PaL20

Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" L'année 1817 est vraiment l'année des prodiges "

Paris ce 13 mars 1817

 

J'en suis enfin délivré, mon cher ami, médecins, médecines, tisanes, j'envoie tout promener aujourd'hui. Mr Martin m'a tiré son dernier salut ce matin, du moins pour quelque temps je l'espère. Ce n'est pas malheureux après avoir été purgé comme je l'ai été ; après avoir pris vomitif en trois tomes et bonne médecine à pleine tasse. Aussi suis-je sorti aujourd'hui pour la première fois, et je m'en suis donné. J'ai fait une bonne promenade, j'ai été voir " l'inondation des Champs Elysées "*. Car toi qui te trouves dans la disette de journaux français, tu ne sais peut-être pas que la rivière est débordée aux Champs Elysées. C'est vraiment drôle la première fois que l'on y va. Je fus tout étonné en sortant des Thuileries de voir des bassins pleins d'eau au lieu de ce jardin creux qui était dans la place Louis 15.

Toute la partie gauche ou à peu près qui se trouve entre le chemin du bord de l'eau et les grands carrés est sous l'eau, le chemin y est aussi jusqu'à la première allée, qui n'est point submergée et où l'on se promène de sorte que de loin l'on croyait voir des personnes marcher au milieu de l'eau. L'on prendrait aussi les petits cafés qui se trouvent maintenant dans un océan pour autant de petits vaisseaux à l'ancre. Ne crois pas cependant que ce soit un petit débordement pour rire, car les voitures ne peuvent plus aller par la route ordinaire à Versailles, et l'on se promène en bateau dans l'allée des Veuves**. C'est la partie de plaisir à la mode. L'on veut pouvoir dire dans trente ou quarante ans :

" Mes enfants, si vous aviez vu en 1817, la rivière était haute, oh ! Dame, si haute qu'elle avait passé par dessus les bords, et avait submergé tous les Champs Elysées. Moi qui vous parle (j'étais jeune alors), j'ai été en bateau dans l'allée des Veuves ".

 

Comme tout le monde, Philippe a voulu aller en bateau sur l'herbette, et il a fait le voyage de l'allée des Veuves en revenant de faire un inventaire. Je ne désespère pas si cela dure, que l'on ne fasse la promenade de Longchamp en bateau, au lieu de la faire en voiture.

 

L'année 1817 est vraiment l'année des prodiges. L'on a eu du tonnerre en hiver, du tonnerre en carême, l'on a patiné à Madrid. La rivière est débordée à Paris, et il a paru une " presque comète " ; car les savants, qui se rendent régulièrement tous les jours à l'observatoire pour l'examiner, ne sont pas d'accord sur le nom qu'ils donneront à une étoile très brillante, qui parait depuis peu dans la région céleste. Si c'est une comète, comme les comètes annoncent soit des grands maux, soit du bonheur, soit des événements extraordinaires ou tout ce que l'on veut, puisse celle-ci être le fanal de ton retour !

 

C'est le souhait, l'unique souhait

que fasse ton cher frère

G. Piet

associé de la maison

Prosper et Cie

 

* Journal des débats politiques et littéraires 12 mars 1817

Depuis deux jours la Seine a éprouvé une crue extraordinaire ; ses eaux couvrent une partie du quai de la Grève, et elles ont interrompu la route de Paris à Saint-Germain-en-Laye ; les voitures de Caen se dirigent par Versailles. La prairie du Peep et de Maisons n'est plus qu'une vaste nappe d'eau.

 

Avis. - Le public est prévenu que les débordemens de la Seine ayant momentanément mis obstacle aux communications entre Charenton et Villeneuve-Saint-George, il a été établi un relais de poste au château de la Grange du Milieu, afin de ne point interrompre le service de la route de Paris à Lyon par Melun. Les voyageurs en poste peuvent, en conséquence, suivre cette direction avec toute sécurité ; ils seront conduits avec la même célérité et ils ne paieront qu’à la distance qui se perçoit par la route ordinaire.

 

** L'allée des Veuves deviendra, avec l'urbanisation, l'actuelle avenue Montaigne.

 

 

" Tous les calculs d'établissement et de mariage "

 

Paris - le 15 mars 1817

Toute la maison se porte bien maintenant, mon cher Prosper, et nous avons eu tant de pluie que nous profitons du beau temps qu'il y a depuis quelques jours, et avec grand empressement, pour nous promener. D'où il s'en suivra que tu auras aujourd'hui vraisemblablement peu d'écritures de notre part. Je te consacre néanmoins pour mon compte depuis 7 heures 3/4 jusqu'au déjeuner pour lequel Gabriel, qui attend Mr Piquet(?) son maître de dessin à 9 heures va presser le plus possible.

 

Je commence par une leçon d'économie. C'est du commerce que j'ai appris à mettre en usage le papier mince, et la différence que nous éprouvons dans le prix du port de tes lettres m'a fait sentir combien cet usage était bon. Ta dernière écrite d'Ecija ayant coûté 40 sols. Je suis allé au bureau de poste voisin de la maison pour éclaircir la raison d'une différence de 14 sols, sur le prix ordinaire qui est de 26. On m'a prouvé par la balance que cette différence venait uniquement du poids, et j'ai su que l'augmentation n'était pas seulement proportionnelle mais progressive, de sorte que quand le paquet arrive à un certain poids, l'augmentation est double, triple, etc., de ce que coûtent tes lettres moins pesantes.

 

Tu vas bientôt avoir à faire usage de la lettre de recommandation de Mr Bourdet pour Mr Lemoine. J'ai cru devoir passer chez Mr son frère pour que tu passes en donner sinon de visu, au moins par relation, des nouvelles plus fraîches. Je l'ai trouvé donnant une séance pour un portrait, de manière que nous avons peu causé. Mais je suis entré chez les Dames et j'ai conféré avec quelques instants. Toute la famille est bien portante. On a écrit récemment au frère.

 

J'ai reçu hier une lettre de ton parrain écrite toute entière de sa main. Elle est à peu de chose près fort lisible : il est possible que le beau temps, le changement d'air lui fasse du bien. Sa soeur qui est moins bien portante que lui a rempli sa tâche. Il serait bien possible qu'elle fit actuellement quelque maladie sérieuse. Tu sens bien que dans cette lettre, il est question de son cher Prosper : il nous engage à lui donner de tes nouvelles. Il en aura de directes par la lettre qui lui était destinée et que nous lui avons transmise ces jours ci. Tu pourras lui écrire maintenant à Nantes, rüe Vinci n° 1er, près la place St Pierre. Loire Inférieure.

 

La nouvelle organisation a décidément rendu mon sort bien plus doux. Je n'ai qu'une besogne supportable et j'ai déjà fait mes calculs pour me promener plus souvent avant dîner. Notre existence à tous est infiniment douce. Si tu ne manquais pas à la maison, nous n'aurions rien à désirer pour le présent. Ce n'est qu'en nous jetant dans l'avenir que nous sommes portés à faire tous les calculs d'établissement et de mariage qui nous occupent bien sérieusement et presqu'exclusivement depuis quelques temps. Le fâcheux, c'est que dans ce genre d'affaires, les divers points qu'on désire réunir se rencontrent rarement.

 

Si ton frère était de l'acabit des cousins, je désespèrerais du succès ; mais il s'attache à la personne et aux moiens de la tenir dans une honnête aisance, il est fort large sur le reste. De notre côté, nous ne serons difficile qu'autant qu'une famille doit l'être quand elle est honnête, pour ne pas se mêler avec des gens dont elle ne puisse voir l'amalgame sans rougir.

 

Ici mon ami, j'ai quitté pour aller déjeuner. Tu ne scais pas que c'est l'ami Gabriel qui la plupart du temps fait notre café. Il a aujourd'hui donné une nouvelle preuve de sa disposition à cuisiner : il nous a fait aujourd'hui une omelette très bonne et de bonne mine.

 

Mme Piet attend la plume et il est trop juste de la lui laisser, après t'avoir embrassé bien tendrement.

(papa)

 

" Ramener le calme dans la famille saintongeaise "

 

J'ai au moins une bonne heure, mon pauvre ami, avant le départ de ta lettre, et dieu sait si je vais en profiter pour babiller avec toi.

 

J'ai respiré du moment que je t'ai cru rendu à Séville ; d'abord parce que tu y auras trouvé de nos lettres de manière à te dédommager de la privation que tu as eue à cet égard, puis parce que plus tu avances, plus tu es dans la belle partie de l'Espagne. J'aime beaucoup la voiture douce qui t'y a conduit, mais tu ne nous a rien dit de ton compagnon de voyage, t'aurait-il quitté ? Comme tu le dis fort bien, mon ami, si j'ai eu quelques inquiétudes à ton sujet, elles ont toujours été promptement dissipées par le soin que tu as mis à nous tenir très exactement au courant de tout ce qui te concernait. Je n'ai pas besoin de te recommander de suivre la même marche, c'est la seule qui puisse nous faire supporter courageusement ton long voyage.

 

Je t'ai dit que Philippine m'avait écrit l'objet de sa lettre portant sur son frère, dont la négligence contribuait à rendre son père malade. Nous crûmes devoir d'après cela nous concerter en famille, et il fut arrêté que Piet, Florentin, ton père et moi écririons chacun de notre côté, et tous dans le même sens, tendant à ramener le calme dans la famille saintongeaise. Nous n'avons réussi qu'à demi, le caractère de Piet ne prêtant pas à mettre dans sa correspondance le moelleux nécessaire envers son père irrité. Actuellement, c'est son affaire, nous avons fait ce que nous avons dû, et pu. Il est pourtant encore question d'une lettre que je dois faire écrire à la jeune femme, mais je t'avoue qu'après un si long délai, je crains que cela ne soit du réchauffé qui ne réchauffe pas. Si encore on avait une grossesse à annoncer, on partirait de là. Mais il n'en est pas question. Elle se porte assez bien, mais son mari a été presque toujours incommodé depuis son mariage. Quant à Florentin, il parait que son mariage est manqué, mais il en a d'autres en vüe, le plus difficile pour lui est de prendre un parti si violent. Il tremble si fort de se mettre en ménage que je crois qu'il ne pourra jamais s'y décider. Robillard est plus ferme, son affaire marche bien, et le mariage aura lieu d'ici à peu de temps. Nous avons aussi pour Pascal plusieurs choses en l'air mais encore rien de positif.

 

J'ai vu ton ami Lafitte, il parait se bien porter. Actuellement, il ressemble à lui même. Il venait me dire que sa mère avait reçu une lettre de toi d'Ecija, mais nous en avions reçu une le même jour et du même lieu.

 

La famille Sainterre vient de perdre Mr Leblond, juge de paix, d'une manière affreuse pour ceux qui restent. A deux heures, après midi, il se portait bien, à trois heures il a été frappé d'une attaque d'apoplexie foudroyante. Tous les secours ont été infructueux. C'est un bon parent, un parfait honnête homme, qui est regretté généralement.

 

Ta soeur attend le printemps, dit-elle, pour se remettre à sa lyre. Nous y arrivons, nous verrons si elle nous tiendra parole. Quant à Philippe, il aime et s'occupe de son violon. Il prétend te faire la queue à ton retour, tâche de le faire mentir.

 

Adieu mon pauvre mauricaud, je t'embrasse de toute mon âme. Ta soeur aussi. Nous attendons avec bien de l'impatience une certaine réponse.

Piet (maman)

 

 

" Fiez vous à un homme qui n'a que 45 ans, et qui est vif comme un poisson "

 

Paris ce 18 mars 1817

Lettre censurée par le père : " nous avions dit d'abord que nous ne t'enverrions pas cette lettre, mais je n'ai pas voulu que tu en fusses privé. J'y ai raié ce qui était inexact ou exagéré ".

En italiques ce qui a été barré, italiques gras ce qui a été ajouté.

 

Nous avons reçu, mon cher ami, la grande lettre de Séville où tu nous racontes les farces douaniers espagnols, à qui tu as été forcé de montrer du caractère, et que tu as sevré de l'espoir du gain et du pillage. Ces M. M. ne t'auront pas une petite obligation d'avoir ainsi sauvé le contenu de tes malles.

 

Tu nous écris que tu espères assister aux noces de Pascal, comptant sur les renseignements à prendre, entrevues, arrangements pécuniaires, formalités et délais auxquels donnent lieu ordinairement des opérations de cette nature. Tu te trompes à cet égard, si Pascal trouvait chaussure à son pied, cela ne serait pas long je crois à terminer ; mais ce n'est malheureusement qu'après plusieurs reprises infructueuses que les Piet réussissent. Les 80 000 francs et la jeune et jolie personne en question dans nos dernières lettres ont fini par ne pas plus nous convenir que nous ne leur avons convenus.

 

La demoiselle dont il s'agissait est la fille d'une dame Magnient séparée (volontairement, et non judiciairement) d'avec un Magnient son mari qui, ayant il y a une douzaine d'années dissipé son bien, délaissa sa femme à cette époque (ne lui laissant pas un sou), pour aller prendre une petite place de greffier de juge de paix dans l'Isère, et avec je ne sais qui.

 

Cette dame Magnient a, outre la jeune personne dont nous parlons, un fils de 17 ans qui va entrer dans le commerce et tournant à bien, à ce que l'on dit.

 

Ce petit ménage, demeurant boulevard Bonne Nouvelle à côté de Mme Jonquierre, est alimenté par Mr Vassal, fameux banquier dans le faubourg Poissonnière, ramenant dit-on l'argent à la pelle, ami intime des Magnient, un peu leur allié, brouillé néanmoins avec le père autant qu'on peut l'être. Il dîne tous les jours chez les Magnient, avec lesquels il n'a dit-on d'autres rapports que ceux de l'amitié.

 

Il donnait pour dot à la demoiselle 40 000 francs qui pareillement ne devaient pas être auraient été payés comptant si on l'eut désiré, mais dont il aurait fait la rente. Il avait en outre (par devers lui), l'intention de doubler la dose à son décès, mais il ne voulait pas que l'on parlât de ces arrière 40 000 francs qui ne devaient être assurés en aucune manière.

 

Le personnel nous convenait parfaitement dans cette affaire. Mme Magnient était d'une bonne naissance et avait reçu une éducation distinguée. Les deux enfants avaient été aussi bien élevés par les soins de la mère et avec le secours de Mr Vassal qui ne leur épargnait pas les maîtres. La demoiselle apprenait à jouer de la harpe, le jeune homme recevait des leçons de violon de Mr Habeneck, fameux musicien. La demoiselle était aimable, n'avait pas un air commun, comme on en trouve tant, et était la meilleure enfant du monde. Tout allait bien de ce côté ; mais la réflexion...

 

Tu sens ce que devait donner à penser :

1° Le père, menant une mauvaise conduite, qu'on n'aurait pu avouer pour beau père, et dont le retour était à redouter, soit par suite de ses idées fantasques, soit par suite de destitution.

2° La nullité des moyens d'existence de la mère que nous aurions rougi de voir à la charge d'un étranger, ce que nous ne pouvions éviter qu'en la prenant à la nôtre.

3° La modicité de cette dot se réduisant à une rente de 2 000 francs, insuffisante pour les dépenses à faire par la jeune personne dans le ménage, révocable en cas de mariage de Mr Vassal et de survenance d'enfants.

 

Fiez vous à un homme qui n'a que 45 ans, et qui est vif comme un poisson. Quant aux autres 40 000 francs d'après cette circonstance, à quelle époque seraient-ils arrivés en ne supposant aucun changement de disposition.

 

D'un autre côté, quelques mots de Mr Jonquière ont mis dans l'idée de Mr Vassal que Pascal était d'un caractère très ferme et qu'il gouvernerait en maître le ménage de Mlle Magnient, ce qui ne l'arrangeait pas, à ce qu'il parait. Ainsi, de part et d'autres, on ne s'est pas convenu.

En fait nous avons cru ne pas devoir aller plus avant non pour les affaires pécuniaires mais relativement au père et au point(?) de contact de Mr Vassal.

 

Console toi. Pascal a trois ou quatre mariages en vue, et je lui laisse à te conter ses grands projets, et les préliminaires qui ont déjà eu lieu.

 

Maintenant que je t'ai donné des détails complets sur le mariage manqué, détails que tu n'avais reçu que partiellement, je fais réponse à l'article de ta lettre qui me concerne. L'achat du violon, c'est suspendu, et j'ai fait un autre arrangement beaucoup plus économique. Mr Baillot a cinq ou six bons violons qu'il ne joue pas, et qui perdent de leur qualité par le défaut d'exercice. Il m'a offert de m'en mettre un choisi entre les mains ; il sera content de le faire jouer, et moi encore plus de le jouer. J'ai déjà senti les heureux effets de la liaison rétablie entre les Fournier et moi. Outre que par les trios joués entre nous les dimanche, j'ai pris un grand goût pour la musique et je me suis renforcé sensiblement. Ils me sont d'un bon secours pour les contredanses. Ils ont beaucoup de complaisance et se prêtent à tout ce qu'on peut leur demander. De leur côté, ils prennent beaucoup de plaisir à venir les dimanche soir à la maison.

 

Lafitte nous a presque totalement abandonnés. Je ne sais ce qu'il devient, car quoique je le rencontre quelquefois, il ne s'épanche pas beaucoup ; peut-être en sais-tu plus ?

 

Le temps m'appelle à l'étude, je t'embrasse précipitamment.

Ton ami Philippe