui montait les plats dans sa salle à manger, et qui les redescendait vuidés à un coup de sonnette. Quand on trouve une nouvelle branche de commerce, tout le monde s'en empare. Aussi, ne s'en est-on pas tenu seulement aux montagnes que je t'ai citées, et le faubourg Poissonnière trouvant que tous les autres entrepreneurs s'étaient logés trop loin, a voulu avoir aussi ses montagnes, qui porteront le nom de promenades égyptiennes. Je n'en connais point la construction, vu qu'elles n'ouvrent point encore. Plus hardi que tous les autres, Ruggieri nous promet incessamment le saut de la Niagara**, ou la navigation du Canada. Si ce jeu correspond à la fameuse cascade dont il porte le nom, la navigation du Canada sera périlleuse.

 

Patience, nous ne sommes pas au bout. En voilà encore une qui pousse, pour celle-là, elle menace bien les pauvres montagnes russes, sur le chemin desquelles elle a eu soin de se placer, afin de lui débaucher en passant quelques-unes de ses pratiques, et par l'aspect de son jardin, qui est charmant, et par celui de son tarif des prix, qui est le même que le sien. C'est un Rival Redoutable. Il a bien des choses qui parlent en sa faveur. Nous verrons s'il réussira, car ce n'est pas encore ouvert. Pour moi, je les ai déjà vues, connaissant le fils du propriétaire à qui appartient le jardin Beaujon, où sont bâties les montagnes. D'abord l'entrepreneur pour plaire aux français n'a pas été chercher un nom en Russie, en Suisse, en Egypte ou bien au Canada, il s'est montré français et a appelé ses montagnes françaises.

 

Elles sont immenses, elles forment une espèce de cercle considérable comme tu le vois dans le croquis mal tracé de ci-dessous. Le numéro un est un fanal qui dit-on éclairera le soir à trois lieues à la ronde. Les numéros deux et trois sont les points d'où il partira sans cesse des chars (l'on prétend qu'il y en aura toujours cent en route). Comme tu vois, l'on n'aura pas le désagrément de voir devant soit une pente rapide et droite, ce qui effraie aux autres montagnes, mais une pente douce et tournante. Quand les chars sont arrivés au numéro quatre ils remontent la grande montagne numéro cinq, qui est deux fois plus grande que les montagnes russes (juge de la longueur de la course entière). Puis arrivés au pavillon du haut, ils recommencent de suite la course, ou s'arrêtent au gré de ceux qui les montent. Quand on ne voudra pas remonter la montagne, un petit coup de crochet donné au char les fera passer dans les petits ronds six et sept, où ils pourront tourner indéfiniment. Les portiques huit et neuf sont les trois étages de l'édifice. Dans le bas, l'on se promènera. Au premier et au second seront un café et un restaurant où l'on trouvera des esclaves (libres s'entend) qui vous serviront les rafraîchissements. Ils seront habillés en esclaves de toute couleur. A la porte, il y aura une écurie où seront gardé par des petits pages bien habillés les chevaux de ceux qui viendront se faire onduler (car c'est le terme reçu). Enfin, au moyen d'un ressort à l'essieu, on pourra modifier ou précipiter sa course. Je n'en finirai pas si je voulais t'en décrire tous les agréments et avantages.

 

Il n'y manque qu'une chose, c'est que tu sois ici pour les voir, cela vaudrait mieux que dix montagnes.

G. Piet

 

* Allusion à la lettre du 12 avril dans laquelle les parents commentent l'engloutissement du village d'Arnedillo par suite de l'écroulement d'une montagne.

 

** Saut : Chute d'eau, au courant d'une rivière. ♦ Le fameux saut de Niagara, qui, par sa hauteur, sa largeur, sa forme et par la quantité et l'impétuosité de ses eaux, passe avec raison pour la plus étonnante cataracte du monde, RAYNAL, Hist. phil. XVI, 13

Dictionnaire Le Littré

 

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