PaL24

Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" Leçon d'orthographe "

Ce dimanche 6 avril 1817

 

Je vais te donner quelques instants avant déjeuner, mon cher ami, et ce ne sera pas bavardage inutile. Il s'agit d'une leçon d'orthographe. Pour aller au plus court, je vais d'abord indiquer les mots comme tu les écris, ensuite comme le dictionnaire nous les donne.

parresseux : paresseux

deusses-tu : dusses-tu

amande honorable : amende

parraitre : paraître

parroisse : paroisse

 

Ta mère veut que je copie ici un article du journal relatif à l'Espagne. " Les lettres d'Espagne annoncent que dans la Rioxa la ville nommée Armedillo* a été engloutie par suite de l'écroulement d'une montagne ; tous les habitans ont péri. Le village de Balarsa a été aussi très endommagé par le même événement. On attribue à ce désastre la secousse qu'on a ressentie à Bayonne ".

 

Je laisse à ta mère les commentaires sur cet événement.

(papa)

 

* erreur de copie des journaux de l'époque, il s'agit d'Arnedillo.

 

 

" Tu as heureusement mangé ton pain bis le premier "

 

Tout ce qui est relatif à l'Espagne, mon pauvre ami, nous touche ; et l'événement affreux dont ton père vient de te copier le récit nous a fait frémir doublement quand nous avons pensé que tu as passé peu loin du lieu où il est arrivé. Quoique la raison nous ait dit de suite que tu n'avais pu en ressentir aucune atteinte, il a fallu vérifier les distances dans le dictionnaire et sur la carte, avant que je me misse au lit. Tu reconnais bien là ta mère ; tâche donc de lui ramener d'Espagne un remède qui lui fortifie un peu le coeur. Tu as sans doute entendu parler avant nous de cet affligeant événement, comment ne nous en as tu rien dit ? Nous avons appris par la dernière lettre que tu as écrite à Lafitte, l'aventure abominable arrivée à ce malheureux cordonnier, elle fait frémir la nature entière.

 

Mais parlons de choses moins noires. Ta lettre du 21 mars numéro 31, est le numéro 34 ; pars de là. Tu as heureusement mangé ton pain bis le premier, et te voila au très beau moment de ton voyage. Tu parcours des villes où tes connaissances peuvent s'étendre d'avantage, ayant beaucoup plus de choses curieuses à examiner.

 

Peut-être aussi les usages, les habitudes, le commerce varient-ils dans chaque endroit, nouveaux sujets de réflexion pour l'observateur. Comme nous allons t'écouter avec attention dans les premiers jours de ton arrivée. Nous n'aurons jamais assez d'oreilles pour t'entendre, assez d'yeux pour te regarder. Nous sommes déjà fiers de la confiance de ta maison à ton égard, de ton courage, de ta sage conduite ; que sera-ce donc quand nous allons te voir un homme formé, pensant, raisonnant. En homme fait, tes traits noircis par le soleil, ayant pris cet air mâle de ton frère aîné ; mon dieu, mon dieu, que nous serons contents que ce voyage ait eu lieu et qu'il soit achevé ! Dis moi donc pourquoi tu commences ta lettre en nous donnant l'espoir que tu pourrais être ici à ta fête (le 25 juin), et que tu la finis en m'ôtant l'espérance de t'embrasser à ma fête ? Je vois que tu comptais revenir par mer, et que tu penses que revenant par les villes du midi de l'Espagne, ce sera beaucoup plus long. Je t'assure que Mr Baillot, qui a dû t'envoyer ton itinéraire, nous a assuré que tu pourrais être de retour à la fin de juillet, parce que tu passerais très rapidement dans chaque ville une fois que tu auras quitté Cadix ; que nous pourrions tout au plus t'y adresser une lettre. Ce qui me fait te dire de nous indiquer à l'avance ton itinéraire pour que tu trouves notre correspondance en arrivant dans chaque endroit plutôt que de risquer qu'elle arrive après ton départ.

 

Le roi qui avait été retenu depuis longtems dans ses appartemens par suite de son indisposition de goute, n'a pas cessé de travailler avec ses ministres. Il reprendra lundi ses promenades. Sa sagesse fait que le gouvernement marche toujours bien, et que nous jouissons de la tranquillité qu'elle nous procure.

 

Ton parrain et ta soeur vont très bien, le premier nous a écrit le trois de ce mois une longue lettre de sa main. Il est vrai que ton père l'étudiât longtemps pour pouvoir nous la lire. Il parait mener une vie douce et heureuse. Il nous dit qu'il retrouve tout le bonheur qu'on goûte lorsqu'en famille on a toujours été uni d'esprit et de coeur, et nous recommande de vous répéter à tous ce que vous lui aviez si souvent entendu dire ainsi qu'à nous sur ce sujet. Il mange et dort bien, ne souffre pas, est bien soigné, bien chéri, n'éprouve aucune contrariété. Il a une maison avec un jardin qui donne sur une promenade publique ; enfin, s'il pouvait voir de temps en temps ses parisiens, il ne lui manquerai rien. Tu sens quel plaisir il aurait si tes affaires de commerce pouvaient te conduire à Nantes ! Tu y as déjà ta chambre. Je viens d'écrire à Mme Bochet. Je lui ai bien parlé du voyageur.

(maman)

 

 

" Fournis moi donc des arguments pour lui répondre victorieusement "

 

Maman m'ayant mis, mon cher ami, la plume à la main pour vérifier sa ponctuation, j'en profite pour causer un instant avec toi avant le dîner. Tu te plains de Laffite et l'accuses d'une grande paresse pour t'écrire ; il est désolé de la fatalité qui te soustrait toutes ses lettres, car il t'en a écrit beaucoup et il avait eu la salutaire précaution de les affranchir. Mme Laffite a mis aussi de l'exactitude à t'écrire, et elle se fâche de savoir que tu ne reçoives rien d'elle.

 

J'ai raconté l'aventure du bottier à diverses personnes, entre autres à un militaire qui a fait la guerre d'Espagne. Ce qui lui faisait mettre en doute la véracité de ton récit, c'est qu'à ce qu'il dit, les femmes ne portent point de bottes ; et il prouvait cela en disant que les hommes en portaient très peu. Fournis moi donc des arguments pour lui répondre victorieusement.

 

Ma cousine avait déjà jeté la joie dans la famille en annonçant une prétendue grossesse. Elle avait compté sans son hôte (c'est à dire sans le médecin). Des signes certains ont détruit cet espoir trop tôt conçu. Mme Guénée avait déjà expédié pour tenir compagnie à notre cousine Piet la jeune et intéressante Anaïs qui doit arriver aujourd'hui ou demain. Ce sont, selon le proverbe, des coups d'épée dans l'eau.

 

Florentin a totalement écarté les projets de mariage qui l'occupaient depuis longtemps. L'idée du mariage donnait grande carrière à ses réflexions, et il analysait l'amour avec un sang froid philosophique.Il combinait et calculait, en vrai spéculateur, les avantages pécuniaires de la demoiselle qu'il avait en vue ; et quant à la personne, il appelait à son secours et préparait les grands moyens de surveillance. Son père lui a écrit une lettre raisonnée qui lui démontrait qu'il était trop jeune pour s'établir, et comme son établissement faisait la base de son mariage, il a tout rejeté loin de lui, se félicitant d'avoir une raison plausible de faire ce qui était fort dans son goût.

 

Piet mène sa barque avec sagesse, ses mains ont la force de porter et manier la rame ; nourri depuis longtemps dans les affaires, ayant trouvé une clientèle extrêmement solide et assez variée pour pouvoir faire faire entre ses clients les grandes opérations de placements et ventes, sans être dans le cas d'y appeler des étrangers non connus et susceptibles de compromettre la responsabilité morale pesant sur le notaire qui dirige ces sortes d'opérations. On peut penser avec fondement que son étude est susceptible d'amélioration, et qu'il la lui donnera. Dégoûté des plaisirs et n'ayant jamais eu de goût pour le monde, il se donne tout entier à son état et à son étude. Il est aimé des clercs et des personnes du métier qui ont des rapports accidentels avec lui.

 

L'heure, le papier, tout me manque. Adieu donc, mon ami ; je t'embrasse de tout mon coeur et souhaite ton prompt retour.

Ton ami Philippe

 

 

" ... vingt sous par ongle qu'il laisserait repousser "

 

Paris ce 10 avril 1817

Nous sortons de table, il fait froid comme au mois de janvier, pendant qu'on se chauffe et que Philippe lit le journal, je viens causer un peu avec toi, mon cher Prosper. Je crois que papa t'a annoncé la maladie que je viens de faire ; heureusement que m'en voilà quitte encore une fois grâce aux bonnes médecines que j'avale à présent comme un verre d'eau ; j'y prend goût. Papa a depuis hier un mal d'oreille qui est occasionné sûrement par le vilain temps qu'il fait ces jours-ci. Je vois avec bien du plaisir que ta santé se soutient.

 

Nous avons eu le jour de Pâques un dîner de famille chez ma tante Blin ; nous nous sommes bien promenés dans le bois de Boulogne qu'on a replanté en entier. Dans quelques années, il sera fort joli.

 

La promenade de Longchamp a été superbe cette année. Elle a été favorisée par un temps magnifique. Les princes y ont été les trois jours ; j'y suis allé aussi un peu, quoique convalescente.

 

A table il est venu dans l'idée de maman de demander à Philippe dans quel état étaient ses ongles, voyant qu'ils étaient toujours aussi rongés, elle lui proposa vingt sous par ongle qu'il laisserait repousser, mais papa a renchéri et lui a proposé 5 francs. Nous verrons s'il sera curieux d'avoir 60 francs. On m'a chargé de te demander comment se trouvaient les tiens et si à ton retour il faudrait faire comme à ton frère.

 

A la lecture de ta dernière lettre, j'ai bien ri des petits jets d'eau ; ceci te servira de leçon, tu te méfieras à l'avenir de tes conducteurs. En voyage, on est exposé à être attrapé ; je ne crois pas que tu le sois souvent.

 

Il parait que tu me crois toujours paresseuse. Détrompe-toi, mon cher ami, je me lève à 7 heures 1/2 et quand la chaleur sera venue, j'espère me lever à six ! Tu devrais dans une de tes lettres nous passer un peu de ton beau temps, tu ne devrais pas être si gourmand et ne pas garder tout pour toi.

 

Philippe veut à toutes forces que je lui cède la place. Il semble qu'il n'y ait que le secrétaire de cette pauvre mère où l'on puisse écrire. Voilà le jour qui baisse beaucoup, je n'y vois presque plus. Ainsi donc, mon cher ami, adieu, je t'embrasse de toute la tendresse de mon âme.

 

Ta soeur et amie

Pr. Piet

 

 

" ... on aurait beau remuer l'allumette dans tous les sens "

 

J'ai encore un bout de papier, mon ami, je cède au désir de le remplir. Nous voyons avec une joie indicible que tu fais plus d'affaires que ces messieurs je crois n'en espéraient, attendu les circonstances.

 

Le bled a été effectivement fort cher ici ; il a pourtant un peu baissé et quoiqu'on nous en envoie tant il parait de l'Espagne que de beaucoup d'autres pays. Le pain ne diminue pas, on le paie à Paris 19 sols le pain de quatre livres, 12 sols le pain de deux livres, et les petits pains sont doublés ; encore sommes nous heureux en comparaison des campagnes.

 

La grossesse de la duchesse de Berry a été annoncée (selon l'usage) officiellement à quatre mois et demi, on désire et on espère un prince. Je ne la connais pas encore, j'attendrai ton retour pour que tu me fasse entrer dans la galerie avec ton uniforme.

 

Il parait que la tour de la cathédrale de Séville est très belle ? J'aime beaucoup qu'on puisse y monter sans s'étourdir. Si cependant on avait mis les 25 cloches en mouvement tandis que tu étais en haut, tu aurais bien pu être étourdi d'avantage que tu ne le fus des jets d'eau. Je me rappelle bien d'avoir vu ici des jardins dessinés en buis, mais je ne croyais pas qu'on put représenter des guerriers, écussons etc.

 

Laffite nous abandonne tout à fait, je suis fâché de le voir devenir si sauvage, c'est si peu ordinaire à son age, que cela fait craindre quelques dessous de carte pénibles.

 

La famille Dauphin demande toujours, avec un intérêt qui part du coeur, de tes nouvelles. Ta cousine, à ton sujet, m'a fait entendre qu'elle avait pour toi un parti très convenable, qu'elle te le ménagerait avec d'autant plus de plaisir que c'est la fille d'une de ses amies intimes, et qu'elle est persuadée que la jeune personne te conviendrait sous tous les rapports. Je crois que les parents sont retirés du commerce. J'éclaircirai cette affaire plus en détail, quoique tout cela se soit traité un peu en riant. Je l'ai bien remercié de s'occuper de toi, et lui ai dit les choses agréables que demandait cette ouverture. Cette bonne partie de famille qui voulait nous recevoir tous dans les jours gras a remis cette partie au retour de l'espagnol. Tu vois mon pauvre ami qu'on s'occupe aussi de te marier ; ce serait plaisant si tu l'étais avant Pascal. Quant à ce drôle là, son feu est éteint dans ce moment-ci de manière qu'on aurait beau remuer l'allumette dans tous les sens qu'elle ne s'allumerait pas ; il faut attendre que la chaleur vienne pour le ranimer. Tout est du plus grand calme pour ta soeur, quant à elle rien ne périclite ; mais ton frère, c'est autre chose, si tu savais comme il est tonsuré, il perd tous ses cheveux, et puis les blancs qui montrent leur nez. Ha il est temps, lui disons nous tous les jours, mon pauvre Pascal, il est temps.

 

Ce pauvre Templier a été fort malade d'un gros rhume, il parait avoir la poitrine délicate. Il est allé passer quelques temps au Bourg la Reine pour être en bon air. Il ira faire un voyage chez lui au mois d'aoust, peut-être s'en trouvera-t-il bien. C'est un fort bon garçon. Le petit mal d'oreille de ton père n'a rien été. Nous nous portons tous bien. Nous t'aimons et t'embrassons de toute notre âme.

(maman)

 

 

" Ce pauvre Montmartre, on le travaille de tous côtés "

 

Ah ! Dame, quand maman se met à écrire, elle s'en donne. Je croyais que je ne pourrais pas trouver de place. J'en avais guigné une après la lettre de ma soeur, mais maman me l'a prise pendant que j'étais au lycée. Néanmoins, coûte que coûte, je veux t'écrire, dussé-je payer un peu plus cher.

 

S'il tombe des montagnes en Espagne, les pierres tombent près de Paris. Dans notre pays natal, une grosse pierre a roulé du haut de la butte dans un creux, et par l'éboulement des terres qu'elle a occasionné, elle a couvert une partie du fond de la vallée, et a laissé un grand vide derrière elle. Il parait que personne n'en a souffert. Ce pauvre Montmartre, on le travaille de tous côtés, il y a des carrières plus que jamais, et l'on en fait de nouvelles tous les jours. ... tout miné par les pluies. Un de ces jours, il tombera comme la montagne de la Rioxa. Heureusement que ce ne sera pas sur Paris, mais sur la plaine St Denis, car c'est de ce côté qu'ils ont le plus creusé.

 

Je vais peut-être devenir, mon cher ami, apprenti tourneur. C'est toujours agréable à savoir, et cela peut servir de ressource un jour: on ne sait pas ce qui peut arriver. Mr Loffet m'y a engagé la dernière fois qu'il est venu dîner à la maison. Cela l'amusait beaucoup dans sa jeunesse, à ce qu'il nous a dit. Au reste, je ne commencerai guère mon cours que lors de ton retour, au commencement des vacances.

 

Je voudrais bien que l'allemand put s'apprendre aussi vite que le métier de Tourneur, Mr Loffet dit qu'un bon mois suffit pour cela. Je ne sais pas s'il en est de cela comme de l'allemand, qui, dit-il, se puis apprendre en six mois. Pour moi, je ne vois point encore cela, mon sixième mois s'avance et je suis loin de savoir l'allemand, je ne le saurai même pas quand la dose sera doublée et triplée. Mon maître d'allemand me promet que dans peu il fera une espèce de cours entre cinq et six élèves qui se réuniront chez lui, cela ne laissera pas que de nous fortifier.

 

Quant au dessin, il va toujours son train, sans cependant m'amuser beaucoup, parce que je ne fais toujours que des têtes. Mon maître me promet des pieds et des mains pour me consoler, ce qui ne m'amuserais guère d'avantage, s'il ne me laissait entrevoir que bientôt après je ferai des hommes entiers, que je ferai ensuite en plus petit d'après le même modèle d'après lequel je les aurai fait en grand. Puis j'irai toujours en rapetissant, jusqu'à ce qu'enfin, ils soient grands comme ce qu'il me reste de papier. Tout cela aura pour but de pouvoir faire des petits bonhommes d'après nature et qui ne ressemblent pas à des bûches dans les paysages, que sera dans le cas de faire, en voyageant.

 

Ton frère qui t'aime de tout son coeur.

G. Piet

 

 

Le 12 avril 1817

Je veux, mon cher Prosper, profiter du terrain que j'ai économisé par un nouveau moyen de ployement de notre lettre, et pendant que j'ai quelques minutes à moi, les employer en un petit entretien avec mon espagnol. Il ne se passe pas de journées, quelquefois de douces() heures sans que nous nous entretenions de toi. Tu es toujours dans notre pensée, dans notre bouche lorsque nous sommes réunis. On me demande souvent au bureau des nouvelles de l'espagnol. J'amuse nos messieurs avec tes historiettes qu'on prend quelquefois pour des gasconnades.

 

Donne-toi du bon temps en faisant préalablement les affaires de ta maison, et rapporte nous un parisien bien portant le plus tôt que tu pourras.

 

Je t'embrasse tendrement.

(papa)