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Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" Marchandes de dentelles et bijoutiers à trois livres dix sols "

Ce 9 mai 1817

 

Je ne t'ai pas écrit le dernier courrier, mon cher ami, parce que j'avais beaucoup de besogne. Aujourd'hui j'avais une surcharge de problèmes qui aurait pu m'empêcher encore, mais heureusement que je les ai résolus assez tôt pour pouvoir t'écrire.

 

Les commerçants en boutique ont enfin obtenu ce qu'ils désiraient depuis si longtemps, ils ont fait déloger les commerçants en plein air qui depuis ton départ s'étaient augmentés au point qu'ils remplissaient tous les boulevards et une partie des rues. Les derniers jours de répit qu'on leur avait accordé offraient un spectacle vraiment curieux. Les boulevards d'un bout à l'autre étaient encombrés de marchandises de toute espèce, les marchands criaient à tue-tête, l'on ne pouvait approcher des boutiques de chacun d'eux tant il y avait de monde tout autour, et chacun s'empressait de faire quantité d'emplettes à bon marché. Maintenant, l'on ne voit plus que quelques ??? éparses couvertes de pain d'épices, de pommes ou autres menus comestibles (seules marchandises dont la vente soit autorisée) ; et surtout beaucoup de sucres d'orge qui abondent en ce moment. Plusieurs marchands ont éludé l'ordonnance : les marchandes de dentelles, par exemple, n'ont qu'une chaise sur laquelle elles sont assise, puis l'ouvrage auquel elles travaillent, et seulement cinq ou six bonnets sur leurs genoux. D'autres marchands se mettent sous des portes cochères. Quelques-uns et surtout les bijoutiers à trois livres dix sols, se promènent avec un petit carton ouvert à leur main, dans lequel est renfermé toute leur boutique. Malgré tout cela, il y en a la plus grande partie de balayée, ce qui ne fait pas mal pour la liberté de la voie publique, et pour l'instant des marchands en boutique.

 

Je t'ai parlé dans ma dernière lettre de deux maîtres d'allemand qui m'avaient été indiqués comme de très bons, mais d'après ce que Mr Baillot et Pascal nous ont dit de l'un et de l'autre, je garderai le mien que le printemps vivifiera peut-être un peu, car il est bien flegmatique. L'essentiel, c'est qu'il est savant : il ne s'agit que de lui extorquer sa science. Il est dommage que nous n'ayons point commencé cette langue en même temps. Comme nous jaserions ensemble ; mais je ne désespère pas, que si tu veux bien t'y remettre, tu ne me rattrapes en peu de temps. Pour cela, il te faut dépêcher d'arriver, reviens donc bien vite au gré des voeux de ton frère.

G. Piet

 

 

" Dois-je arracher mes cheveux blancs ou les laisser ? "

 

Je ne sais pas, mon cher ami, où ma lettre te trouvera, mais ce que je sais fort bien, c'est que tu te rapproches de nous, et cela me fait infiniment de plaisir. Nous attendons tous avec impatience ton heureux retour, et pour mon compte il me semble que tu me manques continuellement. Si Prosper était là, je lui dirais cela, s'il était ici, nous pourrions nous occuper ensemble de telles choses. Prosper n'est ni là ni ici, et je suis forcé de remettre la partie à un autre temps.

 

En attendant cet autre temps, il parait que tu passes pas mal le tien, et que si le retard qu'ont éprouvé tes malles t'a distrait de tes occupations ordinaires, tu t'en es créées d'autre genre qui valent bien celles-là sinon pour les profits, du moins pour les plaisirs. J'envie les tiens, et je regrette qu'il n'y ait pas à Paris comme à Cadix des terrasses sur les maisons et que je ne sache pas jouer du violon. Je m'en console cependant en me disant que dame nature a été une sage dispensatrice de ses dons, et que chaque pays et chaque individu a son mérite et ses agréments. Profites toujours de ceux que tu trouves sur ta route, c'est autant de pris, et il n'est pas clair que tu retournes de sitôt voir ce que tu auras oublié dans ce voyage ci.

 

Je voudrais croire à ta lettre du 17 du mois dernier, et te voir marcher aussi vite que tu nous le marques, mais ce n'est pas le compte de Mr Baillot. Selon lui, tu as 15 ou 16 villes à voir avant d'arriver aux frontières, et je ne pense pas qu'il ait voulu dire voir des yeux. Il parait que c'est surtout dans ces villes du midi qu'il désire que tu le fasses connaître. Ainsi, tâche de le contenter, sauf à arriver quelques jours plus tard.

 

Je vais assez souvent voir Mr Baillot, dont l'âge s'accorde beaucoup mieux avec le mien que celui de Mr Loffet. Nous nous convenons parfaitement. Nous nous comptons toutes nos farces, et les résultats nous portent fort à rester garçons, à moins que nous trouvions bien chaussure à notre pied. Prudence, qui aimerait assez être emmagasinée, mais je ne puis que l'engager de tâcher d'être de ces chaussures là.

 

(Ici l'orateur s'arrête, car le déjeuner est servi.)

(L'orateur restauré reprend le fil de son discours.)

 

Je te disais donc, mon cher ami, que Mr Baillot et moi nous avions pris la résolution de ne nous marier qu'avec des femmes qui nous conviennent sous tous les rapports. J'avais trouvé ce rare phénix, celui dont tu parles dans ta dernière lettre, mais je l'ai manqué par l'adresse accoutumée du cher notaire, qui s'est tenu pour battu parce qu'on lui a dit que j'étais trop jeune. Je te demande un peu si j'ai l'air jeune. Je suis fort embarrassé ! Dois-je d'après cela arracher mes cheveux blancs ou les laisser ? C'est un problème que je te donne à résoudre, car comme tu le vois, il est possible que je trouve une future qui les aime et une future qui ne les aime pas. Si tu es de mon avis, je ne les ferai arracher que d'un côté seulement, et j'aurai soin de ne me présenter que de celui qui plaira à la demoiselle.

 

Tu as raison de trouver mon écriture changée, moi-même je ne la reconnais pas. J'ai beau essaier de la ronde, de la coulée, de la bâtarde*, cela ne me réussit pas mieux. Au surplus, pourvu que tu puisses lire que je t'aime toujours de tout mon coeur, c'est tout ce que je désire.

Piet (Pascal)

 

* Ronde

Une sorte d'écriture à la main. Les trois sortes d'écritures sont, la ronde, la bâtarde et l'italienne. On dit, Écrire en lettre ronde, ou absolument, en ronde.

 

Coulée

Terme d'Écriture. Caractère d'écriture penché, dont toutes les lettres se tiennent, et qu'on appelle Coulée, distinguée de la Ronde. Il est aussi adjectif féminin. Une écriture coulée.

 

Bâtarde

… Et on appelle en termes d'Écrivain, Lettre bâtarde, Une sorte de lettre qui est entre la lettre ronde et la lettre italique. Écrire en lettre bâtarde. Cette sorte d'écriture s'appelle aussi substantivement De la bâtarde.

 

Dictionnaire de L'Académie francaise − 5ème édition - 1798

 

 

" Abrèges, abrèges, et reviens bien vite "

 

Paris ce 10 mai 1817

Nous calculions, mon ami, d'après ta lettre du 17 avril que tu es parti de Cadix il y a environ huit jours, et par conséquent notre lettre du 3 sera peut-être arrivée à Malaga après ton départ. Cependant, les affaires imprévues, le passage par Gibraltar nous donnent espoir qu'elle te sera encore parvenue à temps, et nous t'adressons celle-ci à Grenade pensant bien aussi que tes huit à dix jours de séjour présumé dans cette dernière ville se convertiront en une quinzaine. Il est vraisemblable, à moins que ta correspondance ultérieure ne nous donne des indications contraires, que nous sauterons sur Murcie, et que notre première lettre te sera adressée à Carthagène. Abrèges, abrèges, et reviens bien vite près de nous si rien d'intéressant ne te retient.

 

Je suis allé le soir même de la réception de ta dernière lettre pour offrir à ces messieurs de leur compter les 150 francs que tu avais prélevé pour tes dépenses personnelles. Je n'ai trouvé ni l'un ni l'autre ; mais Pascal ou moi ne tarderons point à les revoir et à leur faire cette offre. Quant à la redingote qui t'es nécessaire, ne diffère qu'autant que tu craindrais qu'elle fut mal faite, et si tu peux d'ailleurs t'en passer sans donner sur ton compte une impression peu favorable. Les vêtements sont pour l'homme qui n'est pas connu un premier motif de bonne ou froide réception.

 

Nous n'avons pas encore profité de nos dimanches par diverses circonstances, et outre que le temps vient de se mettre à la pluie, nous serons encore retenus demain à la maison par une autre cause que je laisse à ta mère à t'expliquer. Je t'embrasse, mon cher Prosper, bien tendrement.

(papa)

 

 

" Famille Gravelle "

 

Trop gratter cuit, mon pauvre ami, et pour avoir trop bien réalisé ce proverbe je suis retenue par la patte du pied, je ne sais pour combien de jours, ce qui me contrarie fort dans ce moment-ci, où nous avons liberté et beau tems. Tu sais, ou tu ne sais pas, que j'ai parfois des démangeaisons telles que je ne peux pas résister au besoin de me gratter. C'est en me satisfaisant l'autre nuit que je me suis enlevé l'épiderme au-dessus de la cheville, de la largeur d'une pièce, ce qui forme aujourd'hui petite plaie, mais non dangereuse, qui cédera aux petits remèdes de Mr Martin et au repos.

 

La famille Gravelle a été accablée dans le même instant de la suppression de la place du fils et de la maladie de la fille ; maladie grave, compliquée et fort longue. Le médecin y est venu jusqu'à trois fois par jour, heureusement qu'ils ont à faire avec un homme plein de délicatesse, qui les a connu à Troyes, et qui les traite en ami. Cet ange tutélaire, pour eux, loin de recevoir ses visites, leur a envoyé dernièrement du vin. Il vient de placer Gravelle chez un libraire, où il aura 600 francs comme chez son banquier, et du temps du reste qu'il pourra employer utilement pour un gros marchand de vin pour lequel le père voyage dans ce moment-ci. En allant visiter ses malheureux parents il y a quelques temps, je fus navré de voir la fille au lit, le fils dînant avec un oeuf à la coque, et la mère prête à succomber à la fatigue, se trouvant dans un dénuement absolu de linge, bois, etc. etc. etc. Tu sens que mon premier besoin à mon retour à la maison a été de mettre chacun de nous à contribution pour venir à leur secours. Ta garde-robe a été visitée comme les autres, mon pauvre enfant, bien certaine du plaisir que je te ferais. Tu y es compris pour un vieux pantalon de nankin et trois paires de bas. Jusqu'à de vieux souliers qui ont été reçus avec reconnaissance ! Que de tristes réflexions la position de cette famille là fait faire !

 

Nous attendons avec impatience des nouvelles de ton parrain, il y a bien longtemps qu'il ne nous a écrit. Il aura été bien content de recevoir une lettre de toi. Ecris aussi à ton oncle, tu es encore sûr dans cette maison là de faire plaisir.

 

Ta soeur ne t'écrira pas cette fois-ci, elle a actuellement mal aux yeux. Mal commun qui tient dit-on à la sécheresse que nous avons eue. Heureusement que le temps change, et que le bon dieu a déjà exaucé les prières qu'on lui a adressées pour avoir de l'eau à Lyon, Toulouse, etc.

 

Nous espérons tous que tu es en route pour nous revenir, cette idée nous parait bien douce ! Car il est temps de se revoir, de s'embrasser. Chacun de nous, jusqu'à Pierre et Marianne ont assez de ton absence.

 

Je t'embrasse de toute mon âme.

(maman)