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Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" Le commencement de la lune rousse a empêché ma plume de trotter "

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b6400106g/f1.item

Paris premier mai 1817

 

L'homme propose, mon cher Prosper, et dieu dispose, voilà pourquoi je ne t'ai pas écrit mardi dernier comme je te l'avais annoncé. Je comptais pourtant m'y mettre dès lundi pour n'être pas trop prise de court par le temps, mais une mauvaise disposition tenant à un vent du nord qui nous siffle depuis le commencement de la lune rousse a empêché ma plume de trotter. J'étais, comme dit la soeur de ton parrain, dans mes paresses ; mais aujourd'hui comme je vais m'en donner pour la fête du pauvre père ! Jour où chacun se régale, où chacun aurait voulu te tenir, te voir ce matin partager la galette de famille, arrosée de ce bon vin blanc, surmontée de café à la crème. Tu aurais aperçu sur le poêle le dessin de Gabriel, l'épingle montée en cheveux de la mère et de la fille, une petite lettre fourrée dans un rosier, une giroflée de Marianne, un gilet et deux paires de gants pour le Philippe cadet ; toutes ces misères enveloppées de beau papier blanc, de faveur bleue, avec chacune sa petite inscription de tendresse ; enfin de ces riens qui se sentent et ne se définissent pas ! Nous ne doutons pas, mon ami, que ta pensée depuis hier t'ai ramené plus d'une fois au milieu de nous. La même illusion nous a porté à Cadix, il est fâcheux qu'au retour, on n'ait plus qu'un soupir à jeter. Mais patience et courage, voilà ta devise et la nôtre, tu seras sans doute à Malaga lorsque cette lettre y parviendra. Chaque pas alors te ramène en France ; avec quel plaisir je dirai : à Paris, quand tu seras sur nos frontières.

 

Je reprends ta lettre de Cadix du premier avril, et vais répondre aux articles omis. Tu seras étonné qu'après avoir été inondé d'eau ici d'une manière affreuse, on désire de la pluie pour faire cesser la gelée qui dure depuis trois semaines, et dont on craint les suites fâcheuses pour la vigne, le fruit, etc. Heureusement que le temps aujourd'hui a l'air de vouloir changer avec la lune, et que nous voilà en mai.

 

Je regrette que tu n'aies pas pu voir les cérémonies de la semaine sainte à Séville. J'espère que tu n'auras pas quitté Cadix (la plus belle ville de l'univers, dit Mr Loffet), sans l'avoir examinée dans toutes ses parties curieuses. Nous sommes bien curieux de savoir si tu y es arrivé à temps pour voir partir le premier avril 22 vaisseaux pour le Brésil, ça devait être un spectacle bien imposant, bien magnifique ! Que tu es heureux d'avoir vu la mer.

 

Me voici à ta lettre du 8, et je n'aurai que peu de choses à y répondre, voulant laisser à ta soeur à converser avec toi sur tous les détails agréables que tu nous donnes sur Cadix, et le reste étant en grande partie employé à nous répondre. Je suis fort aise que tu te sois mis en correspondance avec Mr Baillot ; en lui demandant l'autre jour s'il fallait t'écrire à Malaga, il nous dit que oui, profita de cette occasion pour nous dire que tu lui avais écrit, et nous lut tout juste l'endroit où tu lui dis que pour ses intérêts tu irais au bout du monde. Il compte, à ce que nous apercevons, sur toi pour le faire connaître. Il a certainement bien placé sa confiance. Nous sommes tous parfaitement bien avec cette maison qui parait très satisfaite de ta conduite. Je demande tout en riant à Mr B de me rendre mon espagnol pour ma fête, il me dit toujours oui, dieu l'écoute, mais ces 14 villes dont il parle et qu'il pense que tu parcourras très lestement me font mal au coeur. J'ai beau les chercher sur notre grande carte d'Espagne, je ne trouve que : Malaga, Grenade, Carthagène, Murcie, Valence, Barcelone, Sarragosse.

 

Notre petite Anaïs est ici depuis trois semaines, elle est toujours fort intéressante. Elle a la raison d'une jeune personne au dessus de son âge, et l'amabilité franche du sien, qui est de treize ans. Elle est grandie et a pris un peu d'embonpoint qui lui donne beaucoup de fraîcheur. Une fois que nous serons sûrs de sa santé, je crois que nous pourrions songer sérieusement à elle pour toi. Mais nous avons le temps de réfléchir à cette grande affaire.

 

Adieu mon cher enfant, je remets la plume à ta soeur. Je t'embrasse de toute mon âme.

(maman)

 

 

" Almaviva et Rosine "

 

Maman me cède la plume, mon cher Prosper, je la saisis avec empressement avant qu'un autre s'en empare, car ici on s'arrache papier et plume quand il s'agit de t'écrire, surtout la petite mère prenant beaucoup de place.

 

Tu nous as bien manqué, bon ami, pour souhaiter la fête à notre excellent père. Le gros Pascal n'a pas voulu faire de chanson cette année, mais bon gré mal gré, à la fête de notre bonne mère il faudra bien qu'il en fasse. Il aura un sujet de plus à traiter qui sera le retour du frère chéri.

 

Il parait que Cadix est une ville fort agréable et qu'on s'y amuse beaucoup. Elle aura dû d'autant plus te le paraître que c'est de là d'où tu pars pour revenir vers nous. Les demoiselles que vous aurez fait danser auront été bien contentes de vous trouver pour les amuser. Elles auront bien reconnu à votre galanterie que vous étiez français. La musique comme tu le dis est très utile en voyage, dans ce moment-ci tu dois en sentir tout le prix. A propos de musique, il parait que tu n'es pas fort sur la mythologie, mon cher petit, moi qui suis toute fière de la savoir, je te dirai qu'Erato est la déesse de la poésie lyrique, et que celle de la musique est Euterpe, tu devrais au moins connaître ta divinité.

 

Papa à l'occasion de sa fête nous a menés au spectacle, nous avons vu un fort joli ballet qui a été refusé à l'Opéra. La Porte Saint Martin l'a reçu, elle a très bien fait. Il a pour titre " Almaviva et Rosine "*. Pierson qui remplissait le rôle de Basile nous a fait rire aux larmes tant il avait une figure hétéroclite. Nous nous sommes bien amusés d'autant plus que nous n'avons vu que des costumes et des danses espagnoles.

 

Papa et Pascal m'ont donné une jolie ombrelle de taffetas blanc. Elle a un manche en ébène avec un écusson de nacre. Enfin, elle est charmante. La mode cette année est de les avoir de cette couleur. C'est Mr Baillot qui a eu la complaisance de la faire faire, elle est très bien conditionnée.

 

Adieu mon cher espagnol, je t'embrasse comme je t'aime.

Prudence Piet

 

* " Almaviva et Rosine - Pantomime en 3 actes, mêlée de danses ", chorégraphie de François-Alexis Blache, est une adaptation du " Barbier de Séville " de Beaumarchais. Le livret est disponible sur le site de TV5Monde :

http://bibliothequenumerique.tv5monde.com/livre/449/Almaviva-et-Rosine

 

 

 

" Politique "

 

Le 3 mai

C'est le samedi matin, mon bon, jour de l'anniversaire de la rentrée du roi à Paris, jour de départ du courrier d'Espagne que je prends la plume et comme il faut que la lettre soit remise de bonne heure à la poste, que sur le petit espace de temps qui me reste, déduction faite de celui qui sera pris pour regarder passer les compagnies de gardes nationaux allant au château, il faudra encore prélever le temps du déjeuner. Tu n'auras de moi que peu de paroles. Une réflexion qui nous a été commune à Pascal et à moi, c'est que tes lettres devenant plus courtes, on peut en tirer assez justement la conséquence que tu t'amuses un peu davantage que dans les premiers temps ; et tu sens mon cher ami que cette idée compense bien pour nous le mérite d'un long entretien quelqu'agréable qu'il nous fut. Saisis les occasions qui peuvent se présenter de multiplier tes connaissances et de passer des moments agréables. Vous autres voyageurs en avez assez de dures à souffrir dans le pays que tu parcours. Fais pour le vin, le chocolat et le miel ce que bon te sembleras, et tu feras toujours bien. Mr Clément prendra sa part du vin si tu en envoies, et comme on sera sûr que le vin ne sera pas tripoté, on ne manquerait pas d'ailleurs de cessionnaires. Tu as pris pour des cartes de géographie les cartes de jeux dont ton frère voulait te parler. Il ne t'écrira pas aujourd'hui, ce gaillard là parce qu'il est dans son lit mûrissant un rhume de cerveau qui lui a pris assez violemment, et dont il veut se débarrasser subito. Notre troisième clerc est aussi dans le (?) où il se fait assez à rester tous les jours jusqu'à huit heures, même jusqu'à neuf heures quelquefois quand on oublie de tirer la sonnette. Tu te diras sans doute que ces messieurs ne sont pas très malheureux. Je suis d'avis toutefois que se lever matin est d'un très grand avantage : tu en as assez l'habitude ; fais en sorte de ne pas la perdre. Elle vous permet de concilier vos plaisirs avec vos affaires.

 

Nous ne parlons guère politique. Le gouvernement marche et inspire la confiance. Tu en jugeras par les effets publics : les Inscriptions sont actuellement entre 66 et 67 pour cent. Les paiements aux alliés se font exactement, le Trésor Public paie traitements, rentes et pensions sans trop faire attendre. Les ministres s'occupent encore d'économie et cela les conduit à vouloir faire de nouvelles réformes. Nous nous attendons à en voir opérer encore chez nous outre celles faites au mois de décembre dernier. Attendons donc et voyons. Le mois actuel ou au plus tard le mois prochain les verra éclore : on parle de supprimer les administrateurs, ou au moins de les réduire à deux sous le titre de sous directeurs généraux. Dans l'état actuel, quant à moi, au moien de l'accolade de Mr Poujade, j'ai moins de besogne à vérifier. Cela durera tant que ça pourra, mais j'aurais toujours eu moins de fatigue et ma santé s'en trouvera mieux. Nous venons de toucher enfin la gratification. Elle a été de la même somme que les années précédentes ; on a bien craint pendant quelques temps d'en être privé.

 

Rien de nouveau dans notre société. Robillard est déjà un vieux mari et dit-on bien mené par sa chère moitié.

 

Le pauvre Leterrier est passé avant-hier de vie à trépas. Ainsi a fait ces jours derniers la dernière des grandes demoiselles qui vous donnaient des bonbons à Clignancourt maison Chardon.

 

Je n'ai pas eu de nouvelle de ton parrain depuis le 18 avril : j'en attends ces jours-ci. Il était très bien suivant sa dernière lettre. La soeur se trouvait extrêmement fatiguée.

 

Le banquier Floury a trouvé plus économique de prendre un surnuméraire pour faire la besogne de Gravelle qui se trouve réformé à compter du premier mai, de sorte que le malheureux est à la recherche d'une nouvelle place. En attendant, il s'est mis à aider sa soeur dans la fabrication des lettres dorées sur verre et il y réussit assez bien. La jeune personne pour surcroît d'infortune est pour le moment assez malade.

 

La grand-maman Blin est toujours bien portante : elle n'annonce sous aucun rapport la décrépitude de son âge.

 

Ici on m'appelle pour déjeuner. Vraisemblablement mon pauvre ami je ne reprendrai la plume que pour mettre l'adresse. Je t'embrasse bien tendrement.

(papa)

 

Après avoir craint la galle pour toi, mon ami, en te voyant parti pour l'Espagne, si nous étions des gens craintifs nous aurions peur de la peste en voyant tes lettres coupées en beaucoup d'endroits et fortement vinaigrées. Mais nous connaissons cet usage, et je ne t'en parle que pour plaisanter.

 

Il parait que nos numéros 15 et 16 adressées à Cordoue sont définitivement perdus. Comme nous sommes dans l'habitude de prendre l'extrait des articles intéressants de nos lettres, je vais en gros t'en dire le contenu :

Projets de mariage relatifs à Pascal, Florentin, Prudence et Sophie ; tu en as eu successivement tous les détails. Ton père et Philippe avaient aussi écrit, mais il parait qu'il n'y avait rien de remarquable puisque je n'en ai pas pris note. Voilà le numéro 15. Quant au 16, je te parlais de ton voyage, de ton projet de revenir par mer, de l'usage de porter autrefois le bon dieu en France comme en Espagne. Je te demandais si tu avais vu le combat du taureau. Gabriel avait mis dans cette lettre un petit bouquet bien dessiné. Je te racontais que je t'avais pris pour lui certaine culotte verte pour le faire beau garçon aux jours gras, et que nous ferions nos comptes à ton retour. Te voilà au courant, adieu encore une fois.

(maman)