PaL23

Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" ... rien de plus facile à opérer que mon élévation "

Paris ce 31 mars 1817

 

Je profite, mon cher ami, de la liberté que j'ai de t'écrire par suite de la stagnation des affaires dont nous avons à nous plaindre, mais que nous devons au retour du printems. Nous avons passé les cinq mois de l'année dans lesquels la besogne est la plus abondante, ainsi après avoir travaillé par la "pratique" proprement dite, et sur les pièces de nos clients, je vais maintenant approfondir, et mettre le nez dans mes auteurs. On parle de temps à autres de places de second clerc ; et je vois que lorsque je me sentirai les forces nécessaires, il n'y aura rien de plus facile à opérer que mon élévation. D'abord, je vois chez mon cousin une place qui vaquera assez prochainement pour que je ne me trouve pas en souffrance. En second lieu, j'ai des camarades qui s'emploient pour moi avec la meilleure grâce du monde. Je négocie dans ce moment ci un arrangement de cette nature, subordonnée néanmoins au succès du traité d'un maître clerc avec son notaire. Mr Jallabert a autant de bonne volonté (par suite de l'attachement qu'il me porte) à me pousser, que d'intérêt, attendu qu'il a un jeune homme fils d'un de ses amis intimes, à qui il destine au préjudice des autres externes expectants, ma place de troisième clerc lorsqu'elle vaquera. Tu vois que j'ai diverses raisons de ne pas me tourmenter de mon avancement.

 

Lorsque je jette les yeux sur les autres membres de la famille, je vois avec bien du plaisir que leur avancement ne peut tarder, et que chacun de nous sera dans une position agréable. Les projets de mariage sont suspendus il est vrai ; mais je crois que c'est un avantage. Encore un bon vent, et Pascal est sous-chef. Plus chacun de nous sera élevé dans sa partie et assurera son sort à venir, plus on trouvera un mariage avantageux pour chacun de nos frères et soeur à marier. De ton côté à ton retour, tu seras sur un bon pied dans la maison de commerce Loffet et Baillot. Gabriel sera peu de temps après ton retour installé auprès de toi. Nous ferons les agréments de l'assemblée de famille sans en être une charge, comme nous l'avons été jusqu'à présent. Mr Baillot qui parait n'avoir pas encore jeté les yeux sur personne finira par épouser ma sœur ; mariage qui fera fleurir la branche commerciale.

 

En attendant que tu reviennes, dis-nous ce que tu deviens dans le pays de la chaleur et des étrangers ? Tu as reproché à Florian son peu de véracité, mais ne l'as-tu pas jugé un peu trop tôt ? C'est à présent que tu te trouves à même d'apprécier ses descriptions, car si je ne me trompe, tu es en pleine Andalousie. Je suis tenté de croire que tu dissimules ; mais que, lorsque tu seras au milieu de nous, tu nous livreras une petite histoire en vers pas plus longue que les poèmes de Trissotin et de Vadius, dans laquelle histoire on trouvera certains récits mensongers communs aux voyageurs de tous les pays.

 

Adieu, mon cher ami, porte toi bien, écris nous souvent, réussis toujours et reviens promptement.

Ton ami Philippe

 

 

" Pascal ... s'il ne veut pas être un galant très chauve "

 

Ce 3 avril

Nous sommes, si tu t'en rappelles mon cher fils, dans les jours de Longchamps, et il faut remercier la providence de nous les avoir donné plus beaux que je ne les avais encore vus quant à la température. Nous n'avons été hier voir les promeneurs que sur les boulevards, attendu que ta soeur ne sortait que pour la première fois. Mais aujourd'hui, nous avons gagné le milieu des Champs Elysées sans qu'elle se soit trouvée fatiguée, et après une séance d'une heure environ sur des chaises le long de l'avenue, nous sommes revenus à la maison sans que la malade eut éprouvé plus de lassitude. De là nous pouvons conclure, son appétit étant du reste assez bien revenu, qu'elle n'aura plus besoin pour le moment des ordonnances de Mr Martin. Dans toute notre promenade, nous n'avons vu ni figure, ni ajustement, ni voiture qui valut la peine de s'y arrêter, mais la quantité des promeneurs était immense. Il en sera vraisemblablement de même demain, le temps étant sans nuage et d'un bon frais qui en maintiendra la durée. Je désire qu'il se soutienne au moins jusqu'à dimanche inclusivement parce que ce jour est destiné à un dîner chez la tante à Passy, dîner offert depuis longtemps, toujours par nous éludé et aujourd'hui demandé vu le plaisir qu'on peut se promettre de la promenade à la campagne dans ces premiers jours beaux, malgré cependant qu'il n'y ait pas encore de feuilles aux arbres. Je suis impatient de revoir ce pauvre bois de Boulogne, bien ravagé par nos amis les alliés, mais qu'on a dit-on remis en si bon état que possible par les recepements, plantations d'allées, fossés etc.

 

Nous ne sommes au moment où je t'écris qu'à huit heures du soir et tout le monde parle déjà de se coucher pour se mettre en état de ne rien perdre du temps ordinaire du sommeil et cependant de pouvoir aller demain de très bonne heure à la Passion*. Pour moi, tu sçais que je ne suis pas de ce genre d'exercice. C'est pourquoi j'ai d'autant plus de tems à te donner. Le carême doit être en Espagne un tems de redoublement de prières comme en France, et vraisemblablement il y a quelques particularités que nous ne connaissons pas, dont tu nous feras part à ton retour.

 

Nous attendons une lettre de toi demain, et vu ton exactitude habituelle nous la regardons déjà comme reçue. Tu vas nous donner sans doute des détails particuliers sur Séville, ce lieu que l'on regarde comme l'un des plus agréables de l'Espagne et tu nous feras entrevoir l'époque où tu tourneras la face vers nous. Nous avions dimanche à la maison à dîner en petit comité Mr Baillot que nous attendions et Mr Loffet que nous n'attendions pas, sa santé n'ayant pas paru permettre quelques jours auparavant qu'il sortit de chez lui. Le temps doux le détermina à venir et il parait ne s'en être pas mal trouvé. Il passa la soirée sans presque tousser. Il fut très content et nous aussi de cet emploi de sa journée. Il parait que votre maison a toujours assez d'occupation. Le voyageur allemand travaille à ses échantillons et ne tardera vraisemblablement pas à se mettre en route. Je présume bien que ce voyageur est un peu mieux payé que toi, mais il ne faut pas en être jaloux. Je trouve que ton voyage d'apprentissage est assez bien rétribué et je pense que ce sera un échelon pour te conduire à des dispositions plus avantageuses peu après ton retour. Quant à l'emploi de tes 1 000 francs, il se présente sans doute assez fréquemment des occasions de les faire couler, le mouvement, les voitures, le cheval nécessitant d'assez fréquents renouvellement de hardes et petits ustensiles ; sans compter les petites fantaisies, les pertes presqu'inévitables même en prenant des précautions et contractant des habitudes qui y obvient.

 

L'ami Pascal se repose de mariage. Il faudra que la vue de quelque demoiselle à notre main lui rafraîchisse l'imagination sur ce sujet pour qu'il y revienne. Il est temps qu'il s'en occupe sérieusement s'il ne veut pas être un galant très chauve, la tonsure est déjà complète, ce qui heureusement ne fait rien à sa bonne santé.

(papa)

 

* Passion. subst. fémin. Souffrance. En ce sens il ne se dit guère que des souffrances de Notre-Seigneur Jésus − Christ, pour la rédemption du Genre humain. La passion de Notre-Seigneur. On appelle La semaine de la Passion, celle qui précède la Semaine Sainte…

On appelle encore Passion, le Sermon qu'on prêche le Vendredi Saint sur le même Mystère : aller à la Passion...

Dictionnaire de L'Académie française − 5ème édition, 1798

 

 

" Seringue à tourniquet "

 

Paris ce 4 avril 1817

Maman te croit mort, mon cher ami, parce que nous n'avons pas reçu de lettres de toi hier. Pascal, qui est toujours farceur, lui disait que tu étais chez quelque roi algérien l'enchantant par les sons de ton flageolet. Cela ne l'a pas consolée et il a fallu qu'elle allât chez Mr Loffet savoir s'ils avaient reçu des lettres. Notre visite a été infructueuse, nous n'avons trouvé personne, et la bonne nous a dit qu'il n'était pas venu de lettre de toi. Peut-être bien veux-tu surprendre agréablement ma soeur, en t'arrangeant de manière à ce que ta lettre arrive lundi, lendemain de la sainte Prudence. Si cela est ainsi, quoique l'on ait coutume de souhaiter la fête la veille, ton bouquet lui serait toujours agréable. Pour nous, nous avons formé hier grand conseil pour savoir ce que nous lui donnerions. Son ombrelle vieillit et elle aurait besoin d'être remplacée. On pourrait donc lui en donner une neuve. D'une autre part, elle joue quelquefois de la flûte à bec pointu par ordonnance de Mr Martin, et elle ne peut se servir de la nôtre, qui est trop rude pour elle. La seringue à tourniquet pouvait donc entrer en balance avec l'ombrelle, et l'on a décidé à la pluralité des voix que la seringue était plus utile, pouvant servir à tout le monde.

 

Si la sainte Prudence est un grand jour pour ma soeur, ce n'en est pas moins un grand jour dans l'année scholastique. Voilà six mois de passés depuis les vacances disent les écoliers, allons, encore quatre et demi, puis les vacances. Pour moi, ce sera les vacances éternelles où plutôt le commencement d'un autre genre de vie. C'est à cette époque que l'on prend un parti quelconque, l'on se décide sur l'état que l'on veut embrasser, puis l'on se lance. A ton retour, qui ne sera guère que pour cette époque, à notre grand regret, il y aura grand conseil de famille, autre que celui pour l'ombrelle et la seringue, et là l'on décidera de ce que doit être un jour, ton frère.

G. Piet

 

 

Ce 5 avril

 

Hier était encore un beau jour dont on a profité pour la promenade de Longchamp, mon cher Prosper ; mais la soirée s'est mal terminée pour nous, puisque contre l'usage, nous n'avons pas eu de tes nouvelles. Le vendredi qui est en général un mauvais jour pour les gens à préjugés, est un bon jour pour nous puisqu'il nous apporte communément de tes lettres. Il nous faudra attendre actuellement jusqu'à lundi et cet intervalle sera long surtout pour la pauvre mère qui n'aura pas comme dans la semaine qui vient de s'écouler des distractions forcées. Point de nouvelles, bonnes nouvelles dit-on ; c'est aussi ma maxime ; je me repose sur elle et je t'embrasse bien tendrement.

(papa)

 

 

" Espérons tout de cette bonne providence "

 

Samedi 5 avril

 

Après avoir, mon ami, fait mes Pâques et bien prié le bon dieu toute cette semaine, tant pour moi que pour tout ce qui m'intéresse, je n'ai rien de mieux à faire que d'écrire à mon espagnol ; car depuis huit jours je suis vraiment en pénitence n'ayant pas causé une minute avec lui, et n'ayant pas reçu de lettres ces deux derniers courriers. Ne crois pas pourtant à la lettre ce que te dit notre écolier sur mes inquiétudes relativement à ce petit retard, il te les a fort exagérées. Je suis d'une raison qui m'étonne. Seulement tu m'as si bien gâtée par ton exactitude que j'éprouve de la tristesse lorsque l'heure du courrier se passe et que je ne vois rien arriver ; alors chacun s'égaie à mon sujet, on me pince pour me faire rire, surtout le gros Pascal, et au fond chacun est aussi fâché que moi. Philippe vient de se réveiller pour me dire que Lafitte a reçu une lettre de toi il y a quatre jours et que tu étais encore à Séville, nous voudrions bien te voir à Cadix etc. ! Nous attendons tous les détails que tu dois nous donner sur la belle partie de l'Espagne que tu parcours.

 

Ta pauvre soeur a été retenue huit jours bien malade de la bile que lui avait fait faire, je crois, tous les tracas de mariage dont elle a été longtemps occupée. Heureusement que l'ayant bien évacuée, il n'est plus question de rien. Elle se porte très bien, et profite du superbe temps que nous avons depuis quelques temps pour faire l'exercice ordonné par Mr Martin. Elle est toujours paresseuse pour écrire, j'espérais que ton voyage développerait en elle le désir de former sa correspondance, elle ne pouvait pas trouver un moien plus agréable. Voilà le beau tems, elle va peut-être se mettre en train. Je voudrais bien aussi lui voir reprendre sa lyre, mais je crains bien qu'elle n'attende ton retour. Nous remettons déjà bien des choses à cette époque heureuse, dieu veuille donc nous l'accélérer !

 

Tu vois que l'ami Philippe était en train en t'écrivant de bien arranger toutes sortes d'affaires. Si tout pouvait effectivement se faire comme il le dit, nous serions tous contents. Espérons tout de cette bonne providence qui a toujours protégé notre famille !

 

Le nouveau ménage va bien, on commence à croire la jeune femme se disposant à augmenter le nombre des cousins.

 

Adieu, mon cher enfant, je n'ai plus que la place de t'embrasser comme je t'aime.

(maman)