PaL21

Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" Une des qualités essentielles au voyageur en commun "

Ce vendredi 21 mars 1817

 

Je suis retenu à la maison, mon cher Prosper, par un torticolis qui m'occasionne des douleurs sinon continuelles, au moins assez aiguës de temps à autre, mais qui ne m'empêchent cependant de m'occuper, et causer avec toi sera un bon moien de ne pas penser à mon mal qui parait au reste devoir n'être pas trop long.

 

Ton trajet de Cordoue à Séville a été bien long ce me semble et assez malencontreux. Peut-être t'aurais-je voulu une voiture plus agréablement composée, c'est à dire pas tant de femmes et quelques hommes dont la conversation eut pu être pour toi plus instructive. Chaque position, au reste, fournit à l'observateur matière à réflexions, et une des qualités essentielles au voyageur en commun est de se mettre le plus promptement possible au fait de ce que sont et valent ses compagnons, pour en tirer parti sous le rapport des connaissances comme de l'agrément. Ne comptant que sur ses propres ressources, tout ce qu'on trouve dans les autres est bénéfice.

Tu nous as parlé de tems à autres de camarades ou compatriotes. Une connaissance plus ou moins longue, plus ou moins de sympathie entr'eux et toi auront établi entre vous des relations ou des dispositions à vous retrouver avec plaisir, qui peuvent être activement ou passivement la source de véritables jouissances.

 

Je présume bien qu'entre vous autres voyageurs, il est souvent question des douaniers et que l'idée de faire ranger dans un coin bien distinct ceux qui t'ont assailli à Séville t'as été sinon communiquée, au moins inspirée par le récit d'aventures préjudiciables arrivées à quelqu'un d'entre vous. Tu n'avais pas agi avec toute la prudence nécessaire en ne prévenant pas par toi-même le voiturier de la nécessité de s'arrêter à la poste ou d'aller tout droit à la douane selon l'usage établi soit localement, soit généralement, ce que le correspondant de la dernière ville que tu quittes est toujours à portée de te dire. En Espagne comme en France, les agents du fisc qui ont une portion dans les amendes sont bien conduits par le sentiment de leur devoir à remplir leurs obligations ; mais ils voient en même temps ce qui leur reviendra s'ils découvrent quelque fraude, et il est rare que le stimulant, surtout dans les bas emplois, n'anéantisse pas toute disposition à admettre les excuses d'un voyageur ou voiturier novice. Je t'avouë que dans ton voyage, la possibilité de la perte de tes malles, soit par négligence, soit par vol, soit par confiscation, est un des points qui m'a le plus occupé. Tu es maintenant assez au courant des précautions à prendre pour ne pas t'exposer à la garantie qu'occasionne "lata culpa". J'espère même qu'à part la garantie tu n'éprouveras pas de pertes qui puissent donner lieu à des reproches essentiels. La direction de tes expéditions au moment où on te les délivre est un point assez important. Il y a quelquefois à cet égard des quiproquo irrémédiables, tels que celui qui est arrivé dans un moment assez orageux à un de mes collègues à qui, au lieu de son passeport visé, on remet celui d'un autre allant en sens opposé. Cela finit par s'expliquer, mais les retards, les arrestations peuvent être le prélude fort disgracieux de ces explications.

 

Je sçais bien bon gré au négociant espagnol qui t'a délivré de l'obligeance qui l'a conduit à venir à ton secours. Bonne providence ! Mais je ne conçois pas que tu fusses mis en route avec des moiens assez médiocres pour ne pouvoir pas paier 60 francs aux douaniers s'il ne t'eut aidé. Ton récit à cet égard nous a fait penser aux boutons de pantalon. Ce n'était pas le lieu sans doute de t'en servir, mais enfin, tu les as sans doute soignés, et en supposant que le pantalon fort usé, tu n'auras pas négligé d'en détacher cette partie intéressante.

 

Je présumais que votre maison avait un principal commettant dans chacune des grandes villes par lesquelles tu passes, et que c'était ce commettant qu'on nous indiquait. Au surplus, c'est l'affaire de quelques heures de plus quand tu ne devines pas du premier coup.

 

J'en étais ici lorsque nous avons reçu la lettre dont te parle Gabriel ci-après, et je profite du petit espace qu'il m'a laissé pour te dire que nos lettres des 8 et 15 février que tu aurais pu avoir reçues le 5 mars t'ont été adressées chez Mr Peroldo à Cordouë que tu nous avais toi-même indiqué. Je présume qu'elles te seront actuellement parvenuës. Nous t'écrirons la prochaine fois à moins de contre-ordre à Cadix chez Mr Z... et Cie.

 

Je t'embrasse bien tendrement.

(papa)

 

* Lata culpa : On diflingue ordinairement trois efpeces de fautes, 1° la faute lourde ou groffiere, lata culpa ; 2° la faute légère, culpa levis; 3° la faute très-légère, culpa leviffima. La faute groffiere eft une négligence portée à l'excès ; elle confifte dans l'ignorance des chofes que les perfonnes les moins intelligentes comprennent, ou dans l'omiffion des précautions que les perfonnes les moins foigneufes ont coutume de prendre…

Collection de décisions nouvelles et de notions relatives à la jurisprudence - Volume 8. Par Jean-Baptiste Denisart, Jean-Baptiste François Bayard, L. Calenge, Meunier, Armand-Gaston Camus, 1789.

 

 

" Notre pauvre petite grenouille de Seine ... a crevé "

 

Ton numéro 27 est arrivé aujourd'hui (vendredi 21 mars), et le courrier part demain matin. Je m'empare donc du secrétaire et de la part qui me revient pendant que maman est obligée de jouer au boston pour occuper Mr Fey et Mme Lairaulh qui a dîné ici ; car elle ne me le céderait pas si elle était libre. Ton bouquet m'a fait d'autant plus de plaisir qu'il était moins attendu. Personne, pas même moi, n'ayant pensé à ma fête, car les almanachs ont oublié mon patron dans la légende des saints.

 

Si je le pouvais, je retrancherais volontiers quelques morceaux des plus larges rues de Paris pour agrandir celles de Séville, à condition qu'elle nous céderait son Guadalquivir pour notre Seine. L'entrée et la sortie des bâtiments doit réjouir très agréablement la vue. Cela manque à Paris. Notre pauvre petite grenouille de Seine aurait voulu, il y a quelques temps, s'égaler à votre boeuf, mais elle a crevé ; et après avoir couvert les Champs Elysées, elle a été obligée de se raplatir.

 

Il parait que l'on s'amuse à Séville comme partout ailleurs, et que les commis voyageurs y sont bien estimés. Je n'en veux pour preuve que ta partie de pêche et celle de chasse. Ah ! Dame, celle-là ne ressemble pas à celle de Philippe, où il allait en mauvaise charrette, marchait au milieu des terres labourées, et revenait bien fatigué et crotté jusqu'à l'échine, après avoir fait peur à quelques moineaux. Au moins toi, tu te serais quarré dans les voitures et sur les chevaux du duc, et tu aurais fait la guerre aux habitants des bois. Mais les affaires avant les plaisirs, c'est l'esprit du commerce.

 

Adieu mon cher ami, ton frère et associé ... futur.

G. Piet

 

Parrein est à Nantes en bonne santé, il nous a écrit de sa main une lettre assez longue. Pierre et Marianne te disent toujours bien des choses. Un mot de toi leur fait toujours grand plaisir.

 

 

" Pèche sans péché, chasse sans te blesser "

 

Paris le 22 mars 1817

Tu as donc été obligé, mon pauvre Prosper, de mettre si non les deux pouces, au moins un avec l'index pour jurer de dire la vérité à de vilains douaniers qui voulaient te mettre à contribution. Heureusement que ces mauvaises aventures ne se renouvelleront pas je l'espère, et que nous les apprenons lorsqu'elles sont déjà loin de ton souvenir. Imagine-toi donc ce que ta pauvre mère aurait souffert si on lui avait dit d'avance, en arrivant à Séville ton Prosper sera entouré de neuf alguazils qui le menaceront, etc. etc. etc., et son gousset, dans ce cruel moment, sera à sec, ce qui lui ôtera les moiens de s'en débarrasser. Enfin, ce sont de petites épreuves commerciales dont la providence te tire ! Mais au moins aies donc la précaution de mesurer si bien au large tes voyages d'un endroit à l'autre, que tu ne manques jamais d'argent.

 

Robillard se marie aujourd'hui ; il y a ce soir grande réunion chez Grignon, nous sommes tous invités et devons y aller Pascal, Philippe, Prudence et moi ; ce qui me contrarie, le carême étant fort avancé, mais j'ai cru ne pas devoir refuser une noce. Robillard parait faire une bonne affaire sous tous les rapports, il est fort content. Je voudrais que nous fussions au même point pour notre Pascal, mais avant de trouver chaussure à son pied, il se passe bien du tems. Le dernier projet de mariage est encore coulé à fond, et nous n'avons pour l'instant que des données bien vagues pour lui, et rien du tout pour Prudence. Attendons, et tu seras des nôtres.

 

Il parait que tu t'amuseras plus à Séville que tu ne l'avais fait jusque-là, tant mieux, il parait meilleur de manger son pain blanc le dernier.

 

Ton père, qui était aussi désireux que toi de savoir ce que Mr Loffet et compagnie pensaient de ta correspondance etc., s'en était déjà informé, et a été très satisfait de voir qu'ils étaient fort contents de la manière dont tu t'acquittes de leurs intérêts.

 

Pèche sans péché, chasse sans te blesser, fais de bonnes affaires surtout, et pense toujours à tes parisiens. Envoie-nous un peu de chaleur, nous en avons grand besoin car nous avons de la neige, de la grêle, et un vent du nord qui me met d'une humeur affreuse, c'est pourquoi je termine en t'embrassant de toute mon âme.

Piet (maman)

 

Ton père ce matin souffre moins de sa douleur de cou, je vois avec plaisir que cela ne sera rien, restant aujourd'hui samedi sans sortir, je compte qu'il en sera débarrassé lundi.