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Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" Les meilleurs vins de l'Espagne "

Paris ce 23 mars 1817

 

Je m'y prends de bonne heure, mon cher ami, pour commencer une lettre qui ne partira vraisemblablement que vers la fin du mois. Mais je veux ouvrir une espèce de journal où chacun consignera ses idées à mesure qu'elles se présenteront.

 

Tu es dans le canton des bons vins puisque Xeres de la Frontera qui a produit selon les livres et selon moi les meilleurs vins de l'Espagne est dans l'Andalousie, et peu loin de Cadix. Tu passeras aussi avant peu à Malaga ou aux environs, de sorte que de l'un ou l'autre endroit tu pourras faire expédier un baril de vin de très bonne qualité, et qui nous venant directement ne nous laisserait pas les doutes qu'on est trop porté à avoir lorsqu'on tient les choses par la voie du commerce. Soit dit sans te fâcher en qualité de commerçant.

 

Je ne suis pas autrement fâché que tu n'aies pas fait ta partie de chasse. Ces parties sont quelquefois assez scabreuses, surtout pour un petit parisien qui n'en a pas l'usage ; mais je pense que tu ne quitteras pas les parages où tu te trouves sans donner un coup d'oeil au détroit de Gibraltar.

 

Je présume que tu verras Mr Lemoine à Cadix dans les premiers jours de ton arrivée. Fais nous connaître la manière dont tu en auras été accueilli pour que nous puissions en dire quelque chose à Mr Bourdais qui croit bien qu'il y a longtemps que tu as fait usage de sa lettre de recommandation. Tu trouveras dans cette ville beaucoup de français, chose infiniment agréable quand on est à une grande distance de son pays.

(Papa)

 

 

" Germanicus "

 

Paris ce 27 mars 1817

Je ne suis pas en train d'écrire, mon cher ami, c'est assez te dire que je ne m'entretiendrai pas longtemps avec toi.

 

Après les deux mariages dont on t'a déjà parlé et qui ont manqué l'un après l'autre, il s'en est encore présenté plusieurs ; mais j'en suis ennuyé et j'ai pris la ferme résolution de ne plus me marier que quand je serai sous chef adjoint. Tu vois que j'ai pris de la marge et que tu auras le temps de revenir. Robillard, après avoir été ballotté longtemps par toutes sortes de tempêtes, vient enfin d'arriver au port. Il est marié de samedi avec Mlle Glot, fille du commissionnaire de roulage du Grand-Cerf rue Saint-Denis, et est associé à la maison. Les bal et souper qui ont eu lieu chez Grignon étaient fort beaux. Notre pauvre soeur en a rapporté de la fièvre qui la tient encore. Au moment où je t'écris, elle vient de prendre par les pieds un bain de savon, et elle boit une pinte de je ne sais quoi qu'elle ne prend pas pour de la groseille. Elle se purge demain, et on espère que cette indisposition n'aura pas de suite.

 

Les Chambres sont closes d'hier. Les députés vont retourner dans leurs provinces et laisser libre les portes des administrations. On se plaît à croire que le ministère s'arrangera de manière à ce que le cinquième qui va être réélu soit pris dans le bon parti.

 

On a donné samedi au Français une tragédie intitulée Germanicus*. La pièce est fort bonne, mais comme l'auteur est un proscrit, messieurs les gardes du corps s'étaient chaussés dans la tête de la faire tomber. Ils ont cependant été forcés(?) par la forme des vers(?) à garder le silence jusqu'à la fin. Quand on a demandé l'auteur, un sifflet s'est fait entendre, on a crié " à la porte ! ", un second l'a suivi. De suite, insurrection contre deux gardes roiaux que l'on soupçonnait d'être les auteurs de ces sifflets. Sabres de se tirer, coups de bâtons, claques de rouler etc. La gendarmerie descendit alors dans le parterre, mais elle se retira aux cris de "A la porte la force armée ! ". Alors la garde roiale est montée sur le théâtre, s'est rangée en bataille et a mis en joue le public, ce qui a fait sensiblement diminuer le bruit et rentrer peu à peu dans l'ordre. La pièce a été suspendue. Depuis ce temps, la scission s'est de nouveau faite entre la demie solde, la .. et les gardes du corps ; les rubans blancs, les rubans rouges ; et les violettes se renouvellent, et des duels fréquents ont lieu au bois de Boulogne. Cet événement est malheureux. voilà la paix encore une fois troublée, et l'on ne sait pas quand on pourra la rétablir.

 

J'ai vu l'autre jour devant la porte d'un papetier affiché " cartes d'Espagne ", et dans les coins du tableau des signes particuliers, d'où j'en ai conclu que les figures n'étaient pas les mêmes que sur les nôtres. Eclairci mes doutes à cet égard, et rapporte nous des cartes d'Espagne.

 

Adieu, mon cher ami, je t'embrasse de toute mon âme.

(Pascal)

 

* Germanicus, pièce de A-V Arnault. Pour le contexte et les réactions de

 

l'époque, cliquer :

 

 

" Un discours français à faire pour demain "

 

Je viens, mon cher ami, de recevoir ton numéro 27 selon toi, mais 33 selon le nombre de lettres que nous avons reçues jusqu'ici. Je serais aussi embarrassé que toi pour donner le véritable moyen de trouver la solution du problème que je t'avais donné à résoudre. Philippe qui en est l'auteur, ou du moins l'importateur, n'en sait pas plus que nous. Quant à la règle par toi envoyée dont la teneur suit :

Deux jeunes gens formèrent une société de commerce et mirent en commun l'un 30 000 piastres fortes ou doures et l'autre 125 000 réaux. Après deux ans ils voulurent partager le gain qu'ils avaient fait. Il se trouva de 702 1/2 onces ou quadruples. Quelle dut être la part de chacun d'eux en supposant que chacun doit prélever au marc le franc de remise ?

 

Prends le papier ci attaché si tu veux voir comment je l'ai faite.

 

Tu nous l'a déjà dit souvent. Les affaires avant les plaisirs. C'est pourquoi, comme un discours français à faire pour demain m'attend, je quitte la plume en t'embrassant.

Ton frère G. Piet

 

 

" Vous prenez l'orange de Mr Prosper ! "

 

Paris ce 28 mars 1817 à 8 h du soir

Après avoir mis ma conscience ...ant, mon ami, je vais y mettre ma correspondance. Quoique je sois bien arriérée avec notre bonne Désirée qui m'a écrit deux fois, avec Mme Bergeron à qui je n'ai pas accusé la réception d'un panier de gibier mangé dans le carnaval, et avec la respectable soeur de ton parrein à qui je dois une réponse. u passeras le premier, et bien sûr les autres n'auront que ce qui me restera de bon à leur donner.

 

Ta pauvre soeur expie dans ce moment-ci le plaisir qu'elle a pu prendre à la noce de Robillard. Je crois qu'elle y a attrapé un coup d'air, ayant eu fort chaud, joint à ce qu'elle n'était déjà pas très bien disposée ce jour là, il s'en est suivi une fièvre de quelques jours, et un embarras de bile dans l'estomac qu'il a fallu expulser ce matin avec de l'émétique, qui a produit tout l'effet qu'on en désirait. Elle est très fatiguée, ce qui doit être, mais Mr Martin est fort tranquille et n'aura plus probablement qu'une petite médecine à lui administrer. Au reste, tu serais enchanté de la résignation avec laquelle elle prend tout ce qu'on lui donne. On voit bien qu'elle n'est plus qu'une demoiselle à marier. Quant à moi, mon pauvre fils, si j'ai eu aussi faute à expier, je crois que cela a eu lieu dans cette belle et très belle soirée, car je ne m'y suis pas amusée, j'y ai eu froid à craindre de m'enrhumer, et j'y ai souffert l'envie de dormir et la faim au moins une grande heure avant le souper, qui n'a eu lieu qu'à deux heures du matin. Pauvre mère voila votre sort !

 

Je suis bien contente que notre numéro 17 du 21 février t'ait été adressé à Séville plus tôt qu'à Cordoue, car il aurait sans doute éprouvé le même que nos numéros 15 et 16 qui y sont peut-être encore ; ce qui nous aurait contrarié beaucoup d'après ce qu'il renfermait, et le désir autant que le besoin de connaître ta façon de penser sur toutes nos vues et sur nos projets de mariages. Nous avons vu avec un plaisir indicible que ce n'était qu'après de sages et mûres réflexions que tu nous communiquais toute ta pensée relativement à l'établissement de ta soeur, que tout ce que tu nous a dis avait déjà été dit et redit bien des fois dans notre petit conseil de famille. D'après cela tu n'auras pas été plus fâché que nous qu'on ait remercié le neveu de Mr Duportail. Du reste, quant à Mr B. nous attendrons tout des événemens imprévus. Je crois que s'il pense à entrer dans notre famille il attendra ton retour pour s'expliquer. Nous sommes très bien avec le brave Mr Loffet, et Mr B. est parfaitement avec tous tes frères, surtout avec Pascal qui soigne tout rondement cette affaire là. Je suis bien aise d'avoir deviné juste à son égard, je t'assure qu'actuellement d'après ta lettre du 8 mars s'il se présentait nous le prendrions tous avec satisfaction et les yeux fermés.

 

Je t'avais gardé soigneusement ta part de gâteau des rois, mais songeant qu'elle serait trop rassise à ton retour, Gabriel et Prudence l'ont mangé en ton honneur. Quant à l'orange du pauvre parrein qu'il avait donné pour toi au premier de l'an je voulais te la conserver, mais la malade ayant désiré en manger, et le médecin l'ayant permis, j'ai pensé que je ne pouvais pas l'employer d'une manière plus agréable pour toi. Elle a donc sauté le pas aujourd'hui, malgré les observations de la bonne Marianne qui me disait :

 

" Comment Madame, vous prenez l'orange de Mr Prosper, vous ne la gardez pas ! "

" Mais Marianne, il en mange plus que nous dans le pays où il est, sa soeur la désire "

" Eh bien, il fallait en acheter une autre ".

 

Enfin, je crois qu'elle se serait fâchée si elle avait été d'humeur chagrine. C'est bien la meilleure femme du monde, elle est depuis longtems dans les tisanes, émétiques, médecines etc., tout cela se fait sans qu'elle ait l'air d'y penser. Elle est toujours bien contente quand tu la nommes dans tes lettres, ainsi que son ami Pierre.

 

Ton père te demande du vin, moi je voudrais que tu me fisses une petite provision de miel pour lui, puisqu'il l'aime, et que tu es dans le pays ; et une autre petite aussi de chocolat pour moi, s'il est plutôt amer que sucré. Le tout si cela ne te donne pas trop d'embarras.

 

Chacun crie après ton gros papier, n'en trouve tu donc pas de fin dans les grandes villes ? Tu sais que nous n'y regardons pas, mais on n'aime pas à payer une chose plus chère qu'il ne faut. Dans les maisons de commerce, on calcule tout, voilà pourquoi Mr B. disait en riant à Pascal, il devrait employer du papier très fin, en écrire sur tous les coins, et dépenser pour son plaisir ce que nous coûte son gros papier. Tu pourrais aussi acheter tes lettres avec des pains à cacheter, la cire étant lourde.

 

Bon soir, mon ami, bonne nuit. Je t'embrasse comme je t'aime, ce n'est pas peu dire. Mr B. est venu ce soir savoir des nouvelles de Prudence, il dîne avec nous dimanche.

(Maman)

 

 

(le 29 mars)

Tu vois par cette finale de la lettre de ta maman, mon bon ami, qu'elle a gardé le secrétaire et la plume jusqu'au moment du coucher. Je me suis levé aujourd'hui 29, jour de départ de courrier, assez tard pour ne pouvoir te donner que peu de temps, ayant outre mes occupations ordinaires un rendez-vous à 10 heures dans l'appartement de ton parrain pour terminer les arrangements relatifs à la remise des clefs. J'ai reçu de ce dernier une lettre récente par laquelle il m'annonce se trouver très bien à Nantes. Il y a une maison entière et un petit jardin, sa famille le comble de soins et sa santé se soutient.

 

Ne prend pas à la lettre ce que te dit Pascal. L'affaire de la tragédie est entièrement apaisée. Mais comme en France les choses les plus sérieuses finissent toujours par des plaisanteries, on a surnommé les cannes des " Germanicus ".

 

Le temps a bien de la peine à se mettre au beau. J'attends avec impatience le moment où je pourrais aller faire des courses au bois de Boulogne ou ailleurs. N'ayant plus d'obligations pour les dimanches puisque Piet le notaire et sa femme ne viennent que quand ils sont invités, et que Florentin de lui-même semble prendre la même marche, nous ferons quelquefois des déjeuners dînatoires* et nous nous jetterons dans la campagne.

 

On nous attend à Passy pour le premier dimanche qui sera beau.

 

Ne manque pas de nous indiquer par ta première lettre les villes où nous devrons successivement t'écrire. Nous présumons que ton séjour dans chacune sera court. Je voudrais que tu fusses déjà dans l'endroit où tu devras laisser tes échantillons.

 

Ta montre a-t-elle continué de bien aller ? Si tu me l'as gardée et en état passable, tu trouveras ici et dans la même forme une montre à répétition que je t'ai destinée et que je porte et règle en attendant.

 

Je finis par te donner des nouvelles de ta soeur, elle va bien ce matin et je présume qu'avec une petite médecine pour terminer son recouvrement elle en sera quitte.

 

Je t'embrasse pour toute la maison et bien tendrement.

(Papa)

 

* A cette époque, "dîner : prendre un repas vers le milieu du jour". Donc un déjeuner dînatoire, c'est un brunch !