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Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" Princesse de Poix, modiste, ferblantière... et Mme L. "

Ce 15 avril 1817

 

Je suis las, mon cher ami, de commencer et de manquer des mariages à l'huile, aussi y ai-je renoncé pour quelques tems et peut-être pour toujours, en attendant je me marie en détrempe tant que je puis.

 

La princesse de Poix, étant devenue trop pesante pour ma bourse, par les commissions qu'elle me donnait, j'ai renoncé aux fumées de la grandeur et je l'ai envoié planter des choux. De cette auguste princesse je suis tombé modestement à une modiste que tu connais, et que je guignais à peu près depuis 9 ans. C'est une Mlle Felix qui demeurait chez Mme Ducroy rue de Grétry et qui venait chercher du feu chez nous. C'est une excellente enfant qui m'aime beaucoup, et je me vois à regret lui faire quelquefois des infidélités avec ma petite ferblantière du faubourg St Antoine qui est devenue enragée de moi, du moment où je l'ai laissée tranquille. Mais voilà bien une autre affaire, et quoique tu connaisses celle-là beaucoup plus que toutes les autres, je te la donnerais bien à deviner en mille. Un jour que je m'ennuiais sans savoir pourquoi, ce qui m'arrive quelquefois, je me dirigeai vers l'Ambigu. Modestement, je prends un billet de pourtour et je ne suis pas plus étonné de me trouver colloqué à côté de Mme Loffet et de sa soeur, qui est assez bien et que tu pourras te mettre sur l'estomac s'il te plaît à ton retour. Je trouvai la première plus sémillante ce jour là que les autres fois, elle me questionnait beaucoup et cherchait à me prouver que les français n'aiment pas comme les allemands ou les anglais. La pièce prêtait à la conversation, il s'agissait d'un anglais qui se faisait couper la jambe pour plaire à sa maîtresse. Tu sens bien que je défendais notre nation avec chaleur. Cependant, la belle dame ne paraissait pas trop convaincue de ce que je lui disais, et il a paru qu'elle a voulu en faire l'épreuve, car au bout de huit jours, j'ai reçu une lettre dans laquelle on me déclarait la plus belle passion du monde, en me rappelant une soirée de liseuse. J'étais fort embarrassé, ayant reçu au bal de mes cousines une devise de Mlle Mindouse, Mme Force maintenant, qui me conseillait fort de cocufier son mari. Cependant, on devait venir chercher la réponse le soir, et il fallait prendre un parti, j'étais à cent pieds de croire que c'était Mme L. qui m'écrivait, je penchais pour la dernière. Enfin, je m'en tirai habilement en écrivant évasivement et en ne mettant sur l'adresse qu'une première lettre avec laquelle on pouvait faire les deux noms. Mon incertitude a duré trois jours, au bout desquels un rendez-vous m'a fait voir que je m'étais trompé. Bref, depuis 20 jours, j'ai l'honneur de planter des cornes d'amateur à Mr Lt, dans une petite chambre que j'ai louée ad hoc auprès de la porte St Martin. Dimanche, je suis allé à Passy. Mme F. avait l'air courroucée que je n'aie pas répondu à son invitation, mais que diable, je ne puis pas y suffire. Et si ... ... pas vite à ..... je crains bien de me voir arracher les yeux par toutes les femmes qui deviennent folles de moi et que je ne puis contenter.

 

Quant à toi, mon ami, tu ne files pas des amours aussi longs que les miens. Tu tâches dans chaque ville à te divertir aux dépens des maris et tu fais bien. J'aurais désiré que tu m'eusses annoncé si tu avais mené à bien ton aventure de Madrid. Tu as au moins pris garde à carreau* pour si la princesse vient à Paris. Jenny me demande toujours de tes nouvelles avec intérêt, et elle persiste à me croire en libertin. J'ai beau lui dire qu'elle ne s'y connait pas, elle ne veut point en démordre. Il faut bien en passer par là en attendant que la passer par autre chose. C'est ce que je te souhaite etc.

(Pascal)

 

* Se garder à carreau : « C'est un gaillard qui se garde toujours, qui a toujours garde à carreau ; il a toujours quelque expédient, quelque ressource pour se tirer d'affaire ».

Dictionnaire Le Littré

 

 

" Voilà l'heure du troisième courrier qui arrive "

 

Paris ce 18 avril 1817

Monsieur Prosper, monsieur Prosper, prenez garde à vous, la troisième fois paie pour tous, et voilà l'heure du troisième courrier qui arrive. Mais je vais suspendre ma colère, il ne faut pas juger son prochain légèrement, attendons donc cinq heures.

 

Espagne, Espagne, s'est écriée la bonne Marianne en m'apportant ta lettre de Cadix. Comme elle était contente quand je lui ai dit que tu n'irais pas plus loin, et que tu te portais toujours bien ! Cette brave femme était aussi contente que nous ; et c'est beaucoup dire ! Enfin, mon pauvre ami, t'y voilà donc arrivé à ce Cadix, le point le plus éloigné de ton voyage. Une fois que tu te remettras en route, tu pourras dire fouette cocher pour Paris. Comme je vais faire des soustractions, après avoir fait des additions qui t'ont porté à 361 lieues si j'ai bien compté.

(maman)

 

 

" Tu nous fais mousser ton voyage sur mer "

 

Mon père est allé aviser aux moyens de voir clair, ma mère et ma soeur sont allées aviser aux moyens de perdre leur argent chez Mme Finot, Philippe vise à tuer son homme, Gabriel vise à tuer le sommeil en faisant une version grecque ; et moi, mon ami, qui suis seul au coin du feu, je viens de viser à bien tailler ma plume, afin de t'écrire un peu correctement ce qui ne m'arrive pas souvent, et je vois que j'ai mal visé.

 

Tu te plaignais dernièrement de Florian et autres qui grossissent les objets qu'ils ont ou non vus, et embellissent leur narration par quelque jolis mensonges. Mais je vois que tu prends la même marche. Tu nous fais mousser ton voyage sur mer comme si c'était un voyage de long cours. Ça vaut peut-être bien deux fois le voyage par Seine de Paris à Saint Cloud. Il semble me voir dans les lagunes de Venise, où sans l'odeur salée qui me montant au nez, je ne me serai pas douté que j'étais sur mer. Tout le monde fait, au surplus, l'éloge de la ville où tu résides maintenant, et il est vraisemblable que tu n'y passeras pas le temps le plus désagréable de ton voyage.

 

Mais combien durera-t-il, ce voiage. C'est ce que je ne puis savoir. Mr Loffet me dit, quand votre frère aura vu à Cadix notre ancien voyageur, s'il y a des affaires à faire dans le midi de l'Espagne, il ira, sinon il s'embarquera à Cadix pour revenir. Mr Baillot de son côté me confie qu'il t'écrit en particulier et qu'il est absolument nécessaire que tu ailles tout le long de la côte pour le faire connaître, de sorte que je ne sais lequel croire. La seule chose sur laquelle ils sont d'accord, c'est que tu leur as envoyé des commissions brillantes et qu'ils sont fortement contents de toi. Cela doit t'encourager à faire encore mieux si tu peux.

 

Ton parrain nous écrit toutes les semaines à peu près une fois et cela nous suffit, attendu qu'il faut huit jours pour déchiffrer ce qu'il a voulu nous marquer. Tu rirais de nous voir avec une grosse loupe allant à la découverte pour reconnaître quelques mots dans des lignes informes. Le principal est qu'il se porte bien et qu'il est fort content.

 

Depuis quelques temps, nous avions du beau temps, mais la lune rousse est venue avant hier nous ramener un froid piquant, qui nous crispe à tous les nerfs.

 

Adieu, mon cher ami, porte toi bien et reviens nous le plus promptement possible.

(Pascal)

 

" Le remède du charlatan Pradier "

 

Quoiqu'en dise ton cher frère, mon ami, je te vois bien autrement en mer que dans ses lagunes, et il parait bien qu'il ne connait pas la différence de l'océan à la mer tranquille qu'il a été dans le cas de pratiquer. Je me figure ton Guadalquivir comme la Gironde aux environs de Bordeaux, et je conçois alors que c'était déjà une espèce de petit voyage de mer que ta descente de Séville à St Lucas de Barrameda. Quoiqu'il en soit, te voilà sain et sauf à Cadix et ce qui me fâche toujours, en retard de recevoir nos deux lettres adressées à Mr Peroldo à Cordoue, lequel Mr Peroldo est évidemment un négligent puisqu'il a dû les recevoir l'une le 23 ou le 24 février, l'autre le 2 ou 3 mars. Notre lettre du 22 mars qui t'es adressée à Séville ne t'y a pas trouvé, mais je présume que Mr de Torrijos te l'aura fait passer et que les communications fréquentes de Séville à Cadix auront donné la facilité d'abréger le retard. Voilà trois lettres que nous t'écrivons dans cette dernière ville, 29 mars, 5 avril et 12 avril. Nous sommes encore obligés de t'y adresser celle-ci ignorant la marche de ton retour, quoique nous calculions qu'elle fit diligence pour t'y trouver encore. La rapidité de ton passage dans les différentes villes par lesquelles tu reviendras t’exposera plus que jamais à être privé de nos nouvelles, quoique tu puisses être assuré de notre exactitude à t'écrire tous les samedi suivant notre usage. Mais actuellement, nous prendrons le parti de t'adresser nos lettres en deçà des pays que tu parcourras plutôt qu'en delà.

 

Ici mon cher Prosper arrive Florentin venant chercher le titre de la créance Varlet passé sous son nom, parce que dit-on, nous allons être payés. Je ne sais si c'est amélioration dans la fortune de ce chétif garçon ou s'il s'enfonce un peu plus dans le bourbier. Je désire que ce soit plutôt la première cause que la seconde qui nous débarrasse de notre créance sur lui.

 

J'ai été avant hier rue Meslée pour voir Mr Loffet .... de ce que le remède du charlatan Pradier* l'a débarrassé pour quelque temps de son catarrhe : je l'ai trouvé sorti ... Je m'en allais, Mr Baillot entrait. Nous sommes alors restés dans la chambre de Mr Loffet à causer amicalement pendant près d'une heure. J'entrevois que lorsque tu seras de retour tu seras regardé comme un sujet intéressant pour la maison, et je ne serais pas étonné si le pauvre papa Loffet venait pour un motif quelconque laisser Mr Baillot seul maître de l'affaire, que tu n'y eusses bientôt un intérêt ; je ne dis pas association, car il parait que c'est contre les principes de ces derniers.

 

Il faut laisser une petite place à la maman : je quitte la plume en t'embrassant bien tendrement.

(papa)

 

* Voir :

 

 

Ce 19

Tu sais donc actuellement, mon ami, ce que c'est que de voyager par mer ? Heureusement que tu n'en as pas eu le mal, et que tu as eu l'agrément de te trouver avec de bons compagnons. Courage, courage, nous arriverons au bout de notre affaire.

 

Nous venons de faire marcher notre pensée sur la carte. Je suis bien curieuse de savoir par quelle route tu reviendras. Si nous t'avons fait l'observation du papier fin, tu penses bien que c'était uniquement pour ne pas payer tes ports de lettres chers lorsqu'on pouvait faire autrement, car du reste, rien ne doit t'arrêter, et nous attendons toujours de toi de longues lettres, bien détaillées. Elles nous font oublier pour quelques instants ton absence, et nous reportent vers toi d'une manière plus particulière. Tu vois si nous les désirons et les attendons avec impatience. Adieu, mon cher enfant, je t'embrasse sur tes deux joues rôties, et cède encore la plume au gros Pascal, qui veut terminer cette lettre*.

(maman)

 

* Probablement en insérant la lettre du 15, feuillet séparé, que j'ai placée en premier pour respecter l'ordre chronologique.